par
Bill McKibben
traduit de World Watch
Traduction d’Alexandre Friederich
Il serait faux de prétendre que les environnementalistes cherchent à tout prix de nouvelles raisons de s’alarmer. La température de la planète devrait augmenter de trois à quatre degrés : tous les systèmes glaciaires sont en retrait et des icebergs de la taille d’un arrondissement de Paris se détachent de l’Antarctique. Des espèces disparaissent chaque jour, les pluies acides arrosent forêts et toundras, la forêt amazonienne est menacée par un projet de déboisement massif... Bref, on connaît la chanson, elle n’est pas très gaie. Donc, si nous décidions de ne pas lutter contre la technologie génétique, nous ne manquerions pas d’excuses : il y a assez à faire ailleurs, merci !
Mais j’ai l’impression qu’il s’agit peut-être de la plus importante bataille que les environnementalistes n’aient jamais eue à livrer, celle à laquelle les combats pour le Grand Canyon, pour les éléphants africains, contre la déforestation en Amazonie et Love Canal nous préparaient. C’est l’épreuve de vérité.
J’ai des raisons de le penser. Les premières sont d’ordre pragmatique. Modifier la ligne germinale humaine (c’est à dire qu’un enfant modifié fera à son tour des enfants modifiés) constitue une transgression aberrante du principe de précaution dont l’idée maîtresse veut que l’on n’agisse pas sans s’être auparavant assuré que l’action en question est sûre. Or nous savons que nous avons brûlé les étapes de la révolution biotechnologique : ce qui relevait encore de l’expérimentation il y a dix ans est déjà disséminé dans la moitié des champs de maïs et de soja de la planète. Avec cet argument : jusqu’ici, rien ne prouve que cela soit dangereux. Nous sommes à peine sur le point de déchiffrer ce code génétique humain que nous considérions par avance comme l’une des plus hautes perfections de la nature que déjà des équipes sont en compétition pour produire le premier clone humain qui sera le point de départ de la course aux procédés génétiques d’amélioration de l’espèce. Les idées fusent chez ces scientifiques qui prévoient de parfaire l’intelligence de notre progéniture, d’augmenter leur masse musculaire ou d’améliorer leur caractère. Où est le problème ? Pour James Watson, premier directeur du Projet du Génome Humain et co-découvreur de la double hélice de l’ADN, ce n’est même pas une question : "Si nous sommes capables de fabriquer des humains plus performants en ayant appris à leur ajouter des gènes, pourquoi ne le ferions-nous pas ? Qu’y a-t-il de mal à cela ?"
Pour les environnementalistes, qui ont un tant soit peu le sens de l’histoire, de telles déclarations rappellent les belles promesses liées aux grandes utopies : l’énergie "si peu coûteuse qu’il est inutile de la compter" des centrales nucléaires. Ce genre d’enthousiasme nous fait oublier que ce que nous savons du fonctionnement de la génétique humaine est hypothéqué à la base par ce que nous en ignorons. Le moins que l’on puisse dire, c’est que lancer des expériences sur notre propre héritage génétique, c’est faire preuve d’un manque flagrant de sagesse. Si les leçons de l’histoire ont un sens, elles nous préviennent en tout cas que les expériences sont toujours accompagnées d’effets secondaires imprévus qui se répercutent presque immanquablement sur les éléments les plus faibles et les plus pauvres de la société. Au moment où l’on constate que la combustion des combustibles organiques, un siècle après son commencement, débouche sur un tragique réchauffement planétaire, que penser de ces annonces d’interventions scientifiques sur les processus de reproduction ? On a beau réfléchir, on ne trouve que peu de justifications à cette fuite en avant vers cette nouvelle technologie (sauf pour les capitalistes aventureux qui pensent à leurs investissements). Cela ne veut pas dire que le progrès scientifique doit être brusquement interrompu. De nombreuses expériences peuvent être tentées, à condition que soit abandonnée l’altération de la ligne germinale : tout le monde ou presque s’accorde à dire, par exemple, que l’usage de la thérapie génétique se justifie envers de réels humains affectées par de réels problèmes
Mais là où les chercheurs et les environnementalistes ne s’entendent plus, c’est lorsqu’il est question d’ "améliorer" les espèces, et je crois que ce désaccord tient autant à des motifs émotionnels qu’à des motifs pragmatiques. L’instinct de l’homme qui, voyant s’écouler librement les eaux d’une rivière y voit la possibilité d’en tirer de l’énergie (ou de l’argent) en y construisant un barrage s’oppose à cet autre instinct de qui donne une valeur, une valeur profonde qui va parfois au-delà des mots, au libre écoulement des eaux. L’impulsion qui pousse le technicien à bricoler, plier, tordre, breveter ou vendre s’oppose à l’impulsion de l’environnementaliste qui le pousse à apprécier, préserver, protéger, chérir. On retrouve cette double impulsion contradictoire face au génome humain aussi sûrement qu’elle s’était exprimée à propos de la rivière Colorado, de la Réserve nationale arctique ou des savanes d’Afrique.
Si notre vocation est de défendre la vie sauvage, devons-nous défendre l’homme contre lui-même ? A première vue, l’homme ne mérite pas de figurer sur la liste des espèces en danger. Quant à notre état de nature, il est perverti par milles influences diverses, que la société de consommation à laquelle nous avons abouti rend chaque jour plus efficaces, au grand désarroi de nos parents qui espéraient nous façonner eux-mêmes. Et cependant, il y a en chacun de nous quelque chose qui est irréductiblement "sauvage" : c’est le résultat unique de l’assortiment d’ADN, qui nous constitue. Il ne relève pas tout à fait du hasard, encore moins de la prédétermination. Jusqu’ici, nous ne sommes pas programmés. Ou du moins, le programme (nos origines, nos amis, notre instruction) n’a pas assez de force pour que nous ne puissions, même si ce n’est pas sans effort, le surmonter. Que nous le fassions ou non, le sens de la vie réside dans ce choix, ce pouvoir de choisir.
Si les partisans de l’ "amélioration" l’emportent, la vie deviendra tout autre chose : les cellules de notre corps exprimeront des combinaisons particulières de protéines qui produiront un effet prédéfini. Aucun changement, pas même les ravages que notre activité engendre sur la planète, ne sera aussi fondamental. Si, comme l’affirmait Thoreau, notre richesse se mesure au nombre de choses que nous pouvons laisser intactes, nous saurons bientôt quelle est notre richesse. Pour les partisans de la conservation, la limite à ne pas dépasser n’est plus qu’à quelques millimètres.
Bill McKibben est un ancien journaliste deThe New Yorker. Mentionnons parmi ses livres,The End of Nature ; The Age of Missing Information et Hope, Human and Wild.