par
Claire Hope Cummings
traduit de WorldWatch
L’histoire de l’agriculture est habituellement présentée comme un combat épique entre l’humanité et la nature. Dix mille ans après le début de cette histoire, il apparaît à certains que c’est l’homme qui a le dessus. Après tout, la production alimentaire suit la croissance de la population. Mais d’autres répliquent que cette productivité a un coût trop élevé. L’agriculture industrielle détruit les sols, l’eau, les forêts, les espèces sauvages et le mode de vie des communautés d’agriculteurs traditionnelles.

L’agriculture conventionnelle et l’agriculture durable débattent depuis longtemps la question : quel type d’agriculture fonctionne le mieux pour l’humanité et la nature à la fois ? Puis soudainement, comme dans toute pièce dramatique, alors que les forces du bien et de l’enfer s’empoignent, quelque chose se produit pour élever l’enjeu à un nouveau niveau. Tout à coup, s’imposant sans avertir, apparaît sur la scène un vrai monstre, le réchauffement climatique, et le conflit se déplace d’un débat sur la manière de nous nourrir à la question plus fondamentale de notre survie.
Nous nous trouvons à un tournant dramatique de l’histoire de l’humanité. L’agriculture, l’industrie la plus importante sur terre, épuise les systèmes supportant la vie biologique sur notre planète. Deux milliards d’hectares de sol (davantage que la superficie combinée des Etats-Unis et du Canada) ont été dégradés. En Inde, ces dégradations ont réduit la productivité agricole de presque $ 2.4 milliards par année. En Afrique, les trois quarts de la terre arable ont été sévèrement dégradés, y aggravant la crise alimentaire. Le coût annuel de l’érosion des sols dans le monde est estimé à plus de $ 400 milliards. Parallèlement, la qualité de l’eau et sa disponibilité sont en péril. Les 450 millions de kilogrammes de pesticides utilisés par les fermiers américains chaque année ont maintenant contaminé presque tous les ruisseaux et toutes les rivières du pays et les poissons qui y vivent sont atteints du cancer et souffrent d’anomalies congénitales dues aux produits chimiques.
Et pourtant, aussi critique que soit cette situation environnementale, ce seront les questions énergétiques qui vont déterminer l’avenir de l’agriculture. L’agriculture industrielle utilise au moins 15 pour cent de toute l’énergie consommée dans les pays industrialisés. Par conséquent, alors que la production de pétrole atteint son sommet, les pratiques agricoles dépendantes du pétrole vont rencontrer de sérieuses difficultés. Et ce moment inévitable pose une question fondamentale : attendrons-nous qu’un désastre majeur se produise pour laissez la panique déterminer notre politique sociale ? Ou commencerons-nous dès aujourd’hui à nous engager dans des changements sociaux pour le bien commun ?
Les analyses du « point de basculement » de Malcolm Gladwell donnent un outil utile pour examiner les dynamiques de transformations sociales d’une telle importance. Il affirme que les « points de basculement » se caractérisent par trois facteurs essentiels. Tout d’abord, de nombreux petits comportements s’accumulent et commencent à pousser les systèmes vers le changement. Deuxièmement, des idées ou des enjeux « infectent » la conscience du public et se propagent comme un virus, tirant le système vers un changement plus important. Finalement, il se produit un moment significatif lorsque les choses « basculent ».
Il est facile de reconnaître le premier facteur de basculement dans l’agriculture durable dans les milliers d’initiatives qui apportent leur soutien à la production alimentaire locale et écologique. Les ventes de produits issus de l’agriculture biologique ont crû de 20 pour cent par année tout au long de la dernière décennie. Les ventes d’aliments et de boissons reconnus biologiques se sont élevées à $ 12.8 milliards USD dans les chaînes américaines en 2005. Les pratiques biologiques se révèlent un succès à petite comme à grande échelle et des surfaces toujours plus importantes sont plantées en cultures biologiques. Alors que la demande des consommateurs augmente, Wal-Mart, le grand distributeur américain, a entrepris de vendre des produits biologiques, et les chaînes de taille moyenne offrant des produits naturels ouvrent de nouvelles enseignes. Il y a près de 4000 fermiers américains qui vendent des aliments frais et des produits locaux. Des restaurants proposent des aliments cultivés de façon durable et du poisson élevé de même à leurs menus et des centaines d’écoles servent des repas biologiques. On voit aussi augmenter les produits issus du commerce équitable et détenteurs d’un label vert.
Les différentes manières proposées pour produire et pour consommer une alimentation durable continuent d’augmenter. Les collèges offrant des bourses dans le domaine agricole et de nouvelles initiatives lancées par des fondations ravivent les programmes consacrés à l’agriculture durable. Des fermiers et des consommateurs soucieux de l’écologie rejettent les technologies issues des grandes sociétés commerciales comme les organismes génétiquement modifiés (OGM). Au lieu de cela, ils se tournent vers les méthodes traditionnelles consistant à croiser les plantes pour qu’elles résistent au vent, à la sécheresse, au sel, et aux maladies. Celles-ci sont moins chères, évitent les risques de contamination génétique et n’exigent pas des fermiers qu’ils abandonnent l’utilisation de leurs propres semences. Les fermiers conventionnels adoptent les techniques durables et découvrent, par exemple, que le contrôle des ravageurs et des mauvaises herbes est tout aussi efficace que les pesticides toxiques. Par ailleurs, la culture par semis directs (avec une préparation minimale du sol) se révèle efficace pour prévenir l’érosion du sol et permet un bénéfice supplémentaire pour le climat par la séquestration du carbone.
