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Produits électroniques : la carte-amère
Déchet-ance empoisonnée des jouets et des gadgets

par Elisabeth Jeffries
traduit de WorldWatch


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Produits électroniques : la carte-amère / 1.4 Mo



Il s’appelle Charlie. Entièrement acquis au système d’enchères d’Ebay, il fait son commerce sur ce site Internet, où il offre notamment un Roboraptor - « cadeau non désiré utilisé une fois seulement » - à un prix très alléchant : un tiers environ de la production de ce robot-jouet à succès s’est vendu en décembre dernier pendant le rush de Noël. Quant aux autres objets (plus de cent) que se disputeront les amateurs de robots d’occasion, ce sont des Robosapien, Robosapien V2 et autres RoboPet, prédécesseurs du Roboraptor lancés en 2003 ou 2004.

Il se vend aux enchères chaque année d’innombrables articles de ce genre. Selon le NPD Group, cabinet spécialisé en recherches, le récent engouement pour les jouets robotiques a rapporté à l’industrie du jouet des seuls États-Unis 31,8 milliards de dollars en 2005. Or, tandis que les générations de jouets se succèdent et se diffusent à toute vitesse, elles disparaissent de même. Ce sont environ un million de Roboraptor qui ont été produits l’été dernier en Chine, à Dongguang ; au début de l’automne, ils étaient expédiés dans le monde entier par leur distributeur de Hong Kong, Wowwee Toys. Cette année, la nouvelle merveille de la marque sera le Roboreptile : plus athlétique que ses ancêtres, il sera capable de sautiller, de bondir, de gronder ... et il niaquera ! Mirant le marché des enfants et des jeunes de sexe masculin, les robots ne constituent qu’un pan de l’immense secteur manufacturier du jouet qui englobe les consoles de jeu, les gadgets de toutes sortes et les figurines articulées campant l’homme (la femme) d’action. Par dizaines ou centaines de millions, des enfants avides de technique s’en lasseront bientôt, sans pour autant se désintéresser des autres jouets électroniques : un an ou deux après, ils passeront aux téléphones cellulaires, iPods, ordinateurs de bureau ou portables, PDA (assistants numériques personnels) et autres multiples nouveautés.

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“Cell phones #2, Atlanta 2005” © par Chris Jordan, photographié à CollectiveGood.

Qu’advient-il des myriades de jouets et de gadgets électroniques devenus obsolètes ou dont les prodiges ne suffisent plus à satisfaire leurs possesseurs ?

C’est tout simple : en nombre étourdissant, ils finissent à la décharge. En termes de déchets, la part des omniprésents appareils électroniques ne cesse de croître. Le Conseil national des États-Unis pour la sécurité (U.S.National Safety Council) prévoyait en 1999 que, quatre ans plus tard, 100 millions d’ordinateurs et de moniteurs, soit trois fois plus qu’en 1997, seraient retirés du service. En 2003, l’Association internationale des recycleurs de l’électronique a fait savoir qu’aux États-Unis on jette une vingtaine de millions de téléviseurs par an. Vingt-quatre mois auparavant, la Commission européenne avait pour sa part relevé dans un mémoire concernant sa directive sur les déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) que ceux-ci avaient représenté en 1998 six millions de tonnes (4 % du flux de déchets total des municipalités) ; on prévoyait par ailleurs une augmentation annuelle de 3 à 5 % de leur volume, ce qui équivaudrait en cinq ans à 16 à 28 %, et en 12 ans, à un doublement - une progression trois fois plus rapide que celle des déchets des municipalités en général.

En outre, des tendances analogues apparaissent sur les marchés émergents. Selon K. S. Sudkhakar, du groupement à but non lucratif Toxics Link, la consommation d’appareils électriques et électroniques connaît en Inde une croissance exponentielle. Du fait du développement des technologies de l’information, de l’augmentation du pouvoir d’achat des classes moyennes, de la baisse des prix des appareils, de l’informatisation des activités des services publics et de la pénétration de l’électronique dans les campagnes, on ne doit pas s’attendre à une stabilisation ou à un fléchissement prochain de cette tendance. Il ressort d’une étude d’IRG Systems South Asia que le volume annuel des DEEE atteindrait en Inde 146 180 tonnes (données extrapolées à partir de produits indicateurs, importations non comprises). Avec 11 017 tonnes de déchets de ce genre par an, Bombay vient actuellement en tête de liste des grandes villes. Par comparaison, le chiffre correspondant pour Londres, selon l’entreprise de recyclage London Remade, est de 150 000 t.

