par
Claire Hope Cummings
traduit de World Watch
Traduction d’Alexandre Friederich
Capulalpam, Sierra Madre de Oaxaca, Mexico
Dans le couloir de patio du Palais national de Mexico City, cette fresque de 5 mètres de haut de Diego Rivera décrit la civilisation Huastèque, un groupe maya du Nord de Veracruz qui s’emploie aux différentes formes de culture, moisson et préparation culinaire du maïs qui ont été pendant des siècles au centre de leur culture.
Dans les lointaines montagnes de Oaxaca, l’une des plus anciennes histoires sur terre, la relation vitale qu’entretiennent l’homme et la plante, prend un tour dramatique. C’est dans cette région et dans d’autres régions proches que le maïs fut cultivé pour la première fois à partir de plantes sauvages, il y a quelque 8000 ans. Aujourd’hui encore des variétés autochtones de maïs sont cultivées ici par des descendants de ces premiers paysans. Cette région qui est le lieu d’origine du maïs, le point de départ de sa descendance génétique ainsi que de sa diversité, est désormais au centre d’une controverse portant sur la découverte d’organismes génétiquement modifiés (OGM) dans le maïs autochtone.
Tête d’une déesse du maïs sculptée dans le jade, originaire de Palenque, Chiapas, Mexique. La pierre verte et lumineuse rappelle celle du jeune épi de maïs et symbolise la jeunesse. Les cheveux coupés ras évoquent la soie du maïs couronnée par le feuillage.
A elle seule, la région est toute une histoire. La route qui mène du chef-lieu de la vallée Oaxaca au petit village montagneux de Capulalpam sinue à travers une riche mosaïque d’écosystèmes. Elle grimpe au milieu de forêts de pins et de chênes persistants, croise la ligne de partage des eaux sur un sommet de la Sierra Juarez, plonge dans une zone semi-aride de manzanita et de taillis pour dominer finalement le Rio Grande, qui coule entre des berges sablonneuses où poussent l’agave et le nopal. La flore généreuse, la faune abondante et les eaux claires qui coulent dans ces montagnes baptisées Sierra Norte par les habitants de la région sont à l’origine d’une des biodiversités les plus riches au monde. Lorsque la route prend la direction de la chaîne de montagnes, de petites villes bâties à même la forêt miroitent au soleil comme autant de bijoux semés sur le flanc du roc. La plupart des habitants de la région sont des Zapotèques. Propreté et beauté sont pour eux des valeurs incontournables. Leurs villages s’inscrivent harmonieusement dans la topographie du lieu et possèdent des églises dans le style colonial tandis que les maisons, disséminées, sont construites avec le bois des forêts locales. On trouve alentour des jardins familiaux et des milpas où poussent du maïs, des haricots et des courges. Chaque ville est entourée de champs communaux eux-mêmes encerclés par les forêts communales. Ces cultures organisées en cercles concentriques produisent des ressources et destinées à l’usage collectif. Les Zapotèques se nomment eux-mêmes "hommes des nuages" et tout le jour, même sous un ciel limpide, un épais manteau de brouillard blanc s’accroche à la cime des arbres.
La fresque de Diego Rivera qui illustre la moisson du maïs (La Cosecha del Maiz) a été commandée pour le bâtiment du Ministère de l’Education (La Secretaría de Educación Pública) de Mexico City, où on peut la voir dans la Cour des fêtes, niveau 1, paroi sud.
Le Dr Ignacio Chapela est l’un des deux scientifiques de l’Université de Californie, Berkeley, qui a détecté la présence de transgènes dans la variété de maïs autochtone, ou criollo, qui pousse dans la région. Chapela et son collègue David Quist ont prélevé leurs échantillons à Capulalpam ; depuis, ce village reçoit plus de visites qu’il n’en avait jamais espéré. Chapela a collaboré avec les communautés de la Sierra Norte pendant des années, mais il n’était pas revenu à Capulalpam depuis novembre 2001, date à laquelle son rapport avait été publié dans la prestigieuse revue Nature. Je me suis rendu à Capulalpam en compagnie du Dr Chapela pour discuter avec les paysans et les représentants du village de l’impact que le maïs transgénique avait sur leur existence et tenter de comprendre ce que cela impliquait pour la biodiversité et la culture régionales.
Ce pot en céramique polychrome, trouvé dans les ruines d’un ancien temple et qui se trouve aujourd’hui au musée du Grand temple de Mexico City, évoque par sa décoration Chicomecoatl, la déesse du maïs (ou déesse de la subsistance). Tlaloc, le dieu de la pluie est représenté a l’arrière-plan. Chicomecoatl tient des épis de maïs dans chaque main. Ce pot haut d’environ 45 centimètres contenait plus de 3’000 pierres vertes lorsqu’il fut déterré.
La découverte de Chapela et Quist est la première mention de contamination par les OGM d’une culture majeure sur son lieu d’origine. Un lieu d’origine contient les formes premières d’un type de culture et des plantes sauvages qui lui sont apparentées. C’est la réserve génétique dont le reste du monde dépend pour améliorer et rafraîchir la génétique d’une plante. Les variétés autochtones de maïs mexicain constituent un véritable trésor de gènes utiles à la culture de plantes qui peuvent s’adapter à des climats changeants et répondre aux besoins nutritionnels les plus variés. Les scientifiques craignent, au cas où ces plantes seraient infectées par les OGM et que le gène artificiel devienne résistant, qu’elles ne contaminent dangereusement voire annulent la base génétique naturelle des cultures mondiales les plus importantes. Bien qu’ils soient manufacturés, les OGM sont des organismes vivants capables de reproduction. Une fois lâchés dans la nature, ils sont hors de contrôle. Ils sont une forme nouvelle de pollution difficile à détecter et complètement invisible. Nous savons si peu de choses sur ces organismes que les lâcher dans la nature revient à tenter une expérience incontrôlable. De cette expérience, le biochimiste Erwin Chargaff, connu comme le père de la biologie moléculaire, dit qu’elle constitue "une attaque irréversible contre la biosphère".
