Pas ce soir, chérie... pas d’énergie !
par
Virginia Deane Abernethy
traduit de World Watch
Le Révérend Thomas Malthus (1766-1834) est tristement célèbre pour sa théorie selon laquelle les "obstacles répressifs" - ou les freins positifs, autrement dit, la pauvreté, la famine et la mortalité prématurée - étaient les seuls moyens d’équilibrer la population et les ressources. Mais sa deuxième édition de l’Essai sur le Principe de Population est loin d’être pessimiste : il développe l’idée que la "contrainte morale" (englobant à la fois les règles sociales et les choix personnels) fait souvent baisser le taux de fécondité, ralentissant ou arrêtant ainsi la croissance démographique avant que les catastrophes ne se produisent.
Partout dans le monde, les dynamiques d’autorégulation font chuter les taux de fécondité beaucoup plus rapidement que ce que l’on avait généralement anticipé, corroborant les prévisions de Malthus. Les projections d’une population mondiale stabilisée à 12 milliards ont été oubliées. En 2003, les Nations Unies ont avancé le chiffre de 8,9 milliards comme étant le maximum qu’atteindrait la population mondiale. Un rapport de mars 2004 du Bureau du Recensement américain a projeté un scénario plus probable de 9,1 milliards d’ici 2050, avec un taux de fécondité moyen en dessous du taux d’accroissement et des zones de mortalité élevée.
Mon point de vue est même plus optimiste : la population mondiale ne devrait pas s’élever au-dessus de 8 milliards (nous en sommes approximativement à 6,4 milliards aujourd’hui), et le taux de fécondité va chuter de 2,8 enfants par femme (estimation de 2003 du Population Reference Bureau) en dessous du taux d’accroissement dans les douze ans à venir. Avec une population mondiale stabilisée à un niveau maximum plus bas que les niveaux annoncés par le Bureau du Recensement et par les Nations Unies, un taux de mortalité excessif peut être évité.
Fécondité et opportunités
Pourquoi ce point de vue ? Parce que mes informations montrent que les gens confrontés à des privations - réelles ou perçues comme probables - limitent le nombre de leurs enfants. Que ce soit dans des sociétés basées sur la chasse et la cueillette ou dans des sociétés agraires, dans des pays industrialisés ou dans des pays en voie de développement, les indices de manque (autant par rapport aux envies que par rapport aux besoins) encouragent les limitations. Et dans un avenir proche, le prix élevé des combustibles fossiles pourrait engendrer un sentiment de pénurie. Autrement dit, cette hypothèse d’un lien entre la fécondité et les opportunités met en avant le fait que les gens ont généralement autant d’enfants qu’ils pensent pouvoir se le permettre, et que la décision d’en avoir plus ou moins est influencée par la perception des perspectives économiques. Cette perception se forme par rapport aux expériences passées ou à un groupe de référence.

Photo : Paul Harrisson/Still Pictures/Peter Arnold. Prospérité en vue ? Les perspectives d’améliorations futures peut avoir pour conséquence des familles plus importantes (Brésil)
Là où le dépassement de la densité maximale de population pourrait menacer le système de survie, l’évaluation individuelle d’un bien-être relatif cède sa place à des règles rigides ancrées dans la culture. La structure sociale hiérarchisée des Peuples Autochtones vivant dans les écosystèmes amazoniens est représentative. Avec un gibier rare, peu de poissons et des sols pauvres en substances nutritives, la taille de la population est maintenue en proportion des ressources dans la mesure ou seuls les quelques héritiers chanceux des zones de pêche et d’habitation sont censés se marier et avoir des enfants. Des droits de propriété bien définis sont rares dans les sociétés primitives, mais un système moins restrictif pourrait s’effondrer si la population gaspillait les ressources.