Au cœur des gadgets électroniques se trouve d’ordinaire un circuit imprimé, admirable, certes, mais dont la toxicité se démasque en fin de vie du produit. Une toxicité qui, des études l’ont démontré, porte atteinte au milieu bien plus facilement que celle des tubes à rayons cathodiques des écrans d’ordinateurs et des téléviseurs, auxquels on s’est aussi beaucoup intéressé. Si l’on s’inquiète des DEEE, c’est non seulement parce qu’il s’en génère toujours plus, mais encore parce qu’ils imposent à l’environnement un fardeau beaucoup plus lourd que ne le font la plupart des déchets.

En tant que spécialiste des téléphones mobiles, Seth Heine est très inquiet de l’effrayante surcharge de pollution due au boom de l’industrie du cellulaire. Habituellement, les appareils que l’on n’utilise plus traînent dans un tiroir quelques années avant d’être jetés. L’une des attributions de Seth est de les récupérer. Mais la tâche n’est en rien aisée : « Même si l’on facilite le recyclage et la réutilisation gratuits, le public ne répond pas », constate-t-il, en précisant que le consommateur, parce qu’il y a mis le prix, accorde subjectivement de la valeur à ce petit objet riche en fonctions telles que capacités vidéo ou accès à l’Internet.

Pourtant, même s’il était à la pointe au moment de sa mise sur le marché, le produit vieillit rapidement. Et, de fait, un ou deux ans après leur achat, la plupart des téléphones cellulaires ne valent plus rien. Seth Heine, qui, depuis Atlanta, assure la responsabilité de CollectiveGood, programme visant à les recycler, tente de les récupérer avant leur départ pour la décharge. Selon ses estimations, ils sont en effet aux États-Unis quelque 130 millions à être « réformés » chaque année, dont un cinquième prennent sans coup férir le chemin de la poubelle. CollectiveGood en collecte 15 000 par mois à travers tout le pays, mais, à la différence des entreprises spécialisées dans leur recyclage, s’assure d’abord qu’ils fonctionnent. Après quoi l’organisation en expédie 80 % en Belgique, d’où ils sont réexportés vers des pays en développement pour y être réutilisés. Le reste est démonté dans ses installations de récupération.

Entièrement défait à la main

À Silamour, en Inde, pour ainsi dire à l’antipode d’Atlanta, des ouvriers s’affairent à démonter à mains nues du matériel électronique : ça n’a pas échappé au BAN (Basel Action Network), qui surveille en permanence les mouvements transfrontaliers de matières dangereuses. On ignore quel sort attend les pleins conteneurs de téléphones cellulaires qui partent des ports américains sans contrôle de leur état de marche. On peut en effet les déclarer comme de la marchandise d’occasion, alors qu’en grande partie ils finissent certainement en Inde chez des revendeurs de rebut. Sortant ainsi de leur circuit spécifique de récupération et de recyclage, ils viennent s’ajouter aux déchets de produits électroniques dont on récupère les métaux précieux et d’autres éléments, y compris l’antimoine, l’arsenic, le béryllium, le cadmium, le cuivre, le plomb, le nickel et le zinc, toxiques pour la plupart.

Les échanges commerciaux en rapport avec l’électronique entourent notre planète d’un écheveau serré. Des métaux sont expédiés à des firmes d’Asie qui fabriquent des composants à l’intention d’industries ayant elles-mêmes pour clients les pays industrialisés. Quelques années après l’avoir quittée, ceux-ci regagnent en grand nombre l’Asie sous forme de déchets. Des quantités d’ordinateurs, téléphones cellulaires ou autres appareils mis au rancart sont frauduleusement importés en Inde, en Chine et en Afrique, mêlés à des DEEE variés dont une faible part seulement est réutilisée ; les autres vont grossir les montagnes de décharges empoisonnées. Le caractère illicite de ces importations ne fait aucun doute, selon K. S. Sudhakar : son organisation en a effectivement dépisté plusieurs sous le couvert d’importations autorisées de déchets de métaux ou de câbles.