Pendant des années, les scientifiques et les militants environnementaux ont mis en garde le gouvernement mexicain contre les conséquences dommageables que pouvaient avoir les OGM d’importation sur l’exceptionnelle diversité biologique et culturelle du pays. Parmi les risques connus des OGM figurent l’apparition d’herbes parasites envahissantes dues à l’"hybridation sauvage des cultures", le développement de souches d’insectes et de plantes résistant aux produits chimiques accompagnant les variétés génétiquement modifiées et l’empoisonnement involontaire d’insectes utiles et d’espèces non visées (1).
Si personne ne sait comment les OGM ont atteint Capulalpam, on les soupçonne d’être arrivés dans le cadre d’un programme de distribution gratuite du gouvernement mexicain et de l’Accord nord-américain de libre échange (ALENA) par le biais de cargaisons de maïs importé par bateau et destiné à la consommation humaine. Des échantillons de maïs prélevés sur le stock du magasin Diconsa de Capulalpam, subventionné par le gouvernement, contenaient des OGM. Certains agriculteurs locaux qui ignoraient que le maïs importé contenait des OGM ont peut-être utilisé le maïs acheté dans ce magasin comme semence.
Mexico, qui a interdit en 1988 la culture à des fins commerciales du maïs transgénique, importe environ 6,2 millions de tonnes de maïs par an, la plus grande partie des Etats-Unis. Environ un quart de la culture du maïs des Etats-Unis à usage commercial est de la variante OGM et il est mélangé après récolte à du maïs traditionnel. Le résultat de cette pratique est que le maïs traditionnel des Etats-Unis est connu pour contenir aujourd’hui, à un faible degré au moins, des traces d’OGM. Or, contrairement au Japon, Mexico n’exige pas que le maïs OGM en provenance des Etats-Unis soit dûment séparé et étiqueté.
Il était dès lors facile de prévoir que les OGM véhiculés par le maïs d’importation feraient leur chemin jusqu’aux champs de maïs mexicains. Après tout le maïs aime la promiscuité, en ce sens qu’il répand son pollen autour de lui. D’ailleurs les cultivateurs de maïs adorent faire des expériences avec la semence de maïs. Ce que l’on nomme aujourd’hui maïs doit son existence à la combinaison volontaire ou accidentelle par les agriculteurs de différentes variétés. Que les gènes étrangers du maïs d’importation circulent pour se mélanger aux gènes locaux n’était donc qu’une question de temps. Dans cette découverte, la seule question troublante, c’est celle de savoir comment les OGM ont atteint aussi vite une région aussi reculée. Ce qui est effrayant, c’est que cette dissémination a lieu à un moment où l’on en sait encore si peu sur la façon dont ces transgènes affecteront les écosystèmes ancestraux et l’héritage génétique des grandes cultures mondiales.

Quelle est la valeur de la semence d’héritage ? Boone Hallberg (à gauche) a posé la question à ce paysan qui lui a répondu qu’une poignée de ces semences compte plus pour lui que sa vaste maison familiale construite en dur dans la ville de Silacayoapan. Un tremblement de terre pourrait détruire sa maison (un tremblement a effectivement détruit une grande partie de la région en 1985), alors que ces semences reçues en héritage de ses grands-parents pourront être plantées par toute sa descendance sur des centaines de génération.
Le maïs est la seconde ressource alimentaire mondiale après le riz. Il est pour ainsi dire miraculeux en ce sens qu’il transforme la lumière du soleil en nourriture. Les plantes du maïs peuvent pousser de 11 centimètres ou plus par jour, ce qui explique peut-être pourquoi les agriculteurs du Midwest prétendent entendre leur maïs pousser (2). Mais la nature particulièrement productive et adaptable du maïs le rend aussi très sensible à la contamination par les OGM. La plante de maïs se reproduit par "pollinisation ouverte" et elle est en constante interaction avec son environnement. A mesure qu’elle croît, elle évalue son environnement, détecte la lumière disponible, l’humidité, les substances nutritives et le degré de compétition, ajuste alors sa hauteur, la longueur de son épi et son temps de maturation. Boone Hallberg, l’un des meilleurs connaisseurs des variétés de maïs, explique qu’en raison de cette adaptabilité, la région de Oaxaca peut se targuer de posséder à elle seule plus de 85’000 types exclusifs ou sous-variétés de maïs criollo adaptés aux conditions spécifiques de la région.
Hallberg est un expatrié californien au teint hâlé et aux façons alertes qui vit depuis plus de cinquante ans dans les environs de Capulalpam. Il enseigne et conduit des recherches sur les variétés autochtones de maïs à l’Instituto Tecnológico de Oaxaca. Assis derrière un bureau qui croule sous des piles de papier sur lesquelles sont posés des épis de maïs bigarrés, il raconte dans le détail comment ces "races locales" se sont développées tandis que le maïs se transformait pour donner les diverses "niches agro-écologiques" de la Sierra Norte. Ces races locales ont produit des dizaines de caractéristiques utiles. Certaines ont développé des qualités nutritionnelles ou des spécificités agronomiques telles que la tolérance aux acides, aux substances alcalines ou aux sols salins. Il en est qui résistent à la sécheresse ou au gel, d’autres qui résistent à des vents puissants, aux insectes ou aux maladies des plantes. Une espèce remarquable peut même fixer son propre azote.
La façon dont les OGM affecteront ces différentes races locales et par voie de conséquence leur impact sur la diversité génétique de l’agriculture à travers le monde ne peuvent être compris qu’en référence à l’état périlleux dans lequel se trouve actuellement la diversité des cultures mondiales. Selon la formule célèbre du dernier botaniste et généticien des plantes de l’Université de l’Illinois Jack Harlan (auteur de Crops and Man), la diversité génétique du monde c’est "tout ce qu’il y a entre nous et une famine catastrophique à une échelle inimaginable. L’avenir de la race humaine dépend littéralement de ces produits". Les programmes de culture des plantes modernes se concentrent sur une poignée de graines bien connues. Le brevetage des semences et la privatisation de la recherche agricole qui forment le socle du développement des organismes transgéniques et de leur essor actuel réduisent proportionnellement la base génétique de notre système alimentaire. Le programme alimentaire et agricole des Nations Unies (PAO) estime que 75 % de la diversité génétique des cultures a déjà disparu au cours du siècle dernier (3).