Selon la théorie "opportunité et fécondité", quand les communautés rencontrent de nouvelles opportunités ou de nouvelles ressources alimentaires, comme celles créées par la culture de la pomme de terre en Irlande vers 1740 ou par les engrais azotés et l’aide étrangère aux pays sous-développés au vingtième siècle, les règles s’affaiblissent, les décisions reproductives s’individualisent, les taux de fécondité augmentent et les populations explosent. L’autorégulation ne réapparaît que quand les perspectives économiques s’assombrissent.
Un grand nombre d’anecdotes viennent étayer cette idée. Un habitant des bidonvilles du Caire déclare par exemple : "Nous ne faisons que survivre... Certains jours nous ne mangeons pas... Je ne comprends pas comment les gens survivent avec sept ou huit enfants." Pensant à ce qu’elle ferait différemment si elle était riche, une Éthiopienne mère de cinq enfants affirme : "Si j’étais riche, si j’avais par exemple des chevaux et une meilleure maison, j’aurais plus d’enfants." Une mère de deux enfants en Russie, qui a eu recours à l’avortement pour limiter la taille de sa famille, rêve tout haut : "J’aurais plus d’enfants si la vie était meilleure." Près de Mexico, une mère de deux enfants de confession catholique défend son utilisation de la contraception : "Les choses sont difficiles ici...On ne trouve pas facilement du travail."
Cette thèse est encore appuyée par de nombreux précédents, en voici quelques-uns :
Rwanda. La population Rwandaise a quadruplé entre 1950 et 1993. On peut dire que, bien que censés aider, les déplacements vers des terres vierges et l’assistance agricole n’étaient pas constructifs à long terme, dans la mesure où ils promouvaient une frontière mentale idéalisant, entre autres, les familles nombreuses. Le démographe John May a observé que "la disponibilité relative des terres pendant la colonisation agricole et les processus d’intensification ont conduit à une hausse du taux de fécondité."
Le taux de fécondité en 1987, une dizaine d’années avant le début du massacre des Tutsis par les Hutus, était de 8,5 enfants par femme. En 1992, il était passé à 6,2, soit une baisse de plus de deux enfants par femme en cinq ans. Cela démontre ostensiblement l’efficacité des programmes de planning familial lancés quelques années auparavant. Jusqu’en 1992 cependant, seul 12,9% des femmes mariées en âge d’enfanter utilisaient des moyens de contraception modernes - ce n’est pas suffisant pour être responsable de la baisse du taux de fécondité de deux enfants par femme. May avance l’idée que le changement de comportement à l’origine de cette baisse de la fécondité serait un recul de l’âge du mariage.
Les Rwandais sont devenus plus prudents quand les avantages de l’intensification de l’agriculture et de la dispersion de la population ont évolué. La division des terres à chaque génération a rendu les parcelles familiales trop petites - en 1984, 57% d’entre elles étaient inférieures à un hectare - pour de nombreuses utilisations, dont l’agriculture, la pâture ou la production de bois de chauffage. De plus, les sécheresses se sont intensifiées et la productivité des terres marginales exploitées depuis une vingtaine d’année a commencé à baisser. Cette conscience des limites a apparemment rendu la perspective de former une famille moins attirante, entraînant une autorégulation nuptiale et reproductive.
Brésil . Se référant à une région pauvre connaissant une densité de population effective élevée, le sociologue George Martine a écrit : "La région socio-économique la plus pauvre du Brésil, le Nordeste, a connu la baisse de fécondité la plus grande des vingt dernières années : là-bas, l’indice synthétique de fécondité (ISF, en gros, le nombre d’enfants vivants par femme) a chuté de 7 en 1970 à 3,7 en 1990." Martine fait remarquer que les "variantes de transition démographique" communément mentionnées, comme l’éducation et le travail des femmes, n’ont pas provoqué ce déclin de la fécondité. Pour lui, le mécanisme sous-jacent serait un aspect imprévu de la modernisation : les nouvelles attentes préparent une grande partie de la population à être insatisfaits de leur situation future.