Quand ils ne sont pas purement et simplement introduits en contrebande, ces chargements sont importés au titre de « déchets électroniques variés », de dons (catégorie exonérée de droits de douane) ou encore d’ordinateurs d’occasion, admissibles s’ils ont moins de dix ans. Toxics Link a toutefois établi que, entre juillet 2002 et janvier 2004, mille six cent vingt tonnes d’ordinateurs hors d’usage avaient été « subrepticement » importées par le port de Madras ; et aussi par Bombay, Kandla et Cochin. En Chine, les déchets venus d’Europe et des États-Unis entrent par plusieurs grands ports. Quant à Hong Kong, on y a intercepté en 2004, quarante, vingt-huit et deux chargements de tubes à rayons cathodiques au rebut provenant respectivement d’Amérique du Nord, d’Asie-Océanie et d’Europe. Ainsi, la Chine et l’Inde sont d’une part des grands foyers de production d’appareils électriques et électroniques (de 2004 à 2005, l’électronique de consommation a progressé en Inde de 10 %) et d’autre part des déchetteries où retourne une partie de cette production.

On ne sait pas grand-chose de la situation qui prévaut dans certains continents. Pour ce qui est de l’Amérique du Sud, l’importation des DEEE n’a fait l’objet que de quelques études ; pour l’Afrique, on s’est avant tout intéressé au Nigeria et au port de Lagos, le plus grand d’Afrique. Dans ce dernier cas, affirme le BAN, trois fois sur quatre le soi-disant matériel électronique d’occasion importé consistait en déchets inutilisables. En 2005, cette même organisation a observé mensuellement l’arrivée à Lagos de 200 conteneurs de 40 pieds remplis de déchets électroniques, lesquels ont été en majorité expédiés de là vers des décharges - d’où les substances toxiques qui s’en libèrent polluent les eaux souterraines - ou incinérés - avec à la clef une pollution de l’air. De surcroît, au Nigeria comme dans les autres pays qui réceptionnent des DEEE, le sale boulot est accompli par de la main-d’œuvre bon marché ne bénéficiant d’aucune protection.

La question de la toxicité

S’agissant d’exportations de DEEE, c’est surtout la toxicité des composants qui est préoccupante, car elle est plus dommageable pour l’environnement que la présence en soi d’immenses dépotoirs, si disgracieux soient-ils. Ce qu’il faut faire, pour interrompre la filière toxique de l’amont jusqu’à l’aval, c’est découpler définitivement la consommation de ces exportations - ce à quoi vise la Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontières de déchets dangereux et de leur élimination, entrée en vigueur en 1992. Comme son nom l’indique, cet instrument international est censé restreindre le trafic des substances nocives entre les pays, notamment à destination des moins développés d’entre eux ; et aussi amener un recul du volume et de la toxicité des déchets, dont la gestion, évidemment, devrait respecter l’environnement et se faire le moins loin possible du point de collecte. Bien qu’ayant pris ses pleins effets, la Convention de Bâle n’a toujours pas été ratifiée par les États-Unis, pas plus, bien entendu, que l’amendement qui lui a été apporté ultérieurement et prohibe strictement les exportations de déchets dangereux depuis certains pays développés vers les pays en développement. L’Union européenne, elle, a souscrit sans réserve à l’une et l’autre.

De telles mesures ont incité certains industriels du secteur électronique à trouver comment intégrer dans leurs produits des composants non toxiques. Au Royaume-Uni, par exemple, la firme Crawford, Hansford & Kimber s’est lancée dès 2001 dans la mise au point de solutions de remplacement consistant, entre autres, à substituer au plomb des cartes un alliage d’étain et d’argent. L’entreprise a donc opté pour un parti très inhabituel : prendre largement les devants en prévision de l’entrée en vigueur au 1er juillet 2006 de la Directive RoHS sur la restriction d’utilisation des substances dangereuses. Ambitionnant de restreindre au maximum l’utilisation de plomb, de cadmium, de mercure, de chrome hexavalent et de deux types d’agents ignifuges bromés, ce dispositif vaudra pour un large éventail de produits électriques et électroniques mis en vente après cette date, quelle qu’en soit la provenance.

