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Ne vous énervez pas, faites-vous élire !
Une conversation avec la militante kenyane Wangari Maathai.


traduit de World Watch


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Ne vous énervez pas, faites-vous élire ! / 92.6 ko




(JPEG) Crédit photo : Martin Rowe

Emprisonnée, harcelée et calomniée par le régime autoritaire de l’ancien président Daniel Arap Moi, Wangari Maathai est la fondatrice du Mouvement de la ceinture verte (Green Belt Movement, GBM), basé au Kenya, qui a soutenu la plantation par des femmes de plus de 20 millions d’arbres dans ce pays depuis 1977, tout en militant pour un meilleur gouvernement et la défense des droits de l’homme. En décembre 2002, Wangari Maathai a été élue au parlement kenyan en tant que membre des Verts lors des premières élections libres du pays depuis des décennies. En janvier 2003, elle a été nommée ministre-adjoint à l’Environnement, aux Ressources naturelles et à la Faune sauvage. Elle a reçu récemment des mains du président Mwai Kibaki le titre honorifique d’ "Elder of the Burning Spear" (Sage à la lance brûlante...) pour services rendus à la nation.

En novembre dernier, Danielle Nierenberg, chercheuse à l’Institut Worldwatch, et Mia MacDonald ont rencontré Maathai à Nairobi. Extraits.

WW : Qu’est-ce que cela fait de devenir membre du gouvernement quand on a été l’un de ses principaux opposants ?

WM : Les gens ont été très heureux que je sois élue. Ce qu’ils n’apprécient pas vraiment, c’est que comme je ne suis pas ministre, il y a beaucoup de choses que je ne peux pas faire parce je travaille sous les ordres d’une autre personne. J’essaye de me montrer persuasive, mais les choses n’avancent pas aussi vite que je l’aurais voulu. L’un des plus grands défis est de réformer le système dont nous avons hérité, qui est rongé par la corruption et le pillage des ressources publiques

WW : Que signifie votre accession au gouvernement pour les environnementalistes à travers le monde ?

WM : Beaucoup d’environnementalistes avec qui nous avons commencé dans les années 60 et 70 ont fini dans des gouvernements, et un certain nombre d’entre eux sont devenus ministres. Parfois je me sens frustrée quand je me rappelle José Lutzemberger au Brésil. Il a été ministre de l’Environnement [de 1990 à 1992] et nous étions tous vraiment enthousiastes. Mais il avait tellement l’impression d’avoir les mains liées qu’il a démissionné. Comme beaucoup d’entre nous sont des idéalistes plutôt que des politiciens, nous devons nous entraîner à être patients.

En fait, je suis vraiment enthousiaste. Parfois, quand je suis au parlement, je me dis que c’est un grand privilège. Nous sommes 222 [membres du parlement] pour un pays de 30 millions d’habitants, et il n’y a que 16 ou 17 femmes. J’essaye de toujours me rappeler que c’est une immense responsabilité.

WW : Quelles sont les plus importantes leçons que vous avez apprises avec le Green Belt Movement, et que vous pouvez mettre en pratique au sein du gouvernement ?

WM : L’une des choses les plus merveilleuses que nous ayons faites a été d’aider les gens simples à produire de jeunes plants - à devenir ce que nous appelons des "forestiers sans diplômes". Notre principal objectif a été de faire comprendre aux gens le lien entre un bon gouvernement et une bonne politique de conservation - comment un environnement bien géré permet de conserver une bonne qualité de vie. C’est à cela qu’est arrivée la campagne de plantation d’arbres. Nous avons créé un mouvement qui non seulement agissait pour sauver l’environnement, mais insistait également sur la responsabilité que nous avons en tant que citoyens pour faire changer le gouvernement.

Je travaille avec le GBM pour continuer à produire des jeunes plants par milliers. J’attends que le ministère donne son accord pour acheter ces plants. Si nous pouvions les acheter, nous pourrions en faire produire des millions. Cela donnerait du travail à beaucoup de gens dans les zones rurales, et donc un travail et de l’argent à des gens vraiment pauvres.

WW : Sur quelles initiatives travaillez-vous ?

WM : Je voulais mettre en place une journée nationale de plantation d’arbres, j’ai pensé que Pâques serait la période idéale. C’est un long week-end. Le Kenya est chrétien à près de 85%. La religion, Jésus et la crucifixion sont très importants pour les gens d’ici, pour fabriquer une croix il faut aller dans la forêt et couper un arbre. J’ai pensé qu’il n’y aurait rien de mieux pour un chrétien que de planter un arbre et de redonner ainsi la vie, de la même façon que le Christ est revenu à la vie.

WW : Quels sont les principaux enjeux écologiques au Kenya ?

WM : La récupération de la couverture forestière, la sauvegarde de la vie sauvage, la gestion adéquate des ressources en eau, et la réduction de la pollution. La couverture forestière a été réduite très rapidement à environ 1,7% [de la surface totale du pays]. Le programme des Nations Unies pour l’environnement recommande un minimum de 10%. Les deux tiers du pays sont arides, semi-arides ou désertiques. Nous sommes un pays agricole et nous sommes très vulnérables, surtout avec la proximité du désert du Sahara. Nous devons étendre la couverture forestière, et le seul moyen d’y parvenir est d’impliquer les citoyens.

WW : La reforestation est-elle vraiment possible malgré la pression démographique et le développement ?