Ces succès technologiques et commerciaux impressionnants sont un hommage aux pionniers du mouvement pour l’agriculture écologique. Nous n’avons par ailleurs aucune raison de penser que cet esprit d’innovation ne peut apporter des idées encore meilleures pour faire face aux défis gigantesques qui nous attendent. Mais deux facteurs vont transformer cet enthousiasme populaire en changements réels et durables : la santé et le commerce. Ces deux questions, le deuxième facteur de basculement, déplacent le discours public sur l’alimentation et l’agriculture et provoquent des changements de politiques de par le monde.
Le public est de plus en plus alarmé par les problèmes de santé liés à l’alimentation. Les taux croissants de diabète, de cardiopathie, d’accidents vasculaires cérébraux, de cancers et d’anomalies congénitales associés à la présence de pesticides, ajoutés à des épidémies croissantes touchant tant les enfants que les adultes, font les grands titres des journaux et font augmenter les coûts de la santé. Le Département américain de l’agriculture estime qu’une alimentation plus saine pourrait réduire les dépenses liées à la santé de $ 71 milliards USD par année.
Les enjeux commerciaux ne sont pas moins importants. Les milliards dépensés chaque année pour subventionner l’agriculture ont créé une surproduction et des prix au plus bas pour une poignée de compagnies du négoce agricole. Lorsque les surplus sont vendus outremer en deçà du coût de production, les fermiers des pays du tiers-monde sont mis sur la paille. Mais aujourd’hui, alors que les négociateurs promettent d’en finir avec ces pratiques, une occasion sans précédent s’offre pour redéfinir les soutiens aux fermiers. Plutôt que de financer la production, ces fonds peuvent être redirigés vers la protection des sols et de l’eau, la préservation de la faune sauvage et le maintien de la diversité culturelle et biologique des systèmes agricoles qui sont au centre de l’agriculture durable. Le financement nécessaire pour transformer l’agriculture industrielle est disponible ; ce qui manque c’est du leadership. Cette évolution ne sera fera pas facilement. Les intérêts politiques et ceux du négoce agricole ne vont pas abandonner sans résister leur mainmise sur le statu quo.
Mais ces derniers pourraient ne pas avoir le choix. L’élément dernier du basculement est la question entourant l’énergie et le réchauffement planétaire. L’énergie renouvelable approche déjà son point de basculement. Certains experts en énergie défendent l’idée que les sources d’énergie renouvelable sont déjà prêtes à remplacer le pétrole et les autres carburants fossiles. Amory Lovins, du Rocky Mountain Institute, affirme qu’au cours des prochaines décennies, les Etats-Unis peuvent abandonner complètement le pétrole et revitaliser leurs économies industrielle et financière par l’entremise de mesures d’efficacité, par la conception écologique et en développant les substituts aux carburants fossiles. Et inévitablement, plus l’énergie deviendra renouvelable, plus l’agriculture progressera vers la durabilité.
L’agriculture durable, de son côté, va elle aussi apporter une contribution significative à la production d’énergie renouvelable. Des fermes modèles ont démontré qu’elles peuvent produire toute l’énergie nécessaire à la production alimentaire, et fournir un surplus énergétique vendu sur le réseau en utilisant des générateurs alimentés par des bio-gaz, le vent, le soleil, et des carburants venant des déchets produits par l’exploitation. Une diminution immédiate de la consommation de carburants fossiles peut être obtenue en utilisant les technologies existantes. Des cultures gérées de manière durable peuvent produire du bio-diesel pour les transports, et les plastiques à base de fécule de maïs peuvent être utilisés comme emballages. Mais le simple fait d’appeler une chose durable n’en fait pas un produit durable. Faire pousser du maïs génétiquement modifié avec des produits chimiques pour le transformer en éthanol, efficace d’un point de vue énergétique, n’est pas une alternative acceptable. La clef pour transformer avec succès l’agriculture industrielle sera l’établissement prudent de ses nouvelles méthodes et le renforcement de normes visant à en assurer la viabilité.
A l’évidence nous n’y sommes pas encore. Si le public et le monde des affaires s’engagent dans le changement, les gouvernements peinent à entrer en action. Mais ce qui change alors que les moments de rupture approchent, c’est que nous sommes prêts. L’agriculture durable peut assurer une autosuffisance alimentaire tout en réduisant les dégradations économiques et environnementales de l’agriculture industrielle. De même que la fin du pétrole n’est pas synonyme de la fin de l’énergie, la fin de l’agriculture intensive n’est pas la fin de l’agriculture. L’agriculture industrielle répondait au problème de la rareté. L’agriculture durable naît dans un contexte d’abondance. Et sachant cela, nous pouvons nous assurer que cette ancienne pièce tragique, si bien connue de l’humanité, ne devra pas connaître une fin tragique.
Claire Hope Cummings est avocate et journaliste spécialisée sur les questions environnementales. Elle a écrit sur les organismes génétiquement modifiés et sur l’agriculture dans « L’état de la planète magazine » de janvier et février 2005.