Egypte et Maroc. Philippe Fargues et Youssef Courbage, étudiant respectivement l’Egypte et le Maroc, suggèrent que les fluctuations économiques des foyers affectent les taux de fécondité. Dans les deux pays, une augmentation bien répartie des richesses a stimulé la natalité. La source (revenu privé ou aide du gouvernement pour le logement, l’alimentation, les soins et l’éducation) ne semble pas importer. Fargue et Courbage sont d’accord sur le fait que la modernisation - qui entraîne une baisse de la mortalité infantile, une meilleure qualité de soins et d’éducation (en particulier pour les femmes) et une augmentation du niveau de vie - n’allait pas de pair avec le déclin des taux de fécondité et n’en était clairement pas la cause. Dans les deux pays, un ralentissement économique et une disparité grandissante entre les aspirations de la population et la réalité sont à l’origine de la baisse de la fécondité. Une réduction soutenue de la fécondité commence quand les gouvernements réduisent les aides, que les femmes rejoignent le monde du travail pour joindre les deux bouts et que les impôts augmentent pour les familles.
En Egypte (qui, de tous les pays musulmans, est depuis le plus longtemps préoccupé par sa croissance démographique), Gamal Abdel Nasser a encouragé des programmes de planning familial, et la fécondité a baissé pendant son mandat de 6,7 enfants par femme en 1960 à 5 enfants en 1970. Cependant, pour Fargue, ce ne sont pas ces tentatives de planification familiale qui sont à l’origine du déclin de la fécondité. Au lieu de cela, il cite les nouvelles pressions coïncidant avec la récession économique traversée par l’Egypte jusqu’après la mort de Nasser. Quand Anouar El-Sadate est arrivé au pouvoir, en 1973, il a encouragé la création d’entreprises privées, l’émigration et les investissements étrangers. Il a également signé un traité de paix officiel avec Israël (les accords de Camp David) qui encore aujourd’hui rapportent à l’Egypte 2,5 milliards de dollars par année d’aide des Etats-Unis. Cette aide, à laquelle il faut ajouter les revenus du pétrole et les droits de passage pour les bateaux étrangers traversant le canal de Suez, a financé l’expansion des programmes sociaux. Les envois de fonds des Égyptiens expatriés - qui au début des années 1980 s’élevaient à 5 milliards de dollars par an, l’équivalent de 90% des revenus des exportations annuelles de l’Egypte - ont augmenté le revenu de nombreuses familles.
Cet apport de dollars a contribué, observe Fargue, à "une amélioration substantielle du niveau de vie" pendant les premières années du mandat de Sadate. "Dans une meilleure situation financière, les familles pouvaient maintenant satisfaire leur désir inchangé d’avoir une descendance plus nombreuse." Le taux de fécondité a en effet remonté de 30% à partir de 1970 pour atteindre 6,5 enfants par femme en 1980.
Le président Hosni Moubarak, qui a succédé à Sadate après l’assassinat de ce dernier en 1985, a hérité d’une économie en déclin et a été rapidement contraint de réduire les programmes sociaux et les subventions. Les Égyptiens ont pris clairement conscience du fait que la population, dont l’importance atteignait un pic historique, engendrait un chômage massif ainsi que des pénuries en terres arables, en nourriture, et en eau. Le niveau de vie en baisse a apparemment orienté les préférences pour des familles moins nombreuses. Entre 1988 et 2003, l’indice synthétique de fécondité est tombé de 5 à 3,5 enfants par femme. Ce parallèle entre les mouvements descendants des indicateurs socio-économiques et du taux de fertilité appuie l’affirmation de Fargue : "La transition démographique de l’Égypte a davantage été stimulée par les crises que par le développement économique."

Photo :Jorgen Schytte/Still Pictures/Peter Arnold. Les habitants d’un vieil immeuble du Caire font sécher leur linge aux fenêtres. Approximativement un tiers des 16 millions d’habitants du Caire vivent dans des bidonvilles.