Chapela et Quist ne se sont pas contentés de découvrir des OGM dans le maïs criollo de Capulalpam, ils se sont également demandés comment ces gènes se comporteront lorsqu’ils "introgresseront" dans les nouveaux plants. Mais le simple fait de soulever cette question suscita une formidable controverse autour de leurs recherches (4). Leur étude défie l’un des postulats de base qui sous-tend la biotechnologie à savoir : les transgènes sont stables. Bien que l’industrie ait immédiatement attaqué leur découverte dans des courriers à la revue Nature, Quist et Chapela ont continué de soutenir que le gène qu’ils avaient mis à jour ne se comportait pas de façon prévisible. Un jury scientifique planche toujours sur la question, mais du fait de cette controverse et d’autres du même ordre, les chercheurs sont de plus en réticents à entreprendre des études qui dévoileraient le comportement des transgènes une fois qu’ils sont lâchés dans l’environnement.
Comme le souligne Norman Ellstrand, professeur de génétique à l’Université de Californie, Riverside, nous ne savons toujours pas comment se comportent les OGM. Il se peut que leur comportement soit bénin, mais il y a un risque considérable à laisser se disséminer des OGM avant d’avoir enquêté sur leurs effets potentiels. Comme Chapela, le professeur Ellstrand insiste sur le fait que les OGM découverts à Capulalpam ne sont peut-être pas ceux qui l’inquiète le plus. Si cette découverte établit clairement que les transgènes ne sont pas aussi facilement maîtrisés qu’on le prétend, les deux scientifiques pointent particulièrement du doigt les OGM qu’il conviendrait de surveiller, à savoir ceux qui sont développés dans le cadre de ce qu’on appelle la "biopharmacie" : des plantes, telles que le maïs, cultivées dans le but de produire des matériaux industriels de type plastique ou des médicaments. Il existe ainsi un maïs génétiquement modifié poussant à ciel ouvert qui contient un contraceptif humain (5) et le gouvernement des Etats-Unis a récemment délivré un permis de cultiver pour un maïs contenant un gène humain, destiné à lutter contre l’herpès. Personne ne sait quelles seront les répercussions à long terme de tels OGM sur l’environnement et la santé, dans la mesure où la réglementation actuelle n’exige pas de l’industrie qu’elle s’en préoccupe.
En 1995, les centres mexicains de recherche agricole convoquèrent un séminaire afin de traiter des menaces environnementales liées au maïs transgénique. Au nombre des participants figuraient le Centre pour l’amélioration du maïs et du blé (CAMB), le plus important dépositaire mondial de germes de maïs, l’Institut national des forêts, de l’agriculture et de la recherche sur l’élevage, qui est la banque nationale des semences du Mexique, et le Comité national sur la biosécurité agricole. L’une des questions abordées était de savoir dans quelle mesure un croisement pouvait se produire entre le maïs transgénique et le teosinte, la variante sauvage du maïs qui pousse au Mexique. Si le maïs transgénique et le teosinte croisaient, un nouvel hybride de plant sauvage transgénique pourrait apparaître. Et si ce nouveau plant possédait quelque avantage biologique, par exemple la résistance aux insectes du maïs Bt, il tendrait à éliminer la variante sauvage et naturelle, non résistante, et provoquerait peut-être l’extinction du teosinte. Connu comme le "maître maïs", le teosinte est déjà en danger d’extinction en raison d’une perte proportionnelle d’occupation des surfaces.
Le maïs Bt est une variété brevetée d’hybride de maïs, manipulée de manière à ce qu’elle produise un insecticide naturel sous une forme génétiquement modifiée, le Bacillus thuringiensis ou "Bt". Les OGM découverts par Chapela et Quist à Capulalpam sont connus sous le nom de "constructions transgéniques" - dont les vecteurs synthétiques sont aisément identifiables, comme par exemple les formes modifiées du virus mosaïque du chou-fleur, utilisées dans la plupart des procédés de fabrication des plants OGM. Le plus probable est que ces OGM viennent du maïs Bt car la plus grande partie du maïs Bt est transgénique. Si cela devait se vérifier, l’un des impacts environnementaux serait de toucher les populations d’insectes mexicains. Le Bt est communément employé en tant que spray insecticide. Sous sa forme naturelle, il demeure inefficace jusqu’au moment où il atteint l’estomac d’un insecte sensible. Mais le Bt transgénique a été génétiquement altéré de façon à être toujours actif, exsudant son poison pendant tout le cycle de croissance du plant Bt. On sait que le Bt transgénique attaque des insectes sensibles utiles et d’autres espèces "non visées" telles que les hémérobes verts, des insectes souvent considérés comme un facteur de contrôle des nuisibles. De plus, lorsque le pollen du maïs Bt qui contient du Bt actif se répand sur les proches cultures de plantes à suc laiteux du Midwest américain, il peut tuer ou affecter toutes sortes d’insectes qui se nourrissent sur le plant, parmi lesquels le majestueux papillon monarque qui migre entre le Midwest et Mexico.
Le maïs se reproduit à la faveur d’une formidable dissémination désordonnée qui fait pleuvoir son pollen sur tout ce qui l’entoure (6). Les épillets de la partie supérieure de la tige géante, parties mâles, peuvent produire jusqu’à 25 millions de grains de pollen. Les épis, généralement situés à mi-hauteur de la tige, sont des parties femelles et les parties soyeuses qui émergent de l’épi retiennent tout le pollen qui les atteint. La fertilisation a lieu lorsqu’une petite poussière de pollen, ayant touché cette chevelure soyeuse, se glisse jusqu’au coeur formé d’un minuscule embryon à la racine de chaque cheveu. Un épi ordinaire dans un champ de maïs du Midwest peut avoir entre 800 et 1000 fils de soie et autant de coeurs.
Dès lors que le maïs Bt produit de l’insecticide sans interruption, tout ce qui l’entoure est exposé au Bt. Ce qui signifie qu’à terme, les insectes surexposés développeront fatalement une résistance à l’insecticide. Lorsque ceci se produira, même les formes naturelles du Bt perdront leur efficacité, entraînant pour les agriculteurs tant conventionnels que biologiques d’importantes pertes économiques. Et dans la mesure où le Bt transgénique reste toujours actif, il affecte sans cesse son environnement, y compris le sol. Les innombrables microorganismes qui vivent dans le sol sont touchés à la fois par le Bt présent dans les racines de la plante et par les résidus qui jonchent le sol après la moisson. Il est intéressant de noter qu’après la moisson, les paysans de Capulalpam laissent debout dans les champs les tiges de maïs, ce qui aurait pour conséquence que toute trace de Bt transgénique dans leur plant continuerait à affecter les populations d’insectes et le sol le reste de l’année.
