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Promesse inattendue : lorsqu’une catastrophe débouche sur une opportunité de paix

par Michael Renner
traduit de World Watch


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Promesse inattendue : lorsqu’une catastrophe débouche sur une opportunité de paix / 2.9 Mo




Aceh - Pendant des siècles, ce territoire à la pointe nord de Sumatra a été au carrefour de plusieurs cultures et routes commerciales parmi les plus importantes du monde, ce qui a même amené certaines personnes à soutenir que Aceh était l’acronyme de Arabie-Chine-Europe-Hindoustan. C’est ici que l’Islam a été introduit pour la première fois dans le vaste archipel indonésien au 8ème siècle. Plus tard, un sultanat a émergé qui a duré 5 siècles.

Ouverts aux influences extérieures, les Acehnais ont néanmoins toujours été farouchement indépendants. Cela s’est vérifié lorsque la flotte portugaise a été vaincue en 1614 ou lors des tentatives hollandaises d’imposer un gouvernement colonial entre 1873 et 1942. Après la Deuxième Guerre mondiale, Aceh a été rattaché à l’Indonésie. Mais une centralisation excessive et une exploitation injuste de ses ressources par Djakarta ont entraîné la création du mouvement séparatiste Gerakan Aceh Merdeka (GAM, ou Mouvement Aceh Libre) en 1976. Bien que la rébellion initiale ait été rapidement réprimée, les atrocités commises par les troupes du gouvernement ont nourri le ressentiment des Acehnais et assuré la poursuite de la lutte. Durant les années 1990, puis à nouveau en 2003, la province a été placée sous la loi martiale (voir l’encadré, « Conflit et processus de paix », page suivante.)

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Des membres de l’Aceh Monitoring Mission détruisent les armes déposées par le GAM à Banda Aceh

Photo : Beawhiharta/REUTERS © 2006

Il aura fallu attendre la dévastation du tsunami de l’océan Indien du 26 décembre 2004 pour briser l’isolement punitif d’Aceh. En quelques minutes, près de 170’000 personnes ont péri - plus de dix fois le nombre de tués durant les 29 ans de conflit sécessionniste. Contre la volonté des militaires tenant d’une ligne dure, le président indonésien nouvellement élu, Susilo Bambang Yudhoyono a accepté l’aide d’urgence internationale. Les projecteurs du monde entier se sont retrouvés braqués sur Aceh lorsque les travailleurs humanitaires et les journalistes étrangers sont arrivés dans le pays.

Yudhoyono avait promis durant sa campagne électorale de ramener la paix à Aceh et il y avait eu des négociations secrètes pour résoudre le conflit juste avant le tsunami. Mais les vagues meurtrières ont accéléré de manière plus décisive la réconciliation. Avec l’aide de l’Initiative de gestion de la crise dirigée par l’ancien président finlandais Martti Ahtisaari, les cinq cycles de négociation ont abouti à un accord de paix, le Mémorandum d’entente (MOU), signé en août 2005. Pour résumer, le GAM a abandonné ses objectifs d’indépendance en contrepartie d’une assurance du respect des droits de l’homme, de l’amnistie, de la réinsertion des combattants et d’un plus grand degré d’autonomie et de démocratie.

Faire taire les armes

Un matin de décembre 2005, sous une chaleur écrasante, je regardais six jeunes hommes fiers marcher sur le terrain de sport de Blang Padang au cœur de la capitale de la province, Banda Aceh. Anciens combattants du Gam, ils portaient des uniformes noirs et coiffés de bérets assortis et tenaient des fusils d’assauts contre leur poitrine. Ils ont été rejoints par six autres hommes avec des casquettes de base-ball blanches ornées des lettres AMM - Aceh Monitoring Mission. Les contrôleurs de l’AMM, venus de pays d’Europe et d’Asie du Sud-Est, ont été délégués à Aceh pour superviser la mise en place du processus de paix. Le moment venu, les rebelles leur ont remis leurs armes et les superviseurs les ont coupées à l’aide de scies circulaires.