Du côté des pays en développement, la Chine prévoit d’adopter un texte analogue à celui de la directive RoHS, dont le premier volet, consacré au marquage des produits, entrera en vigueur en mars 2007, les restrictions relatives à l’usage des substances devant suivre. La République de Corée entend en faire de même.

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“Circuit boards #2, New Orleans 2005” © par Chris Jordan. Photo : HO/REUTERS

D’ici là, qu’adviendra-t-il de toutes les substances toxiques d’ores et déjà présentes dans le flux des déchets ? La mise en place dans les ports d’arrivée de « filtres » pour détecter les articles dangereux dissimulés dans les conteneurs de déchets variés facilitera le problème que posent les produits mis en circulation avant le 1er juillet. Comme on l’a vu, de grandes quantités de matériel hors d’état de marche sont frauduleusement exportées en tant que biens réutilisables. Aussi le Ministère allemand de l’environnement et d’autres organismes publics européens, emboîtant le pas à l’Australie qui a montré la voie, s’apprêtent-ils à habiliter les inspecteurs des douanes à s’assurer de l’état des marchandises déclarées : on remédiera ainsi à une définition vague et simpliste des déchets qui mine largement la législation. En Europe, l’objectif visé est de faire du bon fonctionnement un critère distinctif dans le cadre de la réglementation des exportations de déchets. Car, ne disposant pour l’heure d’aucun moyen adéquat, les inspecteurs se trouvent ligotés. « Savoir quels conteneurs contrôler pour établir si les produits qui s’y trouvent sont en état de fonctionnement équivaut à une épreuve quasi insurmontable, explique Joachim Wuttke, du Ministère allemand de l’environnement, puisque les codes tarifaires ne sont d’aucune aide pour deviner où se dissimulent des déchets électroniques. Il ne reste alors aux fonctionnaires qu’à s’en remettre à leur intuition, à leur expérience. » Les inspecteurs ne peuvent actuellement intervenir que s’ils viennent à découvrir un conteneur recelant des déchets au lieu d’appareils d’occasion. Tant au niveau de l’Union européenne que pendant les réunions connexes de la Convention de Bâle, M. Wuttke fait le maximum pour qu’on remanie la réglementation en conséquence. Il espère voir son projet aboutir avant la fin de l’année.

Reprenez-moi ça !

Beaucoup de ces problèmes seraient évités si, d’emblée lors de la conception, on tenait compte des impératifs écologiques en améliorant l’efficacité énergétique, en utilisant des composants peu ou pas toxiques, en prévoyant la récupération, etc. Plusieurs fabricants européens mènent actuellement une vigoureuse campagne pour, dans le droit fil de la directive sur les DEEE - laquelle a franchi l’étape du Parlement européen et en est à divers stades d’application par les gouvernements des États de l’Union -, instaurer un label REP (« Responsabilité étendue du producteur »). Un tel label garantirait qu’un producteur maîtrise la destinée de ses produits par l’intermédiaire d’entreprises disposant des moyens voulus pour recycler ceux-ci convenablement en fin de vie ; du même coup, il inciterait vivement à exploiter des méthodes de conception respectueuses de l’environnement. Il n’empêche que jusqu’à présent cette idée s’est révélée difficile à promouvoir. Certains observateurs en rejettent la responsabilité d’une part sur l’administration des pouvoirs publics nationaux, qui souvent confie à plusieurs ministères la tâche de veiller au respect de la législation sur les DEEE, et d’autre part sur des divergences de vues entre la Commission européenne et les organismes concernés de certains pays. Vu la complexité de la situation, il faudra peut-être attendre plusieurs années un système exhaustif de traitement des DEEE.