Il est encore impossible de savoir si les OGM découverts dans le maïs de Capulalpam auront de tels effets, mais les paysans que j’ai rencontrés là-bas avaient bien entendu dire que le maïs transgénique pouvait attaquer les papillons et ils s’inquiétaient d’éventuelles conséquences sur leur terre et leur maïs criollo. J’ai pu discuter avec Madame Olga Toro Maldonado, l’une des paysannes de Capulalpam dont les champs ont réagi positivement au dépistage des OGM. Elle se tenait au milieu d’un champ aux tiges sèches, vêtue d’une blouse blanche empesée, d’un jeans et d’un chapeau de paille. Sa peau avait la couleur dorée des feuilles qui luisaient autour d’elle. C’est avec de grands gestes qu’elle s’interrogeait : comment savoir, puisque le gouvernement avait annoncé que le maïs vendu au magasin Diconsa était comestible ? Le manque d’information dont avait pâti le village la désolait. Elle était d’autant plus inquiète pour l’avenir qu’elle avait nourri ses six enfants avec ce maïs transgénique.
Le voisin de Maldonado, Monsieur Naum Sanchez Santiago conserve précieusement son meilleur maïs après chaque moisson pour en tirer ses semences. Il cultive sans l’aide d’agents chimiques et conserve ses propres semences afin de ne pas dépendre de sources extérieures. C’est chaque année "autant d’économies réalisées", explique-t-il. Il fait remarquer fièrement que ces pratiques ont permis à sa communauté de garder son indépendance et qu’à ce jour ses champs de maïs ne sont pas touchés par les OGM. Mais lui et ses voisins sont inquiets. Javier Cosmes Perez, le maire de Capulalpam, paysan lui aussi, juge la situation très grave. "Nos coutumes sont bafouées, s’exclame-t-il. Nous sommes furieux car ce sont nos traditions, le fondement de notre peuple et de notre vie, notre maïs, qui sont menacés."
Les paysans et les représentants du village avec qui j’ai pu m’entretenir étaient particulièrement inquiets des répercussions économiques du maïs OGM. Santiago m’a expliqué que le maïs était vendu quatre à cinq pesos le kilo au magasin Diconsa du village alors que faire pousser un kilo de sa variété lui coûtait entre six et sept pesos. Ces paysans font partie des 3 millions de familles de paysans mexicains qui nourrissent 15 millions des pauvres vivant dans les campagnes. Dans le cadre de l’ALENA, le Mexique a cessé de soutenir les prix et coupé toute subvention aux paysans. Pourtant, au cours des six prochaines années, les Etats-Unis verseront à leurs paysans, selon le dernier accord agricole, 180 milliards d’aide à la production des matières premières. Les OGM sont inclus dans ce système de subventions des matières premières. La surproduction qui en résulte signifie que les paysans américains souffrent de prix extrêmement bas tandis que les paysans pauvres des autres pays sont éliminés du marché. Santiago et Maldonado désignent des lopins de terre nue derrière eux. Ils expliquent que ces terrains ont été abandonnés en raison des coûts de plus en plus élevés de la culture du maïs criollo.
Et pourtant, des millions de mexicains continuent de faire pousser dans les campagnes des variétés de maïs criollo. Tout en s’approvisionnant et en approvisionnant leur communauté, ces paysans jouent un rôle de défenseurs de la diversité génétique du maïs. Mais cette contribution à l’héritage agricole mondiale n’est ni reconnue ni récompensée et aucune action gouvernementale n’est entreprise pour assurer leur protection. Depuis que l’ALENA est entré en vigueur, les importations de maïs en provenance des Etats-Unis sont 18 fois plus importantes. L’agrobusiness mexicain majoritairement représenté par des multinationales soutient ces importations car elles leur fournissent du maïs à bon marché pour la filière animale et alimentaire. Ces multinationales ignorent délibérément la présence des OGM dans leurs importations, quand elles ne s’érigent pas en défenseurs de la biotechnologie, considérant qu’elle fait partie d’un système d’agriculture industrielle qui maintient les prix bas (7).
Lorsque l’ALENA entra en vigueur, plutôt que d’aider les paysans à s’adapter aux nouvelles règles du marché sur une période transitoire de 15 ans comme il était prévu, le Mexique réduisit cette période à 3 ans. Selon l’expert de l’ALENA Alejandro Nadal, la réaction des paysans mexicains ne fut pas conforme à ce qu’attendait le gouvernement mexicain. Dans des régions déjà ravagées par la pauvreté, les paysans locaux se trouvèrent subitement devant l’obligation de vendre leurs cultures sur un marché inondé de produits d’importation à bas prix. S’ils persistaient et tentaient de résister, il leur fallait cultiver plus de céréales sur des terres marginales avec des ressources moins importantes. Comme l’explique Alejandro Nadal, en l’absence de mesures destinées à renforcer leurs institutions sociales et d’une aide extérieure leur permettant de maintenir leur mode de vie, ces communautés s’étioleront à court terme, tandis que les dommages causés à l’environnement par l’érosion du sol et la déforestation ne feront qu’augmenter.
Lorsque ces paysans pauvres ne pourront plus cultiver, ils quitteront leurs communautés et iront chercher du travail dans les banlieues surpeuplées de Mexico City ou dans une maquiladora (8) ou encore iront grossir le flot des immigrants qui tentent de trouver du travail aux Etats-Unis et de là envoient de l’argent pour soutenir leurs familles. De nombreuses communautés rurales mexicaines, y compris certaines dans la Sierra Norte, dépendent désormais de ces revenus. Les versements des immigrés mexicains établis aux Etats-Unis se sont élevés à plus de 9 millions de dollars l’an dernier, juste après le pétrole, et dépassent les revenus du tourisme en termes de contribution à l’économie mexicaine. Mais tandis que disparaissent des campagnes mexicaines les techniques de culture traditionnelle, les variétés de maïs autochtone et la diversité du maïs dans le monde disparaissent également.