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Ces six fusils étaient les dernières des 840 armes à feu déposées par les combattants du GAM sortis de leurs cachettes dans les montagnes et la jungle. En parallèle, Djakarta a retiré des milliers de soldats et de policiers de la province - les unités venues d’autres régions pour faire appliquer la loi martiale et qui se sont principalement distinguées par leur brutalité envers les civils. Etant donné l’échec des précédents efforts de paix, certains observateurs doutaient que les termes de l’accord de paix soient respectés par les protagonistes. Mais la première étape du processus, de septembre à décembre 2005, a été un succès exceptionnel.

Irwandi Yusuf était le représentant officiel du GAM à la cérémonie officielle de dépôt des armes. Petit homme au regard intense, Yusuf était un prisonnier politique au moment où le tsunami a frappé et a échappé de justesse à la noyade. Il appelle les armes « nos amies », mais poursuit en déclarant qu’il est maintenant temps de s’appuyer sur des moyens plus pacifiques pour bâtir une société libre et florissante. Un an après, il est actuellement le candidat du GAM pour l’élection au poste de gouverneur d’Aceh.

Son homologue du gouvernement dépêché pour superviser le dépôt des armes et le retrait des troupes, le Major Bambang Darmono, est resté sombre pendant toute la cérémonie de Banda Aceh, ne laissant échapper un sourire qu’au moment où il a présenté de manière triomphale une plaque sur laquelle était fixé le dernier fusil détruit. Autrefois commandant des opérations militaires d’Aceh et partisan d’une politique dure et sans merci, il a été placé à la tête des opérations d’assistance de l’armée après le tsunami avant de devenir l’homme de pointe du gouvernement dans le processus de désarmement. Le porte-parole du GAM, Bakhtiar Abdullah, m’a affirmé que l’engagement de Darmono dans le processus de paix avait modéré sa position extrême - un changement d’attitude crucial pour la paix.

Faire taire les armes et tempérer l’opposition des militaires à la paix ont été des avancements majeurs. Mais il reste de nombreux obstacles sur la route d’une paix durable. La reconstruction matérielle et la construction de la paix sont des défis étroitement liés. Le processus politique vient à peine de commencer. La relance économique est essentielle pour que les gens s’investissent pour la paix.

Politique et responsabilité

Un jour, à la tombée de la nuit, le groupe avec lequel j’effectuais un voyage organisé par le Global Exchange de San Francisco s’est arrêté au café d’un modeste village, non loin de la ville industrielle de Lhokseumawe. La nouvelle de la présence de visiteurs étrangers s’est vite répandue et nous avons rapidement été entourés par quelques dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants. Quand ils ont réalisé que nous voulions en savoir plus sur ce qu’ils avaient vécu pendant le conflit, tout le monde s’est approché encore plus près. Les villageois nous ont tour à tour expliqué les mauvais traitements dont ils avaient été victimes - brutalités, enlèvements, meurtres ainsi que vols et extorsions de la part de la police militaire indonésienne.

(JPEG) Les Acehnais rassemblés à l’extérieur de la mosquée Baitur Rahman à Banda Aceh, le 15 août 2006, pour demander au gouvernement indonésien de ne pas modifier les termes de l’accord de paix.

Photo : Tarmizy Harva/REUTERS © 2006

Leurs histoires permettent d’entrevoir les profondes cicatrices émotionnelles laissées par des années de conflit. Dans les villages et les villes d’Aceh, un sentiment de normalité est revenu. Le processus de paix a déchargé d’un poids douloureux la société acehnaise. Les gens qui étaient obligés de se cacher sont revenus ; les autres sentent maintenant qu’ils peuvent dire tout haut ce qu’ils pensent sans craindre la répression. Mais un sondage de mars 2006 a montré que la moitié de la population redoutait encore les arrestations arbitraires de la part des forces de sécurité. Une vingtaine de jeunes activistes de la régence de Bireuen que nous avons rencontrés tard une nuit nous ont dit qu’ils se sentiraient plus en sécurité s’ils ne donnaient pas leurs noms et s’ils n’étaient pas pris en photo.