Au Japon, la Loi de 2001 sur le recyclage des appareils électroménagers, qui vise les équipements de cuisine de grandes dimensions, les téléviseurs et les climatiseurs, consacre la volonté du législateur dans ce domaine. Après sa promulgation, plusieurs marques ont décidé de prendre complètement en charge leurs produits, de leur création jusqu’à leur récupération. Deux ans plus tard, le Japon s’est aussi doté d’une loi sur le recyclage des ordinateurs. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont des émoluments spéciaux d’élimination perçus auprès des utilisateurs qui financent l’application des mesures. Il n’y a pas de prescriptions générales concernant la reprise de tous les DEEE, bien qu’il existe une loi d’encouragement au recyclage et à la conception écocompatible. La République de Corée et Taïwan ont des législations prévoyant une REP pour les déchets électroniques. La Thaïlande suit cette tendance, son gouvernement ayant élaboré à la fin de 2005 un projet de loi allant dans le même sens. La Chine aussi, quelques mois plus tôt, mais rien n’en est encore résulté concrètement.

Aussi bien en Europe qu’aux États-Unis, Hewlett-Packard est l’une des entreprises qui se manifestent le plus en faveur de la REP, aux côtés d’Electrolux, de Samsung, de Sony, de LG Electronics, de Nokia et de Motorola. Pour ces industriels, la conception écocompatible est appelée à devenir l’un des ingrédients de la concurrence si elle dépasse le stade des mots. (Le groupement à vocation non lucrative Computer Takeback Campaign estime que rien qu’aux Etats-Unis, entre 315 et 600 millions d’ordinateurs de bureau et d’ordinateurs portables seront bientôt déclassés.) Hewlett-Packard s’est engagé à recycler 45 500 tonnes de produits et fournitures électroniques d’ici à 2007 et à mettre en œuvre avant la fin de l’année en cours un plan de remplacement des composants dangereux encore plus strict que la législation. La firme a en outre lancé un programme de reprise des ordinateurs, des périphériques et des cartouches d’impression usagés de toutes marques dont peuvent profiter aussi bien les entreprises que les particuliers pour un coût par article allant de 13 à 34 dollars US.

Le verrouillage du gigantesque circuit de la récupération et du recyclage que parcourent des millions de tonnes de matériel réclamera beaucoup des industries, tout comme, pour le législateur, la prévention des exportations illicites de DEEE. Au sujet de l’enjeu commercial de ces dernières, Jim Puckett observe que la filière des pays en développement est assurément payante dès lors qu’on ne se soucie pas d’environnement et vu que la main-d’œuvre n’y coûte pratiquement rien. Pour ce membre du BAN, cela vaut en particulier pour la côte ouest des États-Unis, en raison de l’important déficit commercial sino-américain : comme tout un parc de conteneurs vides est disponible dans ses ports, l’expédition par mer coûte bien moins cher que le recyclage.

Forts de leur grande visibilité, la Computer Takeback Campaign, le BAN et la Silicon Valley Toxics Coalition, depuis la Californie, pressent sans répit le gouvernement fédéral et l’industrie pour qu’ils pallient les carences de la législation de leur pays sur le recyclage. De plus, ces groupes tiennent constamment à l’œil le commerce international de déchets et les cas de pollution dus aux DEEE. Un autre intervenant est présent sur tous les fronts : Greenpeace, qui a joué un rôle considérable durant la décennie passée pour faire adopter une législation appropriée par l’Union européenne, et qui a réussi dans une certaine mesure à contraindre des multinationales à se soucier de REP. Cette organisation coordonne son action avec diverses ONG locales, dont Toxic Links, afin de définir des stratégies valables pour le tiers-monde.

Aux États-Unis, l’action de ces groupements et d’autres s’est soldée dans quelques États par l’adoption de lois sur le recyclage. En mars, le gouverneur de l’État de Washington a promulgué la loi sur la REP la plus complète qui ait jamais vu le jour aux États-Unis : elle oblige les fabricants d’appareils électroniques à financer la collecte, le transport et le recyclage des ordinateurs, des écrans d’ordinateurs et des téléviseurs dont se défont les particuliers, les petites entreprises, les écoles, les administrations des petites municipalités et les œuvres de bienfaisance.