Les représentants officiels dans la Sierra Norte craignent qu’en raison de la précarité des situations économiques des habitants, les OGM d’importation mettent fin à leurs traditions d’autogestion agricole. Miguel Ramirez Dominguez, autorité agraire locale, soupçonne des intérêts extérieurs de vouloir les contrôler. Ce dont il est sûr, c’est que si la région perd ses variétés locales de maïs criollo, ce sera au prix de son indépendance. Ces communautés ont dû faire face à travers l’histoire aux invasions successives dont furent responsables des étrangers désireux de s’aliéner leur force de travail et leurs riches ressources naturelles. Du moins la population pouvait-elle revenir à la culture après que l’industrie eut épuisé ses mines et ses forêts. Aujourd’hui la question est de savoir s’il lui sera possible de continuer à travailler ses terres en raison des impacts économiques et environnementaux du maïs OGM d’importation.
Le ministère mexicain de l’agriculture a réagi à la crise en continuant d’encourager sans restriction l’importation de maïs. Le secrétaire à l’agriculture du Mexique à l’époque de la publication de l’article mentionné dans Nature, le Dr Victor Manuel Villalobos, aurait dit que les OGM ne constituaient pas une menace pour le maïs mexicain car ils ne sont "qu’un hybride de plus". Le ministre mexicain de l’agriculture, Javier Usabiaga, s’est montré plus cynique encore en déclarant qu’ "un paysan qui ne peut survivre au 21ème siècle est simplement quelqu’un qui devra trouver un autre métier".
La situation désespérée qu’affrontent les paysans dans la Sierra Norte a été abordée en février 2002 au jardin ethnobotanique de Oaxaca. Le jardin, situé dans un couvent rénové derrière le centre culturel Santo Domingo de Oaxaca, invita des scientifiques, des représentants d’ONGs, des représentants de l’Etat et des académiciens, notamment le Dr Chapela, à débattre des impacts du maïs transgénique sur le riche héritage biologique et sur la diversité tant génétique que culturelle du Mexique. Des représentants du Secrétariat à l’environnement et aux ressources naturelles du Mexique (SERNM) ouvrirent la rencontre par un rapport qui confirmait et approfondissait l’étude Chapela/Quist. Leurs recherches entreprises dans les plantations de maïs de l’Etat de Oaxaca et de l’Etat voisin de Puebla prouvaient que la contamination du maïs mexicain était importante et en constante augmentation.
Raul Benet, directeur exécutif de Greenpeace pour le Mexique, répéta que son organisation réclamait l’interdiction des importations d’OGM afin d’éradiquer la contamination des zones rurales, de protéger la diversité génétique du maïs et de défendre le mode de vie des paysans qui le cultivent. L’un des scientifiques a renchéri, demandant que les OGM soient arrêtés à la frontière. Un autre proposa de tracer les OGM en les marquant d’une identité génétique. La Commission nationale de la biodiversité (CONABIO), qui a pour mandat de protéger la biodiversité mexicaine proposa un système destiné à surveiller et à évaluer la contamination.
La banque internationale des semences, qui est responsable de la conservation dans le monde des ressources génétiques en danger, ne participait pas à la rencontre. Jusqu’ici, la CAMB a réagi sur la question des OGM en assurant par voie de presse que ses banques de semences n’étaient pas contaminées. Cependant, la CAMB mène des recherches en biotechnologie sur le maïs et le blé et une partie croissante de ses ressources financières proviennent des compagnies liées au secteur biotechnologique et de leurs fondations. J’ai visité leurs laboratoires de la périphérie de Mexico City, ce qui m’a permis de voir les housses de prévention des risques biologiques qui couvrent les épis de maïs derrière les vitres de leurs serres sécurisées. J’ai questionné la CAMB sur ses protocoles de sécurité pour m’entendre répondre qu’ils relevaient du "grand art" ; cependant je n’ai pu en obtenir copie, le porte-parole m’ayant expliqué qu’ils étaient en voie de révision.
Bien que la CAMB semble prendre dans ses laboratoires de Mexico City toutes les précautions qu’elle juge nécessaires, elle ne s’est pas posé certaines questions fondamentales parmi lesquelles celle de savoir ce qui se passera le jour où elle fera pousser ses échantillons de semences en plein champ. Cette question est incontournable pour toute personne qui élabore des semences en dehors du lieu où elles ont été cultivées et moissonnées. Ces séries de semences ex-situ sont élaborées par la CAMB et son équivalent mexicain l’INIFAP. Les séries de semences qui demeurent sur place et sont entretenues sur le lieu où elles poussent naturellement sont nommées séries in-situ. Elles offrent en outre l’avantage de protéger les écosystèmes locaux, les systèmes de connaissance traditionnels et les pratiques culturelles qui entretiennent ces variétés locales.
Le modèle de culture du maïs est la meilleure introduction à la compréhension de sa nature. Pendant mon voyage, j’ai compris que le maïs plus que toute autre culture incarne les relations ancestrales et vitales entre les gens, les plantes et le lieu. Il est certain que le maïs a représenté un apport de richesse considérable tant pour la société ancienne que moderne. Le maïs dépend à la fois des personnes qui s’en occupent et de la généreuse diffusion de ses graines dans l’atmosphère. La rencontre du jardin ethnobotanique de Oaxaca ayant pris fin, j’ai visité en compagnie du directeur du jardin Alejandro de Avila la collection des spécimens et l’ai interrogé sur la signification culturelle du maïs. "Le maïs, m’a-t-il répondu, est un médium vivant entre la terre et les hommes."
Le maïs autochtone, la houe et les pieds nus sont ceux d’un des trois mayas de San Antonio Aguas Calientes qui porte encore la traditionnelle tunique noire de la région.
En Amérique, les peuples autochtones traditionnels tant dans le passé qu’aujourd’hui considèrent le maïs comme une force de régénération qui les maintient en contact permanent avec le cycle de la vie et de la mort, avec leur terre et avec leur communauté. Les anciens mayas - comme leurs descendants aujourd’hui - se considèrent comme un peuple du maïs. Le maïs est fondamental pour bien des peuples autochtones contemporains et leurs mythes de la création du maïs offrent quelques histoires intrigantes quant à son origine. Certaines de ces histoires se recoupent de façon remarquable lorsqu’elles expliquent que le maïs est un cadeau d’origine divine fait à l’homme pour satisfaire une faim cruelle. Mais dans tous les cas, ce don était accompagné d’instructions sévères quant à la façon dont il convenait d’en user pour assurer un réapprovisionnement constant.