Après le désarmement et le retrait des troupes, le processus de paix est entré dans une étape plus délicate : accorder plus d’autonomie à Aceh, bâtir un système politique démocratique et établir les responsabilités pour les violations des droits humains passées. L’accord de paix stipule qu’une nouvelle loi sera promulguée pour Aceh, intégrant les dispositions-clés du MOU. Une version préliminaire de la loi a été rédigée sur la base d’une vaste consultation populaire à Aceh, puis transmise au gouvernement indonésien. La version soumise ensuite par le gouvernement au parlement pour être ratifiée était beaucoup plus édulcorée. Les délibérations parlementaires ont été extrêmement lentes - marquées par une partie de bras de fer avec les législateurs partisans d’une ligne dure opposés à ce qu’ils considéraient comme des concessions injustifiées à Aceh.

Le parlement a finalement voté la loi le 11 juillet 2006 - avec quatre mois de retard. A cause de ce délai, les élections ont dû être plusieurs fois reportées et sont passées de la date initiale d’avril 2006 à décembre. Plus important, le GAM et de nombreuses ONG d’Aceh affirment que la loi ne prend pas en compte les dispositions sur l’autonomie de l’accord de paix (voir l’encadré, « L’accord de paix d’Aceh », page suivante). Son adoption a été accueillie par des protestations répétées et une grève générale d’une journée à Aceh.

Les dirigeants du GAM, s’ils ont déclaré n’avoir pas l’intention de reprendre les armes, exigent néanmoins la révision immédiate d’un certain nombre d’articles qui ne concordent pas avec l’esprit de l’accord de paix. Le gouvernement a répondu que la loi pourrait être amendée dans un an ou deux. Mais étant donné la longue histoire des promesses non tenues de Djakarta, ce n’est pas une réponse rassurante pour les Acehnais.

En réalité, il y a déjà des raisons de douter de l’engagement du gouvernement pour la démocratisation et l’ouverture d’Aceh. En juin, le gouverneur par intérim d’Aceh a promulgué un décret déclarant illégaux 16 groupes acehnais. La majorité d’entre eux se composait de milices alliées aux militaires indonésiens, mais le décret comprenait également la section d’Aceh du groupe environnemental respecté Walhi et le Aceh Referendum Information Center, qui avait dénoncé certains aspects du projet de loi.

A la mi-juillet, deux stations de radio locales - Seha Radio à Jantho, la capitale de la régence d’Aceh Besar et Suara Perempuan (la voie des femmes) à Banda Aceh - ont été fermées par la police militaire bien que toutes deux eussent fait une demande d’autorisation. A l’opposé, plusieurs autres stations de radio qui ont été interdites par la Commission de radiodiffusion indonésienne, parmi lesquelles une station dirigée par les militaires à Lhokseumawe, continuent d’émettre.

L’AMM, guidée par l’Union Européenne, a joué un rôle important dans la supervision de la mise en place l’accord de paix et la présence des observateurs a redonné confiance aux Acehnais. Au début, l’AMM était censée rester jusqu’à mi-mai. Néanmoins, suite aux reports de l’adoption de la loi d’application, son mandat a été prolongé à plusieurs reprises. Les observateurs devraient rester jusqu’aux élections de décembre. La majorité des Acehnais souhaitent qu’ils restent plus longtemps. Si l’AMM cesse son travail trop rapidement, cela pourrait mettre en danger la stabilité politique, comme cela s’est produit dans d’autres zones de conflit auparavant.

Reconstruire en mieux ?

Le tsunami a déclenché la réponse humanitaire la plus généreuse que l’on ait vue, avec des millions de dollars de promesses de dons affluant du monde entier. Les opérations d’assistance ont été en effet admirablement menées. Mais les efforts à plus long terme pour réhabiliter Aceh se sont heurtés à toutes sortes de problèmes, en partie à cause de litiges non résolus à propos des terres et des propriétés.