Asie. Les neuf anciens « Tigres de l’Asie » (HongKong, l’Indonésie, le Japon, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Corée du Sud, Taïwan et la Thaïlande), tout en étant très différents les uns des autres, sont néanmoins tous modernes et dynamiques dans au moins un secteur primordial. À la fin de l’été 1997, les neuf tigres sont passés temporairement de la croissance économique à la stagnation. Cette tendance à la baisse a commencé avec une dévaluation de 40% de la monnaie en Thaïlande et s’est rapidement propagée.
Au Japon, le taux de chômage en 1998 et 1999 a atteint son plus haut niveau depuis 1953. Le nombre de faillites personnelles en 1999 était de 50% plus élevé qu’en 1997 et, autre signe de la baisse des revenus, la consommation a chuté tout au long de l’année 1999. Le nombre de suicides au Japon en 1998 était le plus haut jamais enregistré. Face à un futur incertain, une majorité d’étudiants des universités japonaises ont exprimé une préférence pour la fonction publique plutôt que pour un emploi dans le secteur privé.
Par écrit, j’avais prévu que la crise économique allait causer une baisse du taux de fertilité plus rapide entre 1997 et 1999 que dans le précédent intervalle de deux ans. La fécondité était à la baisse, à des degrés différents, dans chaque pays, mais j’attendais un déclin plus marqué. Ce qui se confirme : la baisse entre 1997 et 1999 s’est révélée 6 fois plus importante que la baisse moyenne entre les précédents intervalles, une différence statistique significative. En comparaison, un groupe de pays n’ayant pas subi de crise économique particulière montre des variations démographiques irrégulières.
Approchons-nous des limites ?
En ce qui concerne l’avenir, on peut chercher les facteurs qui auront un effet décisif sur la perception de la situation économique et, par conséquent, sur les taux de fécondité. Mes favoris sont les combustibles fossiles.
La disponibilité de l’énergie est l’une des influences clés de l’évolution de la culture humaine, et certains spécialistes ont même évoqué une relation entre la consommation d’énergie par personne et la taille de la population. Pour la civilisation du 21ème siècle, le pétrole et le gaz sont des sources d’énergie sans précédents, et leur influence sur l’économie est profonde. Non seulement les transports dépendent radicalement du pétrole ; mais les produits pétroliers sont également à l’origine d’un grand nombre de procédés industriels et agricoles. Sous forme de pesticides ou d’engrais, les produits pétrochimiques sont irremplaçables dans l’agriculture moderne à haut rendement. Le physicien Albert Barlett a déclaré que l’agriculture industrielle utilisait la terre pour transformer le pétrole en nourriture, et l’économiste John Gever et ses collègues ont avancé que, d’ici 2020 environ, l’agriculture serait reconnue comme le secteur utilisant le plus de combustibles fossiles.
Colin Campbell, géologue à la retraite qui travaillait pour l’industrie du pétrole, rédacteur en chef du bulletin d’information de l’Association for the Study of Peak Oil (ASPO), et l’ingénieur en électricité Richard Duncan, ont été parmi les premiers à écrire que le prix de l’énergie était un facteur majeur dans l’évolution du taux de croissance économique. Jusqu’à relativement récemment cependant, la plupart des débats publics tendaient à minimiser l’énergie. Pendant la décennie de l’euphorie du point-com - longtemps favorisé par une énergie bon marché - on nous a parlé, au contraire, de dissociation entre le pétrole et la croissance économique.
Photo : Haruyoshi Yamagushi /REUTERS © 2002. Un sans-abri récupère des canettes en aluminium pour 78 cents américains par kilo (Osaka, Japon)
Des analystes économiques plus lucides ont commencé à aller à l’encontre de ces théories à la fin de l’année 2002. Martin Wolf a écrit dans le Financial Times qu’"une augmentation des prix du pétrole réduit le revenu réel et la richesse réelle, minimise les profits, et transfère les revenus vers les pays producteurs de pétrole, des éléments qui ont un effet de contraction de l’économie (...). Des changements dans les taux de chômage suivent avec régularité les variations du cours du pétrole." Son article était accompagné d’un graphique montrant une hausse des taux de chômage dans les pays importateurs de pétrole suivant de deux ou trois ans la hausse des prix du pétrole entre 1970 et 2002. La plupart des périodes de récession aux Etats-Unis, depuis la Deuxième Guerre mondiale, suivaient des périodes de montée des prix du pétrole.
