par
John C. Ryan
Anciennement chercheur au Worldwatch Institute, John C. Ryan est membre de la New America Foundation et auteur de State of the Northwest 2000. Traduction Alexandre Friedrich.
Descendant la rivière sur une barge qui gagne lentement Tombouctou, Ginger Garrison, tousse. Elle ne se sent pas vraiment dans son élément : tandis que les indigènes de la tribu Bozo pêchent le silure dans le fleuve Niger et que les piroguiers poussent leurs embarcations dans la lumière diffuse de midi, l’harmattan, un vent hivernal puissant, fait monter dans le ciel des nuages de poussière rouge qui irritent les yeux et les poumons des habitants de cette région aride d’Afrique du Nord, le Sahel.
D’habitude, le seul souci respiratoire de cette spécialiste en écologie marine est de veiller à ne pas épuiser trop vite ses réserves d’oxygène lorsqu’elle plonge dans les eaux limpides et tièdes des Iles Vierges, dans le parc national américain du même nom. Ginger Garrison, chercheuse à l’Inspection Géologique américaine (USGS), dont le travail porte depuis 20 ans sur les récifs coralliens des Caraïbes, enquête ici, au Mali, sur l’origine d’une des plus graves catastrophes écologiques jamais recensées.
A un océan de distance du Sahel, les écosystèmes du récif de corail caribéen se meurent, et les scientifiques commencent à penser que la poussière venue d’Afrique joue un rôle majeur dans cette catastrophe. Une pêche excessive, la sédimentation, ainsi que les dommages directement provoqués par les bateaux et les plongeurs, entre autres atteintes, se sont combinés avec les agents pathogènes, les changements climatiques et les ouragans pour dégrader fortement les récifs de la région. Les maladies et les détergents ont décimé des espèces autrefois dominantes tels que les coraux dits " en bois de cerf " et " en bois d’élan d’Amérique " (ou wapiti), les oursins et les gorgones. Les espèces ou les sites en voie de réhabilitation sont rares et les tapis d’algues - dont la floraison est une répercussion de la pêche excessive, de la disparition des oursins et d’autres consommateurs d’algues - envahissent aujourd’hui de nombreux récifs coralliens.
Cependant, les chercheurs ne s’expliquent pas la dégradation du récif dans des zones vierges des Caraïbes échappant aux causes habituellement incriminées. " Nous ne comprenons absolument pas comment cela peut se produire à l’échelle d’une région ; la dégradation n’a pas seulement lieu dans des zones à forte densité de population, mais également dans des zones reculées. Pourquoi ? " s’interroge G. Garrison.
Les tempêtes de sable dans le nord-ouest de l’Afrique soufflent la poussière sur plusieurs milliers de kilomètres au-dessus de l’Atlantique. Cette image satellite de l’Afrique du Nord a été prise le 26 février 2000 pendant le " phénomène de poussière " le plus important jamais enregistré, au cours duquel un pont continu s’est formé d’une côte à l’autre de l’Atlantique.
Orbimage, Seawifs project,
Nasa/Goddard Space flight center
Depuis que Charles Darwin, lors de son fameux voyage transatlantique à bord du Beagle, a observé " une chute de poussière fine et impalpable ", les marins et les chercheurs ont constaté fréquemment de telles retombées en mer, loin de toute côte. La plupart des études portant sur la poussière atmosphérique ne se sont concentrées que sur son impact sur le climat en général. Ce n’est que récemment que les chercheurs ont commencé à s’interroger sur la relation entre les centaines de millions de tonnes de terre arable soulevées par les vents et transportées chaque année jusque dans les Caraïbes, et leurs effets directs et dévastateurs sur les écosystèmes et sur les populations.
Que la poussière atteigne l’autre côte de l’Atlantique est un phénomène connu de longue date. Il arrive que les nuées du Sahel réduisent la visibilité et rougissent les couchers de soleil de Miami à Caracas : elles constituent à elles seules près de la moitié de la poussière dont l’air de Miami est saturé pendant l’été. Des poteries pré-colombiennes découvertes dans les Bahamas ont été modelées à partir de dépôts d’une argile africaine amenée par les vents ; les orchidées et d’autres épiphytes qui poussent dans les sous-bois des forêts primaires d’Amazonie dépendent pour une grande partie des apports nutritionnels de ces poussières.