Les groupes humanitaires internationaux ont reçu des aides sans précédent et leur mot d’ordre est devenu « reconstruire en mieux. » Mais en réalité, la reconstruction est horriblement lente : en juillet 2006, seuls 35’000 environ des 141’000 logements nécessaires étaient terminés. Au moins 25’000 Acehnais restent dans des tentes. Ceux qui sont logés dans des baraques temporaires sont mieux lotis, mais ils sont néanmoins entassés, ont peu d’intimité et n’ont souvent même pas les commodités de base comme des toilettes ou l’eau courante.

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Des travailleurs construisent une maison pour des réfugiés dans le village Kaye Jato, Aceh Besar, 1er juin 2005

Photo : Tarmizy Harva/REUTERS © 2005

La qualité de la reconstruction est aussi problématique que sa vitesse. Parmi les raisons, la corruption et les profiteurs. Dans plusieurs cas, on a découvert que des entrepreneurs peu scrupuleux avaient construit des maisons et des écoles fragiles. Au lieu de poser de vraies fondations, ils ont bâti les maisons sur des pilotis de bois et des pierres. Le bois utilisé était tordu et ne répondait pas aux normes, et les briques étaient de qualité médiocre. En mars, on a estimé qu’environ 10’000 des maisons nouvelles étaient si mal construites qu’elles nécessitaient d’importantes réparations.

Les groupes d’aide humanitaire étrangers ont à leur manière contribué au problème. Des centaines d’entre eux se sont rendu à Aceh après le tsunami, rendant la coordination quasiment impossible. En fait, des disputes territoriales ont éclaté et des organisations humanitaires importantes ont revendiqué certains villages ou certaines régions comme étant leur domaine, exhibant leurs logos et déployant leurs bannières pour vanter leur bon travail. Dans cette course folle à la visibilité, des villes et des villages se sont retrouvés avec des services redondants, alors que d’autres ont été complètement laissés à l’écart.

Le désir des organisations humanitaires de montrer des résultats rapides aux donateurs occidentaux (et de redorer ainsi leur blason pour s’assurer de futurs financements) a d’une certaine manière également eu pour effet de faire passer au second plan les besoins à long terme de la population locale. Pour résumer, les communautés locales n’ont pas été consultées dans le processus de décisions concernant la réhabilitation et la reconstruction. Les réunions et les documents étaient principalement en anglais. Le fait que beaucoup d’organisations humanitaires aient promis beaucoup plus qu’elles ne pouvaient faire a provoqué la désillusion et le ressentiment de beaucoup d’Acehnais. Les villageois de Pasi, dans la régence d’Aceh Besar, ont été tellement frustrés par l’écart entre les promesses et la réalité qu’ils ont demandé à une organisation de partir.

Selon un rapport cinglant de la Tsunami Evaluation Coalition, à la fin du premier semestre 2006, 1,5 milliards de dollars seulement sur les 8,5 milliards promis avaient été déboursés, et une grande partie de cette somme n’avait pas été dépensée judicieusement. La TEC a été formée par un groupe d’organisations humanitaires publiques et privées pour identifier les problèmes institutionnels récurrents et améliorer la qualité de l’action humanitaire. Le rapport affirme que de nombreuses organisations humanitaires se sont montrées arrogantes et ignorantes, employaient des travailleurs incompétents et étaient desservies par un renouvellement trop fréquent du personnel.

La reconstruction n’est jamais une tâche purement physique. Au lendemain de ce que l’on appelle « situations d’urgences complexes », telles que les catastrophes ou les conflits armés, l’assistance court le risque de répartir les aides de manière inégale, d’élargir les disparités économiques et d’exacerber la jalousie sociale. Par exemple, la somme que devaient recevoir les gens pour l’assistance au logement a divisé les locataires et les propriétaires.

Des tensions sont également apparues entre les survivants du tsunami et les personnes déplacées durant le conflit. On estime à 120’000 le nombre d’Acehnais chassés de chez eux par les opérations anti-insurrectionnelles de l’armée indonésienne avant le tsunami, mais ils n’ont reçu que très peu d’assistance - ou aucune. Plusieurs milliers de personnes déplacées par le conflit ont dû faire face aux intimidations des militaires, de la police et des autorités locales lorsqu’elles ont tenté de regagner leurs foyers dans les hautes terres du centre.