Une énergie coûteuse ralentit le commerce, prolonge les périodes de récession ou de stagflation. Les agriculteurs réduisent leur utilisation de produits à base de combustibles fossiles, se tournant vers l’agriculture biologique ou les méthodes de semis sans labour. Bien que ces méthodes soient en théorie idéales dans la perspective d’une agriculture durable, elles impliquent des récoltes moins importantes et une nourriture plus coûteuse qu’avec l’agriculture industrielle.
Un tel avenir nous attend-il ? De nombreux géologues, physiciens et ingénieurs (dont, entre autres, Colin Campbell et ses collègues de l’ASPO) ont calculé que d’ici cinq à vingt ans commencerait une stagnation puis un déclin de la production de pétrole, de gaz naturel et de gaz naturel liquide. En 2002, le vice-président d’Exxon-Mobil a révélé publiquement que la découverte de pétrole (la vitesse à laquelle on trouve de nouveaux gisements) avait atteint son apogée dans les années 1960. En janvier 2004, Royal Dutch/Shell a choqué les marchés en réduisant de 20% ses estimations sur les réserves de pétrole et de gaz naturel, réduisant ainsi d’un quart la durée de vie de ses réserves. El Paso Gas a annoncé en février 2004 une réduction significative de ses réserves effectives de gaz naturel.
Dans certaines régions, la déplétion ne s’est pas encore manifestée par une baisse de la production globale, principalement parce que les producteurs du Moyen-Orient, surtout en Arabie Saoudite, en Iran et au Qatar, maintiennent la production au-dessus du niveau technique optimal d’exploitation du pétrole dans le sol. Les consommateurs également préfèrent que l’on maximise la production à court terme, car cela fait baisser les prix.
Ce sont les perturbations politiques, plus qu’une volonté des pays producteurs d’économiser une ressource qui prend de la valeur en se raréfiant, qui sont les facteurs majeurs de l’augmentation des prix. Cela étant, c’est la déplétion du pétrole qui pourrait être à la source de prix plus élevés à l’avenir.
Cela nous amène aux données confirmant la connexion entre la disponibilité de l’énergie et les tendances démographiques. L’invention de multiples techniques pour dominer l’énergie tirée du bois et du charbon a déclenché la Révolution industrielle et une augmentation rapide de la population. Selon Richard Heimberg, les combustibles fossiles ont accéléré cette tendance avec une population mondiale multipliée par six durant la première moitié de l’ère pétrolière (de 1859 jusqu’à l’an 2000 environ). Vaclav Smil, un économiste spécialiste de l’énergie, fait remarquer que "la densité de la population n’a augmenté de façon substantielle dans les pays ayant développé une agriculture intensive qu’après que l’utilisation des engrais azotés se fut généralisée". Après son invention en 1909, l’ammoniaque synthétique - constitué principalement de gaz naturel - a commencé à remplacer les sources naturelles d’azote et représente maintenant presque toute la consommation d’azote non organique en agriculture.
Plus précisément, la consommation d’énergie par personne dans le monde a presque doublé entre 1950 et 1970, passant de 1,03 à 2,04 kilowatts (kW). Le taux d’augmentation a ralenti pendant les deux décennies suivantes, de 1970 à 1990, période durant laquelle la consommation par personne est passée de 2,04 à seulement 2,19 kW. En ce qui concerne uniquement le pétrole, la production et l’utilisation ont atteint leur apogée au début des années 1970 avec approximativement 2,3 litres par personne et par jour. La consommation par personne a décliné depuis pour atteindre approximativement 1,7 litre par jour en 2000.