Dans la Sierra Norte, les paysans prennent très au sérieux leurs responsabilités envers le maïs. Roberto Gonzalez, anthropologue et auteur de Zapotec Science : Farming and Food in the Northern Sierra of Oaxaca, relève qu’il est commun d’entendre les habitants de la région avouer que "le maïs a un coeur". Cette déclaration n’est pas dénuée de fondement biologique. Les épis de maïs ont un noyau ou coeur dont les graines germent. Cependant, Gonzalez explique que les villageois utilisent le terme "coeur" dans un sens moral puisqu’ils considèrent le maïs comme "une plante-personne miraculeuse douée d’une profonde mémoire, d’un code moral strict et d’une volonté inattaquable". Il insiste sur le fait que le maïs "exige toujours la réciprocité". Dans des régions qu’agitent d’incessants conflits territoriaux, cette réciprocité a par exemple pour effet de maintenir les communautés unies par le biais des transactions commerciales, des traditions culturelles et des échanges de semences. "C’est pourquoi le maïs n’est pas seulement un bien économique mais aussi un médium qui permet de s’acquitter de certaines obligations et d’assumer des responsabilités sociales et morales, plus particulièrement celles qui sont réciproques (que ce soit envers les parents, les voisins, les pauvres ou les habitants des villages proches)."
Les communautés Zapotèques de la Sierra Norte savent que maintenir le maïs c’est se maintenir. Pour les Zapotèques, le concept de mantenimiento (maintenance), qui englobe les notions de responsabilité et de réciprocité, est fondamental. Les Zapotèques ont un système de responsabilité collective du travail (le tequio) qui leur permet d’avoir des routes libres de toute ordure et d’une manière plus générale, des communautés propres. La réciprocité intervient encore dans la pratique de la gozona, un arrangement grâce auquel faveurs et services sont librement échangés. Ce système est également à l’oeuvre dans les pratiques de conservation et d’échange des semences de maïs, qui sont un facteur essentiel de la sauvegarde de la diversité génétique du maïs. Mais ceci prendra fin le jour où les sociétés biotechnologiques interdiront aux paysans de conserver toute semence contaminée par leurs OGM brevetés. Les paysans mexicains devront alors acheter chaque année leurs semences à des sociétés agrochimiques comme le font déjà les cultivateurs de maïs aux Etats-Unis. L’arrivée du maïs OGM implique donc une profonde transformation culturelle ainsi que la fin de la conservation des variétés locales.
Les 20’000 variétés ou plus de maïs encore cultivées au Mexique et en Amérique Centrale sont l’héritage de ces traditions anciennes et sophistiquées. Gonzalez estime que la diversité remarquable du maïs peut être attribuée à la signification émotionnelle et culturelle particulière qu’il possède pour les paysans indigènes. Parce qu’ils aiment et respectent cette "plante-personne", dit-il, ils lui consacrent tous leurs soins et l’aident à s’adapter à des niches écologiques particulières. Ce n’est pas un hasard si le maïs a été baptisé "la plante cultivée la plus remarquable de tous les temps". Lorsque Christophe Colomb débarqua en Amérique, écrit Walton Galinat dans Maize : Gift from America’s First Peoples, il ne sut pas comprendre que "cette plante développée par des peuples qu’il jugeait pauvres et incultes dépassait largement en termes de productivité n’importe quelle céréale cultivée par les paysans de l’ancien monde - blé, riz, sorgho, orge ou seigle". "Colomb, écrit-il, ne comprit pas que le cadeau que constituait le maïs avait autrement plus de valeur que les épices ou l’or qu’il comptait trouver."
Un paysan de Calpulalpam. Sa condition modeste contraste avec celle de son équivalent aux Etats-Unis, qu’on verrait conduire un tracteur dernier cri équipé d’un système de communication par satellite, d’air conditionné et d’un E-mail.
Mais la connaissance du maïs dont peut se prévaloir le Mexicain - de la différence entre les nombreuses variétés et de leurs capacités d’adaptation aux différentes conditions de croissance - est probablement plus grande.
Dans le choc actuel des cultures, que pourrait apprendre de l’agriculture traditionnelle l’agriculture industrialisée ? La réponse tient dans le fait que le maïs illustre les valeurs des gens qui le cultivent. Le maïs, parce qu’il est éminemment adaptable, devient ce que les paysans veulent qu’il devienne. Aux Etats-Unis, les paysans producteurs de ressources alimentaires veulent qu’il soit aussi productif qu’homogène et c’est ce qu’il est. En 1921, le rendement moyen aux Etats-Unis était d’environ 28 boisseaux (un boisseau égale 36,36 litres) par acre (40, 47 ares). En 2001, le rendement moyen est de 138 boisseaux par acre. Quelques producteurs de pointe obtiennent jusqu’à 300 boisseaux par acre bien que ce type de résultat ne soit possible qu’au prix d’une forte adjonction de fertilisants et d’autres produits chimiques. Le miroir que tend le maïs transgénique reflète bien le visage d’une culture industrielle qui ne considère le maïs que comme une sorte de machine biologique, en phase avec une civilisation que ne sait que valoriser la productivité et le profit, au détriment d’agriculteurs poussés à la dépendance d’hybrides commerciaux.
Les paysans traditionnels de la Sierra Norte de leur côté valorisent la diversité génétique et l’indépendance. Ils prennent en considération le contexte écologique du maïs et le traitent comme une chose vivante liée à l’environnement et à la santé de tous ceux qui en dépendent pour leur alimentation. Ils doivent faire pousser du maïs dans des conditions contraignantes et le font. Ces paysans récoltent moins de boisseaux que les paysans industriels, mais sans recourir à de telles quantités de produits chimiques, et ils sont libres de conserver et d’échanger les semences à leur guise. Ainsi, ils ont pu largement préserver leur autonomie tout en maintenant un mode de vie fondé sur la culture de la terre. Ceci, disent les représentants de Capulalpam, est leur plus haute valeur. Et c’est à leurs yeux le cadeau le plus important du maïs. C’est également la raison pour laquelle madame Maldonado reconnaît qu’en dépit de ses inquiétudes, elle continuera de planter du maïs criollo.