Joseph Prospero, de l’Université de Miami, enquête depuis 1965 sur les retombées de poussière aux Bahamas, à l’extrême-est des Caraïbes. Il a constaté une nette augmentation de ces retombées autour de 1970, ce qui coïncide avec les premières sécheresses prolongées dans le nord de l’Afrique. Le changement survenu dans le climat africain, et conjointement la généralisation d’un pacage excessif des troupeaux et la pratique, dans le Sahel, d’un fermage destructeur car orienté vers l’exportation, sont à l’origine de l’émission de quantités bien plus importantes de terre arable dans le ciel.
Certaines années critiques, les vents déposent dans les Barbades jusqu’à quatre fois plus de poussière qu’ils ne le faisaient avant 1970. Les photos prises par satellite du flux de poussière le plus dense jamais enregistré, au mois de février 2000, montrent un pont continu entre l’Afrique et l’Amérique.
A la fin des années 1990, Gene Shinn et d’autres chercheurs liés à l’USGS remarquèrent, en notant des échantillons sur le long terme, que les grandes étapes du déclin des récifs coralliens dans les Caraïbes en général - l’apparition de la maladie noire du corail en 1973, le dépérissement de grandes quantités d’oursins et de coraux dits en bois de cerf et d’élan d’Amérique en 1983, et le début de la décoloration du corail en 1987 - correspondaient aux années où la poussière était la plus abondante.
Depuis, les chercheurs ont découvert dans la poussière qui retombe sur les Caraïbes une grande variété de bactéries et de champignons vivaces remettant en cause la théorie, largement partagée par les microbiologistes, selon laquelle un microbe ne peut survivre dans l’atmosphère à un voyage de cinq jours à 5 kilomètres d’altitude. " En 1988, des essaims de sauterelles ont traversé toute la distance avant d’atterrir sans dommage dans les îles Windwards, explique Shinn. Si des insectes de 1,25 cm y parviennent, quelle bactérie ne le pourrait pas ? " Les chercheurs de l’USGS établirent dans un rapport en 2001 que le taux de bactéries et de champignons vivants était deux à trois fois plus élevé dans l’air lorsque se produisent des phénomènes de poussière qu’en temps normal.
Bien que la majorité des maladies dont souffre le corail n’aient pas été identifiées (au-delà de la description des symptômes), les scientifiques ont mis en évidence le lien entre la poussière et au moins un microbe destructeur du corail. Garriet Smith et ses collègues de l’Université de Caroline du Sud ont identifié sous le nom de Aspergillus Sydowis (un champignon terrestre qui ne se reproduit pas dans l’eau salée), un pathogène impliqué dans la mort massive des gorgones, ces coraux doux et gracieux de la mer des Caraïbes. Dans le premier échantillon de poussière d’origine aérienne que Garriet Smith reçut de Ginger Garrison, il détecta parmi d’autres micro-organismes des Aspergillus Sydowis vivants sous leur forme pathogène. La maladie liée à ce champignon peut également être transmise aux fonds marins par suite de déforestations locales, mais les études ont établi que les tempêtes de poussière africaines étaient les causes les plus probables de ces maladies lorsqu’elles concernent des récifs isolés ou des récifs proches de petites îles sans forêts.
En plus de transporter ces bactéries vivantes, les nuages de poussière africaine amènent avec eux des substances nutritives à l’activité intense telles que le fer et les nitrates, qui pourraient être à l’origine d’une floraison dommageable des algues, et de la croissance rapide à la fois des algues parasites du corail et des microbes porteurs de maladies. Hans Paerl, microbiologiste de l’Université de Caroline du Nord, nomme d’ailleurs " insecticide " cette poussière composée d’aluminium, de silicium, de fer, de phosphates, de nitrates et de sulfates...
Or la poussière est également malsaine pour l’homme, ne serait-ce que parce que ses fines particules irritent les conduits respiratoires et se logent profondément dans les tissus pulmonaires. Les chercheurs commencent seulement à s’intéresser aux effets sanitaires de la poussière en provenance d’Afrique, mais ils ont déjà à leur actif quelques découvertes inquiétantes. Ils ont par exemple découvert des pesticides dont l’usage est prohibé aux Etats-Unis mélangés avec des particules de poussière si fines qu’il est impossible aux poumons humains de les rejeter. Comme le constate G. Shinn, " lorsque des épidémies de sauterelles ravagent l’Afrique, nous recevons par voie aérienne du chlordane et du DDT, produits interdits d’usage chez nous."
