par
Benoît Lambert
« Moderne » : utilisé à toutes les sauces, associé au moindre développement technique sans l’évaluer, voici un mot aujourd’hui suranné par une surexposition. Ainsi, certains croiront-ils opportun de déclarer, « nous n’avons jamais été moderne », les révolutions scientifique et industrielle n’étant au plus que des formes nouvelles d’une religiosité occidentale. On veut bien, mais...
Le forçage radiatif de l’effet de serre, la démographie humaine, les espèces menacées, mais aussi, notre conscience et notre compréhension croissante de ces réalités et des dangers dont elles sont porteuses, nous mettent devant des responsabilités et des défis inédits. Sans doute ces défis peuvent-ils être comparés à ceux affrontés par les humanistes du XVIIIe siècle lorsqu’ils osèrent refuser un pouvoir prétendument issus de droit divin, un pouvoir que traduisait la structure politique : « un roi, une foi, une loi ».
Aujourd’hui nous avons parfois ce sentiment de non choix, de pouvoir de droit divin : « un pouvoir (celui de l’argent roi), une croyance (le commerce sans entraves, et surtout, plus grave, sans directions), un système (celui qui me met au pouvoir, même s’il faut contredire les principes que je prétends défendre).
Etre moderne ? Oui c’est possible. Je ne peux résister à reprendre ici les mots (sages) de Bruno Latour dans Le Monde en août 1996. « L’ancienne idée de progrès, celle que nous avons quitté récemment, permettait de ne plus faire attention, elle libérait de tout prudence, de toute précaution ; la nouvelle idée apparaît comme ce qui oblige à la prudence, au choix sélectif, à un triage des possibles. » La modernité était une flèche du temps bien orientée qui nous arrachait à notre passé archaïque pour nous acheminer vers un avenir radieux. Or pour Latour le sens du mot « civilisation » n’est plus « balayer le passé pour se moderniser » [à l’Occidental], mais « trier parmi les possibles » et surtout « rendre la vie invivable aux simplificateurs ».
Nous inaugurons dans ce numéro une nouvelle rubrique : « Travail de terrain ». Son but ? Précisément celui-là : rendre la vie invivable aux simplificateurs. Bonne lecture !