WM : C’est faisable. Nous avons une forte pression démographique, mais la population a tendance à se concentrer dans un tiers du pays, là où se trouvent l’eau, les meilleures terres et les montagnes boisées. Les deux tiers restant devraient être utilisés davantage. J’ai suggéré que l’on plante dans ces zones des espèces d’arbres exotiques qui poussent vite, sont commercialement exploitables et qui [jusqu’à présent] ont été plantées dans les montagnes. Nous devrions planter moins de variétés exotiques dans les montagnes et plus de variétés locales, car nous devons également protéger les bassins hydrographiques et la diversité de la faune et de la flore.

Les espèces exotiques peuvent très bien s’adapter aux environnements secs. Mais c’est également quelque chose dont nous allons devoir convaincre les gens, parce que pendant les quatre-vingts dernières années, nous avons planté des espèces exotiques pour l’industrie forestière et nous avons coupé les espèces locales pour les remplacer par des variétés exotiques. Petit à petit les gens vont comprendre l’intérêt de déplacer les plantations d’arbres exotiques vers d’autres régions.

WW : Qu’en est-il aujourd’hui de la corruption et de l’appropriation des terres, qui étaient au centre de votre travail avec le GBM ?

WM : Nous avons renvoyé les forestiers chez eux, un trop grand nombre d’entre eux étaient corrompus et détruisaient la forêt. Nous leur faisons repasser des entretiens pour déterminer lesquels nous allons garder.

Il est très important de faire participer le public [à la gestion des forêts], on a pendant trop longtemps persuadé les gens de considérer la forêt comme la propriété du gouvernement -comme quelque chose qui ne les concernait pas. Les forestiers pouvaient détruire la forêt sous les yeux du public. Personne n’a tiré la sonnette d’alarme à part quelques organisations comme la nôtre. Mais plus il y a de gens qui participent, plus nous pourrons combattre la corruption au niveau local.

Nous essayons également de combattre la corruption au niveau de la gestion de la faune. Notre plus grand problème à ce niveau est le braconnage, mais il y aussi les relations conflictuelles entre la faune et les populations humaines. Les animaux sauvages ont besoin de végétation et ils s’aventurent sur les exploitations agricoles pour trouver de la nourriture, entraînant des plaintes de la population. Nous essayons de faire passer une loi au parlement qui nous donnerait le droit de dédommager [les gens qui perdent du bétail ou des terrains ou qui sont blessés par des animaux]. D’un côté, nous les dédommageons et de l’autre, nous leur disons : "Vous devez réhabiliter les variétés locales dans la forêt pour que nous puissions donner aux animaux un habitat et réduire les conflits."

WW : Pensez-vous ne pas avoir votre place au gouvernement ?

WM : Non, non, non, non et non. Pour moi, c’est la prochaine étape et c’est une étape très importante. Quand je siège au parlement je me dis parfois : "Ici, tu participes vraiment à l’élaboration des lois." Si une loi est passée, alors vous avez vraiment l’occasion d’influencer les générations futures.

WW : Le fait d’être une femme a-t-il eu une influence, positive ou négative, sur votre travail ?

WM : Si l’on avait donné à un homme les mêmes responsabilités, il aurait probablement pu accomplir beaucoup plus de choses car il n’aurait pas été contrôlé de la même manière. Mais je suis également consciente de ma chance, je suis passée par beaucoup d’étapes dans ma vie - parfois avec succès, parfois non. Je pense que beaucoup de femmes, surtout au Kenya, peuvent s’identifier à moi, parce qu’elles peuvent trouver dans mon histoire quelque chose qui leur rappelle leur propre histoire.

WW : Vous considérez-vous comme un modèle pour les femmes au Kenya ou même dans le monde ?

WM : Beaucoup de femmes ont été encouragées par le fait que je gagne une élection. Peut-être en aurait-il été autrement si j’avais été nommée. Elles auraient probablement dit : "Oh, c’est probablement un homme qui a décidé de lui donner cette fonction." Je représente les femmes ordinaires - ce n’est pas la même chose que d’obtenir une fonction par héritage. Je suis passée par des moments difficiles, mais je les ai surmontés, c’est très important quand on est une femme - montrer que l’on n’est pas obligé d’être en bas. Que l’on peut remonter. C’est à cela que beaucoup de femmes s’identifient. Je pense également que des hommes s’y identifient maintenant, ils se rendent compte que ce n’est plus seulement l’histoire d’une femme qui s’insurge ou qui refuse le fait d’être mise à une certaine place.

WW : Envisagez-vous de vous présenter un jour comme Présidente ?

WM : C’est voir un peu loin pour l’instant. Ce qui m’intéresse est de voir que je peux avoir une influence sur le gouvernement. Je ne sais vraiment pas ce que le futur peut réserver. Il y a beaucoup de jeunes hommes et de jeunes femmes dynamiques qui entrent en politique ; d’ici la fin du deuxième mandat, je me sentirai probablement trop fatiguée.

WW : Pensez-vous que les anciens hauts fonctionnaires du gouvernement Moi se disent maintenant "comment croire que cette fauteuse de troubles soit parvenue jusque-là" ?

WM : Les anciens membres du gouvernement Moi sont probablement troublés. Ils n’en reviennent pas que je puisse rester calme et ne pas me mettre à hurler contre eux. En même temps, je suis émerveillée du fait qu’ils ne soient pas au gouvernement et que nous y soyons.

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