Le point de vue scientifique permet de défendre aussi bien l’approche industrielle que traditionnelle. Malheureusement, dans le cas de l’agriculture biotechnologique, la science est l’otage de la technologie, une technologie commerciale qui n’a que faire de l’impact environnemental, social et culturel de ses produits. L’industrie biotechnologique prétend que les OGM découverts dans la Sierra Norte ne représentent pas une menace. Cette opinion repose sur une croyance codifiée par les lobbies industriels dans les règlements qui déterminent les OGM ; ceux-ci établissent que les transgènes sont "substantiellement équivalents" aux gènes conventionnels. Le point de vue hautement partial et largement contesté de la biologie moléculaire est qu’un transgène n’est ni plus ni moins qu’un gène quelconque.
Cette acceptation des OGM sans la moindre critique ouvre aujourd’hui la porte à la contamination transgénique de toutes les grandes cultures sur leurs lieux d’origine. Il pourrait s’agir à l’avenir du riz ou du soja en Asie, du coton ou des pommes de terre en Amérique du Sud ou d’autres céréales telles que le blé en Europe. Il pourrait ensuite s’agir de poissons, d’arbres, d’insectes ou d’autres organismes génétiquement modifiés actuellement en voie de développement. C’est là, estime-t-on, ce que l’agriculture industrielle américaine a de mieux à offrir au monde, mais aujourd’hui de nombreux pays s’opposent à l’hégémonie des OGM. Alors que nous roulions à travers la Sierra Norte, j’ai demandé à Chapela ce qu’il pensait de la prolifération des OGM. Une partie de la réponse, me dit-il, se trouve dans le proche village de Trinidad où les premiers transgènes ont été découverts.
Nous sommes arrivés à Trinidad en fin de journée tandis que les derniers rayons de soleil glissaient sur la cime des arbres. La sonnerie des cloches de l’église et le chant d’un choeur retentissaient dans la minuscule vallée. Des lumières scintillantes apparurent créant une atmosphère magique dans Trinidad. Ce morceau de paradis est le dernier endroit au monde où l’on s’attendrait à trouver un laboratoire de génétique. Pourtant, derrière la façade kaki du petit bâtiment municipal de Trinidad se cache le laboratoire, moderne malgré sa petite taille, qu’administre une organisation indigène nommée Union des Zapatecos et Chiantecos (UZACHI).
Trinidad, une ancienne ville minière, a lutté pour trouver des moyens de survie durables tout en préservant les forêts locales. Chapela, qui est mexicain, a ouvert le laboratoire au milieu des années 1990 alors qu’il travaillait pour la société suisse Sandoz (aujourd’hui Syngenta). A cette époque, Sandoz recherchait des plantes médicinales, une pratique que Chapela rejette aujourd’hui, considérant qu’elle relève du "biopiratage". Plus tard, Chapela contribua à convertir le laboratoire en une organisation locale qui produisait des champignons dans le cadre d’un projet de développement communal. C’est ici que fut découverte la première preuve de contamination du maïs criollo par les OGM lorsque le collègue de Chapela, David Quist, utilisa une variété locale de maïs afin de tester un matériel ADN et obtint un résultat positif. Ils crurent d’abord à une erreur et le laboratoire demanda à Chapela et Quist de rapporter des échantillons à Berkeley afin de leur faire subir des tests supplémentaires. La confirmation des premiers résultats aboutit à l’étude publiée ultérieurement dans Nature.
Lilia Perez, une Zapotèque aujourd’hui responsable du laboratoire de l’UZACHI, me fit visiter les lieux. Elle me raconta ce qu’elle ressentit lorsqu’elle découvrit pour la première fois que le maïs transgénique avait atteint sa petite ville. Comme elle l’a dit à John Ross, l’auteur de The war Against Oblivion - eight years with the Zapatista rebellion in Chiapas, "cela ressemblait à une attaque contre ma communauté, contre mon peuple. Les multinationales vendent la faim dans la Sierra". Pour elle, une telle importation de transgènes équivaut, dit-elle, à un "génocide culturel".
Les mouvements de résistance indigène tels que l’UZACHI ou l’Union des organisations de la Sierra de Juarez installée à Oaxaca (UNOSJO) sont encore une force importante au Mexique. Ils se montrent extrêmement inquiets de l’arrivée des transgènes dans leurs communautés. Au Chiapas, dit Ross, la réaction à la nouvelle du maïs OGM "équivalait à de la panique". Les communautés indigènes mexicaines font ce qu’elles peuvent en regard de leurs faibles moyens. Elles créent des banques de semences, donnent des conférences et collaborent avec des ONGs qui soutiennent leur cause. Elles demandent un moratoire sur la diffusion d’OGM qu’elle qu’en soit le motif, des études sérieuses sur leurs impacts et un soutien destiné à soutenir leurs variétés locales et les paysans qui les cultivent.
Avant de quitter Trinidad, j’ai emprunté une rue pavée qui mène à une petite place située en face de la seule présence commerciale de la ville, un magasin Diconsa peu approvisionné. Je suivais une alléchante odeur de cuisine. Sous une simple ampoule qui pendait au bout d’un fil au-dessus d’une fenêtre, des habitants de la commune préparaient des tacos al pastor pour une poignée de familles qui attendait dehors dans l’air frais du soir.
Tandis que je prenais la file, je regardais la fine lune et dans le ciel profond apparurent quelques étoiles. Je repensais à la gentillesse avec laquelle mes hôtes Zapotèques de la Sierra Norte m’avaient offert certains des plus délicieux mets auxquels j’eusse jamais goûté, sauces à la saveur profonde et autres poivrons doux grillés. J’avais faim. Quand mon tour vint, je sortis quelques pesos. Une femme souriante me tendit alors un taco enveloppé dans une serviette de papier. Je sentais dans ma main son poids, sa chaleur et sa consistance huileuse. Je mordis. Il y eut d’abord le goût du cilantro haché, puis les oignons frais et doux et la viande salée et chaude. Enfin la tortilla. Elle avait une couleur terreuse et profonde, la consistance granuleuse du maïs cultivé à la main. C’était le goût de la vie-même dans la Sierra Norte - le goût de ce sol où le maïs a poussé, exprimant le travail des mains qui ont assumé la corvée, et la foi des innombrables paysans qui depuis tant de générations ont pris soin de ce maïs.