Au final, la réintégration des anciens combattants du GAM, et le développement économique des villages dans lesquels ils retournent, seront nécessaires à l’établissement d’une paix durable. Ceux qui possèdent les terres s’en sont relativement bien sortis jusqu’à présent. Mais beaucoup d’autres ont besoin de terres, de capital, de formations et d’emplois. Une évaluation de la Banque mondiale estime que six mois après l’accord de paix, près de 75% des membres du GAM restaient sans emplois. Beaucoup de membres du GAM ont également besoin d’un logement. 50% des personnes interrogées par la Banque mondiale avaient vu leur maison endommagée ou détruite par le conflit, et un quart par le tsunami.

Le gouvernement indonésien a promis une aide à la création d’emplois, au développement économique et à la réhabilitation des anciens combattants et des zones ravagées par la guerre. Mais l’Agence de réinsertion d’Aceh du gouvernement a été submergée par les demandes d’aide et les dégagements de fonds ont été extrêmement lents. Les représentants du GAM et les groupes de la société civile se plaignent du manque de transparence, de l’approche trop bureaucratique et de la corruption. L’Indonesian Survey Circle, un des principaux organismes de sondage, affirme que sa dernière enquête à Aceh a révélé que le scepticisme du public pourrait empirer si les difficultés économiques perduraient après les élections de décembre.

Développement durable à Aceh

A quelques kilomètres de Lhokseumawe vers l’intérieur des terres, la seule route asphaltée est surnommée « Exxon’s Road ». Pendant de nombreuses années, elle est restée interdite aux fermiers d’Aceh, qui devaient circuler sur d’étroites routes de terre creusées par les camions de l’armée à la saison des pluies. Jusqu’à l’accord de paix, Exxon Road était jalonnée de postes militaires tous les 100 mètres. Les soldats qui occupaient ces postes, tristement célèbres pour leur comportement violent, faisaient partie d’un déploiement comptant jusqu’à 5’000 hommes pour protéger ExxonMobil du GAM et de la colère des villageois dont les terres avaient été confisquées sans compensation dans les années 1970.

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Le gaz naturel et les autres ressources d’Aceh ont longtemps été exploités pour le bénéfice des élites javanaises et des multinationales étrangères comme ExxonMobil. Les Acehnais ordinaires n’ont récolté que les fruits amers de la répression et de la pollution. L’accord de paix promet que le gros des revenus liés aux ressources restera dans la province. Néanmoins, sans nouvelles découvertes, les réserves de gaz autrefois abondantes pourraient être épuisées en relativement peu de temps.

La pêche a longtemps été le principal soutien de l’économie d’Aceh. Le tsunami a détruit le gagne-pain des pêcheurs en détruisant les ports et les ouvrages d’accostage, en obstruant les eaux peu profondes et endommageant les récifs coralliens. De plus, sur les 223 écloseries de crevettes du littoral, 193 ont subi d’importants dommages. Cependant les efforts de réhabilitation post-tsunami doivent être menés prudemment : si l’on reconstruit plus de bateaux que n’en comptait l’ancienne flotte, cela pourrait entraîner une pêche excessive.

Les coupes de bois progressent rapidement et la majorité reste illégale. La Banque mondiale et le gouvernement indonésien estimaient à la fin des années 1990 que 69% de la surface totale d’Aceh était boisée - 2,7 millions d’hectares de forêts anciennes et 640’000 hectares de plantations d’arbres. En 2004, selon l’organisation environnementale indonésienne Greenomics, cette surface ne couvrait plus que 62% du territoire.