« Le revirement est spectaculaire : avant, c’était le consommateur et le contribuable qui passaient à la caisse », affirme sans ambages Barbara Kyle, de la Computer Takeback Campaign. Pour elle, « la vérité, c’est que les producteurs n’ont pas envie d’assumer les frais de recyclage ». Seuls la Californie, le Maine et le Maryland sont parvenus à se doter des lois voulues. Des projets sont à l’étude dans 19 autres États et à la Ville de New York, mais aucune des mesures approuvées à ce jour n’est assortie d’objectifs de recyclage. À l’échelon fédéral, rien n’est en cours. Néanmoins, en dépit de la confusion qui règne aux États-Unis, la bonne direction est prise, de l’avis de Jim Puckett : en février, le service fédéral de protection de l’environnement (U.S. Environmental Protection Agency) a décerné un prix de 375 000 dollars au Green Electronics Council ; grâce à quoi cette association à but non lucratif de Portland (Oregon) sera en mesure de lancer un programme servant à aider les responsables des achats des entreprises à choisir des ordinateurs et des périphériques satisfaisant à des critères d’écocompatibilité rigoureux. Les producteurs d’ordinateurs ont la possibilité de faire agréer leurs modèles par le Council, qui leur attribue une note suivant une méthode d’évaluation définie (Electronic Products Environmental Assessment Tool). La pratique qui consiste à choisir le matériel en s’appuyant aussi sur des considérations écologiques gagne du terrain. Ainsi, mettant l’accent sur l’électronique, le Réseau japonais pour les achats verts, en s’implantant dans divers pays étrangers, est devenu une organisation internationale. Il travaille maintenant de concert avec les producteurs de marchés émergents tels que l’Inde.

On avance, mais par à-coups. Même en Europe, où la législation existe désormais, on redoute que la directive sur les DEEE ait pour effet le transfert outre-mer de quantités accrues de déchets : certaines entreprises qui ont du mal à se mettre en conformité sont assurément tentées de faire appel à des sous-traitants peu scrupuleux pour les débarrasser de leurs produits en fin de vie. Parallèlement, la croissance du secteur électronique se poursuit à mesure que les iPods remplacent les baladeurs, que les téléphones cellulaires évoluent, que s’enfle la masse planétaire des consommateurs. Tout n’est pas noir, pourtant, dans la mesure où il apparaît que les moyens de récupération s’améliorent. Seth Heine, par exemple, estime pouvoir débusquer les téléphones cellulaires des tiroirs où ils dorment grâce au RIPMobile, système permettant aux possesseurs d’appareils anciens de les échanger contre des bons d’achat acceptés par toutes sortes de détaillants affiliés. Quant au site eBay, il pourrait, outre aider le dinosaure-robot de Charlie à trouver un foyer, informer son vendeur des autres options que lui propose son programme Rethink, inspiré par la campagne du BAN.

Les industriels qui ont proclamé leur volonté de durabilité, même si ça n’était que pour gagner des parts de marché, pourraient contribuer à sensibiliser les jeunes générations au cycle de vie des matériaux, ce qui stimulerait les efforts législatifs déployés pour battre en brèche le funeste commerce des DEEE. Aux États-Unis, où la consommation par habitant est la plus forte du monde, la poursuite d’une action résolue s’impose pour obtenir une meilleure participation à la récupération et au respect de l’écocompatibilité. Bill Sheehan, du Product Policy Institute - un établissement ayant pour vocation l’étude des politiques de préservation de l’environnement axées sur les produits -, estime que, pour imposer des principes de commercialisation et de vente rationnels à l’industrie électronique, c’est l’extension des compétences des collectivités locales (par le biais d’interdictions de décharge) qui, de pair avec des dispositions obligatoires de REP arrêtées par chaque État, promet le plus.

Même en admettant que les géants industriels mondiaux adhèrent sincèrement au principe de REP et en montrent la voie, il faudra encore longtemps pour voir se réaliser ce scénario.

Journaliste, Elisabeth Jeffries est spécialisée dans les questions d’écologie ; elle est aussi rédactrice-conceptrice. Elle vit à Londres.

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