Claire Hope Cummings est membre de la Food and Society Policy, rédactrice pour les questions d’alimentation et d’agriculture à la radio KPFK-FM de Berkeley, Californie. Elle s’est occupée de loi environnementale et a été paysanne en Californie et au Vietnam.
1) Les OGM présentent encore d’autres menaces potentielles sur l’environnement et la santé, notamment la recombinaison de virus et la création d’agents pathogènes nouveaux et peut-être incontrôlables liés à une pollution génétique généralisée. Un rapport récent dans l’Etat du Iowa établit que des producteurs de porcs qui nourrissent leurs bêtes au maïs Bt ont constaté des " pseudo-grossesses mystérieuses ". Une mycotoxine est suspectée. Lorsque les animaux cessèrent de consommer du maïs Bt, leur reproduction redevint normale. L’Agence de protection environnementale des Etats-Unis, qui réglemente le maïs Bt, n’exige pas de tests afin de déterminer les conséquences du Bt sur la reproduction animale.
2) Le son du maïs qui pousse est poétiquement décrit par Margaret Visser dans Much Depends on Dinner comme "le heurt et le frottement délicat des feuilles qui glissent le long de la tige et croisent les pointes d’autres feuilles : une roue bourdonnante qui meut la civilisation nord-américaine".
3) Comment savoir de quel protoplasme germinatif ou de quels systèmes de connaissance locale nous aurons besoin dans 10 ans, a fortiori 100 ans ? Les leçons de la famine de la pomme de terre irlandaise et d’autres souvenirs liés à la monoculture semblent oubliées. A la fin des années 1960, une maladie nommée Dégradation des feuilles du maïs du Sud échappa à notre contrôle. Les pertes agricoles augmentèrent et autour de 1970, près de 15 % des cultures de maïs furent perdues. L’administration Nixon, qui avait à faire face à cette époque à la contestation de la guerre au Vietnam, ne pouvait se permettre une crise économique ; des efforts furent donc entrepris pour occulter le problème. Un changement climatique freina utilement la progression de la maladie, mais ce phénomène de dégradation mit en évidence la nécessité de recourir, en cas d’élimination du maïs américain, aux ressources génétiques mexicaines afin de réhabiliter les cultures nationales.
4) Après la publication par Chapela et Quist de leur article dans Nature, l’industrie biotechnologique lança contre eux une attaque concertée qui obligea Nature à toutes sortes de concessions, hormis le retrait de la publication originale. La controverse ainsi provoquée eut pour conséquence de faire passer au deuxième plan les questions fondamentales suscitées par la découverte des deux chercheurs. Depuis, leur découverte d’OGM dans le maïs criollo a été confirmée et sa réalité démontrée à plus grande échelle par le gouvernement mexicain. Cependant le débat scientifique essentiel qui aurait dû porter sur la question de la stabilité des transgènes n’a pas commencé, ceci en partie en raison de l’intérêt prioritaire porté par les médias au conflit professionnel plutôt qu’aux problèmes scientifiques soulevés.
5) Un "maïs contraceptif" génétiquement modifié a été développé par Epicyte, une société de San Diego, Californie. Le maïs Epicyte tue le sperme humain en convertissant les plantes en petites fabriques horticoles qui produisent des "anticorps secrétoires". Le concept vient d’une situation peu courante d’infertilité immunologique dans laquelle la femme produit des anticorps qui attaquent le sperme. Ces anticorps peuvent être produits en masse dans des entreprises de fermentation mais le procédé OGM est moins onéreux.
6) Il est à peu près impossible de contenir le pollen du maïs, qu’il soit de type OGM ou de type traditionnel. Les épillets sont souvent maintenus sur le maïs avant pollinisation au moyen d’un sachet, ou alors le maïs est cultivé de façon à le rendre stérile. Mais sans ces mesures extrêmes, le pollen du maïs se répand au moindre souffle de vent, ou est disséminé par le biais des insectes, des animaux et des hommes. La plus grande partie retombe à proximité de l’épi, mais il peut aussi voyager sur plusieurs centaines de mètres. Du pollen a été retrouvé à plusieurs kilomètres de son lieu d’origine et il peut rester vivace pendant des jours voire des semaines.
7) Mexico est le deuxième importateur de maïs des Etats-Unis. En 2001, il représentait 12 % des exportations de maïs en provenance des Etats-Unis, rappelle Chela Vazquez, analyste à l’Institut de politique agricole et commerciale du Minnesota. Bien que le Sénat mexicain ait voté une loi exigeant l’étiquetage des aliments OGM, Vazquez rappelle "qu’un puissant consortium de sociétés biotechnologiques, AgroBIO Mexico A.C., s’est opposée à cette législation (...) et que 20 organisations liées à l’agrobusiness aux Etats-Unis ont mandaté le représentant du commerce américain afin qu’il demande au Mexique de ne pas procéder à cet étiquetage des aliments GM".
8) L’auteur John Ross souligne les travers ironiques de la substitution du travail en fabrique au travail dans les champs. Il explique la découverte dans la vallée proche de Tehuacan du plus ancien maïs jamais découvert au Mexique. Ce maïs qui nourrissait déjà les Olmèques et les Aztèques pousse sur les terres riches et abondantes en eau de la vallée. Aujourd’hui il ne reste plus qu’une poignée de paysans à Tehuacan. Au lieu de quoi les populations travaillent dans les 300 maquiladoras (usines d’assemblages appartenant à un pays étranger) qui se sont établies dans la vallée et produisent des millions de paires de jeans à destination du marché des Etats-Unis. Ces ouvriers gagnent environ 36 dollars par semaine pour une journée de travail de six à huit heures. Le blanchissage de ces jeans épuise les anciennes nappes phréatiques tandis que les acides, les teintures et autres déchets toxiques polluent les eaux en surface. Alors que le gouvernement mexicain construit des routes, amène de l’eau et crée des égouts pour les fabriques, il ne fait rien pour les ouvriers qui vivent la plupart dans des baraques en carton dépourvues du confort minimum.