Les variations de la croissance démographique mondiale suivent à peu près les fluctuations de la consommation d’énergie par personne. Si on trace une courbe représentant la population sur une échelle semi-logarithmique, on remarque qu’elle monte en flèche vers le haut depuis au moins le début du vingtième siècle presque jusqu’en 1970. Cela signifie que la population a augmenté à une vitesse accélérée tant que la consommation de pétrole par personne était aussi en augmentation rapide. Entre 1965 et 1970, la croissance démographique mondiale a ralenti, passant d’un taux de 1,9% par année à 1,7%. En l’an 2000, la croissance avait ralenti jusqu’à 1,4% par an. "L’élan démographique", le fait que des générations successivement plus importantes fassent augmenter le taux de natalité même si le taux de fécondité est bas au niveau individuel, explique le décalage entre la baisse de la consommation d’énergie par personne et le ralentissement du taux de croissance démographique.
Le charbon, le nucléaire et les énergies renouvelables, combinés avec une plus grande efficacité énergétique, peuvent modérer les effets d’une stagnation de la production de pétrole et de gaz. Dans le cas contraire, les effets démographiques d’une économie stagnante ou déclinante pourraient être profonds. Supposant un temps de décalage, qui pourrait être relativement court, Colin Campbell affirme que "la conséquence d’une stagnation de la production de pétrole pourrait être une stagnation démographique."
Attention : enfants
Les enfants étant très coûteux en termes énergétiques, on peut donc s’attendre à ce que l’humanité ait évolué afin d’éviter ou de corriger les erreurs démographiques du passé. Une approche prudente de la maternité permet d’épargner les ressources en prévision d’occasions plus propices, et théoriquement, de maximiser le succès reproductif total et de rendre la génération suivante plus compétitive.
Mes données suggèrent que les personnes qui envisagent une amélioration de leurs conditions de vie font des choix reproductifs différents, ont un comportement moins prudent et acceptent volontiers l’idée d’avoir une grande famille. Cependant, les jeunes d’aujourd’hui s’attendent pour la plupart au rétrécissement de leurs opportunités. Anticipant des difficultés à subvenir aux besoins de leurs enfants selon des standards personnellement acceptables, ils ont tendance à être plus prudents avant de prendre la responsabilité de fonder une famille. Ils évitent d’avoir des enfants quand ils sont seuls, repoussent l’âge du mariage, et laissent un plus grand intervalle entre les naissances une fois mariés.
Les choix pourraient se réduire rapidement si les prévisions sur le futur de l’énergie se matérialisent. Une hausse des prix de l’énergie pourrait causer une baisse du niveau de vie. Si l’augmentation des populations nationales fait augmenter la demande et que la réduction, en raison de leur prix, des pesticides et des engrais à base de dérivés pétrochimiques entraîne une baisse de la production, les surplus de nourriture vont disparaître. La demande intérieure est généralement satisfaite avant que la nourriture ne soit exportée, à moins qu’une nation sévèrement endettée ne soit obligée de vendre pour survivre ; l’exportation de nourriture, alors que la demande intérieure n’est pas satisfaite, est une cause majeure d’instabilité sociale. Mais il est probable qu’avant que ce genre de scénarios ne se produise, la population native ou bien établie dans un pays, répondra par une baisse marquée du taux de fécondité. Si l’immigration massive se voyait endiguée, la population se stabiliserait.
Une population qui s’oppose à l’immigration et pratique l’autorégulation en matière de reproduction s’adaptera plus facilement à la déplétion du pétrole. Les gouvernements devraient encourager - plutôt que de s’y opposer, comme c’est souvent le cas - les deux aspects de cette adaptation. A conditions égales, un pays avec une population stable ou en déclin, est mieux positionné qu’un autre pour faire face à une crise énergétique. Au niveau mondial, la baisse de la consommation d’énergie par personne pourrait être le dernier moyen de déclencher une stabilisation démographique.
Virginia Deane Abernethy est professeur émérite de psychiatrie à l’université de Vanderbilt et l’auteur des ouvrages Population Politics et Population pressure and cultural Adjustment, qui était la première version de sa thèse, et sera réédité au printemps 2005.