Les trésors naturels d’Aceh, y compris le Parc National de Gunung Leuser, sont menacés par la rapidité du développement. Le parc fait partie de l’écosystème de Leuser, une vaste parcelle de terre de presque la taille de la Belgique qui abrite environ 700 espèces d’animaux et 4’500 espèces de plantes. La région est également riche en arbres tropicaux à bois dur tels que le semaram, le merbeau, le keruing et le meranti. Après l’exploitation forestière, les plus grandes menaces pour l’écosystème de Leuser sont les plantations de palmiers et les routes qui facilitent les incursions humaines. En 2002, 26% du parc national avaient été défrichés, et un projet de route pourrait amener ce chiffre à 40% d’ici 2010. Selon la Leuser International Foundation, au moins 120’000 tonnes de bois coupé illégalement ont été sorties du parc rien qu’en 2005.

L’écosystème de Leuser est non seulement le dernier refuge de plusieurs espèces menacées, mais il fournit également des services écosystémiques essentiels à la population humaine d’Aceh, comme l’approvisionnement en eau et la protection contre les inondations et l’érosion. L’exploitation forestière a causé une augmentation des crues éclairs et des glissements de terrain, qui ont balayé les maisons et détruit les champs de riz des alentours.

Le conflit a été une couverture pratique pour les exploitants forestiers illégaux qui dévastent les forêts de bois dur de la région. La police et les militaires ont été (et continuent d’être) impliqués dans l’exploitation forestière illégale à Aceh, travaillant en partenariat avec des entrepreneurs privés et demandant un paiement pour leur protection aux camions transportant le bois hors d’Aceh. Les rivalités parmi les différentes unités des forces de sécurité ont parfois mené à des affrontements armés.

Mais d’une certaine manière, la paix a également ouvert certaines zones autrefois fermées à l’exploitation forestière et les besoins de la reconstruction post-tsunami ont considérablement augmenté la demande en bois. Les prix du bois ont fait un bond, provoquant des retards ou la suspension de certains chantiers de reconstruction, particulièrement dans la régence d’Aceh Jaya sur la côte ouest, où se concentrent la majorité des campements de survivants. Les inquiétudes quant à l’accélération d’une déforestation déjà bien avancée ont mené l’agence de reconstruction du gouvernement à quasiment interdire l’utilisation de bois provenant de la province. Mais les organisations humanitaires se sont battues pour assurer un approvisionnement adéquat en bois provenant d’autres sources, et peu d’entre elles ont les compétences pour reconnaître le bois coupé illégalement.

Au-delà de la simple reconstruction, l’économie d’Aceh doit être élargie pour créer des emplois et garantir des sources de revenus. Il est nécessaire de stimuler l’éducation, la formation et les investissements car les industries extractives ne fourniront pas de moyens de subsistance suffisants.

La lutte pour l’âme d’Aceh

En allant de l’aéroport à Banda Aceh, on ne peut manquer de voir les panneaux d’affichage montrant un couple acehnais en vêtements traditionnels, accompagné par un avertissement sévère disant que les préceptes de la charia (loi islamique) doivent être suivis. Comme ailleurs en Indonésie, la lutte s’intensifie entre ceux qui veulent maintenir la laïcité du pays et les conservateurs favorables à la charia.

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Des Acehnaises lors de la prière de midi à la mosquée Baitur Rahman, Banda Aceh.

Photo : Supri/ REUTERS © 2005

A Aceh, il est nécessaire de considérer le rôle de la loi islamique dans le contexte du tsunami de 2004 et de la longue lutte pour l’indépendance. Après la chute du dictateur Suharto en 1998 et la découverte de charniers, le gouvernement indonésien décida qu’introduire la charia à Aceh serait une action habile - apaisant la population d’une province profondément religieuse et l’incitant à abandonner les idées séparatistes. Néanmoins, de nombreux Acehnais, conscients de la tradition de tolérance et de pluralisme, considèrent la charia comme un « cadeau empoisonné. »