Il se peut également que d’autres substances malsaines adhérent aux particules : certaines études établissent que la poussière présente de hautes concentrations de beryllium-7, un isotope radioactif qui adhère aux particules lorsqu’elles voyagent dans l’atmosphère. Alors qu’elle était en quête de soins médicaux pour son infection respiratoire dans Bamako, capitale du Mali, Ginger Garrison, après s’être informée sur ce sujet, a constaté que les problèmes pulmonaires sont extrêmement courants dans le pays pendant la saison poussiéreuse. Après la décrue saisonnière du fleuve Niger, ses rives s’assèchent et la boue - mélangée aux eaux de rejet, aux excréments animaux et humains et à divers détritus - devient poussière. " Des microbes, des organismes synthétiques, pharmaceutiques ou antibiotiques, voilà ce qu’on trouve dans cette poussière ! explique G. Garrison. Puis le vent se lève sur ce couloir naturel et ces substances envahissent les airs avant d’être poussées au nord vers l’Europe, à l’ouest vers les Etats-Unis ". Elle a également relevé la pratique, généralisée dans ces régions, de la combustion des ordures, et ne serait par conséquent pas étonnée que les substances cancérigènes à effets endocriniens et les métaux lourds ainsi dégagés ne se mêlent à la poussière atmosphérique. Elle a l’intention de créer, en plus de la station qu’elle a mise sur pied à la fin de l’année 2000 et dont la tâche consiste à relever la présence de microbes dans la poussière, une deuxième station d’observation près de Bamako qui s’occuperait d’étudier les métaux lourds et les substances chimiques synthétiques telles que le DDT.
L’Afrique n’est pas le seul continent de provenance des poussières qui affectent les régions éloignées. Des substances nutritives originaires du nord-ouest de la Chine participent à la croissance des forêts primaires hawaïennes enracinées dans un sol érodé. Les nuées venues de la Chine ont longtemps affectés les coréens et les japonais, qui avaient coutume de nommer cette poussière jaune, qui se chargeait, lors de son passage au-dessus des villes chinoises, de toutes sortes de polluants, " les signes avant-coureurs du printemps ". Les responsables sud-coréens suspectent cette poussière d’être à l’origine d’une épidémie de fièvre aphteuse qui a récemment frappé le bétail le long de la côte ouest de la Corée. Au printemps dernier, la Corée a été exposée vingt jours d’affilée à de telles nuées malsaines venues de l’étranger : le plus long nuage de poussière jaune jamais enregistré en 40 ans. Cette poussière chinoise est allée jusqu’à troubler les couchers de soleil dans l’ouest des Etats-Unis plusieurs jours de suite en avril 2000. Les gouvernements chinois, japonais et coréens du sud ont lancé un programme destiné à faire pousser de la végétation sur les terres génératrices de poussière et, tout autour du Pacifique, les chercheurs ont lancé des programmes d’ études visant à mieux connaître la poussière chinoise et son impact.
A l’heure actuelle, la poussière en provenance d’Afrique - contrairement à la poussière chinoise - a suscité peu d’intérêt sur le plan sanitaire. La désertification (dégradation sévère des contrées arides et semi-arides) qui exacerbe la formation de poussière, a également des répercussions économiques et humaines graves sur les régions concernées : une personne sur six au Mali est considérée comme un " réfugié environnemental ", en ce qu’elle a été contrainte de quitter une terre transformée en poussière. Malgré les considérables surfaces de terre touchées chaque année par le processus de désertification, ce phénomène n’est pas régulièrement suivi, peut-être parce que ses effets semblent limités aux frontières nationales. Les nouvelles études entreprises sur la question de la poussière pourraient donc changer la donne.
Au vu des nombreuses sources de pollution locales des Caraïbes, on peut comprendre que la poussière africaine n’intéresse pas grand monde. Mais inverser le processus de déclin des écosystèmes marins autrefois florissants de la région pourrait s’avérer impossible si des efforts supplémentaires dans la stabilisation des vents originaires d’Afrique du Nord ne sont pas engagés.
" C’est un nouvel exemple de la petitesse de la terre et de l’interconnexion de la plupart des phénomènes : des processus généraux s’entremêlent avec la façon dont vivent les particuliers " commente G. Garrison. La mise en évidence des dommages provoqués par les retombées de poussière à des centaines de milliers de kilomètres de leur lieu d’origine pourrait aider à convaincre le reste du monde à s’intéresser à l’avenir de coins reculés et poussiéreux de la planète. " Peut-être ne sommes-nous pas aussi isolés que nous voulons le croire des régions affectées par des problèmes sanitaires majeurs, conclut-elle. Et nous devrions sans doute nous sentir plus concernés par le bien-être des gens dans ces pays lointains ".