Les ulémas (théologiens islamiques) ont publiquement rendu responsables les « femmes pécheresses » du tsunami et affirmé que la faiblesse morale était la cause du long conflit. Des banderoles déployées par les ulémas oppressent une population traumatisée : « La catastrophe a frappé, femmes, couvrez-vous. » Cependant, une majorité de la population rejette cette interprétation stricte de l’Islam. Traditionnellement, seules les questions de mariage, de divorce et d’héritages étaient traitées par les tribunaux islamiques. Mais Djakarta a étendu l’application de la loi islamique. Le premier ensemble de lois est entré en vigueur en 2005, criminalisant la consommation et la vente de boissons alcoolisées, les jeux d’argent et les relations hors mariage entre hommes et femmes. Les contrevenants peuvent maintenant recevoir comme punition des coups de bâtons en public, même si cela n’a encore jamais été appliqué à Aceh. Les femmes se sentent obligées de porter le hidjab (foulard islamique) en public.

La wilayatul hisbah (police du vice et des vertus) a été créée en 2004. Peu entraînée et beaucoup trop consciencieuse lorsqu’il s’agit d’arrêter ou de harceler les gens, la police religieuse est vite devenue impopulaire. De nombreux Acehnais se plaignent que les femmes et les pauvres sont les premières cibles de cette police, alors que la corruption reste impunie. Pourtant, ces comités de surveillance gagnent de l’importance.

Cette lutte est capitale pour le futur d’Aceh - mobilisant toutes les forces au lieu de paralyser une grande partie de la population. La pleine participation des femmes d’Aceh à la vie économique et politique sera cruciale dans les efforts pour surmonter l’héritage du conflit et de la catastrophe et bâtir une société vivante.

Le bon côté des choses ?

Aceh a sans doute de sérieux obstacles à surmonter sur la voie d’une paix durable. Mais la situation de la province montre qu’il existe un espoir que l’action humanitaire déclenchée par une catastrophe naturelle puisse être un puissant catalyseur pour surmonter les divisions humaines profondes. La bonne volonté post-catastrophe peut emmener des factions en opposition au-delà de la pierre d’achoppement d’un processus de paix seulement si elle est transformée en changement politique. Il faut faire face aux causes profondes du conflit, mettre en place un processus de paix ferme et fiable, montrer aux gens les enjeux tangibles de la paix et prendre en compte les intérêts qui bénéficieraient d’une continuation du conflit.

Tout cela est plus clair si l’on compare l’expérience d’Aceh avec celle du Sri Lanka, pays également frappé par le tsunami de 2004 et qui a souffert de deux décennies de guerre civile entre la majorité cinghalaise de l’île et la population tamoule. A Aceh, la souffrance partagée a entraîné une réconciliation politique, mais au Sri Lanka, les actes d’empathie du début ont vite fait place aux vieilles querelles. Un an après le tsunami, les protagonistes sont entrés dans une période de politique de l’abîme qui a dégénéré en guerre ouverte mi-2006.

On peut remarquer plusieurs différences importantes dans la manière dont le conflit et la catastrophe ont été gérés. A Aceh, tout le monde s’est accordé sur le fait que la reconstruction après le tsunami ne pouvait pas s’effectuer en absence de paix. En résumé, l’assistance post-tsunami a été prodiguée sans favoritisme politique. Au Sri Lanka, le tsunami a accentué la dynamique de conflit au lieu d’améliorer la situation. L’assistance et la reconstruction se sont vite inscrites dans un contexte de compétition, et la querelle prolongée sur la distribution de l’aide a encore davantage durci le conflit.

Les négociations de paix à Aceh se sont concentrées sur la recherche d’une solution politique au conflit, et les escarmouches qui se poursuivent n’ont jamais menacé de faire dérailler les pourparlers. Au Sri Lanka, on a mis en place un cessez-le-feu, mais on a occulté les causes sous-jacentes du conflit.

Les hauts dirigeants indonésiens ont travaillé dur pour neutraliser ou apaiser les opposants à la paix dans l’armée et au parlement. Au Sri Lanka, le président actuel a été élu en novembre 2005 avec l’aide de partis extrémistes qui ont rejeté tout compromis.

A Aceh, l’Union Européenne a pris la tête de la supervision des accords de paix, mettant son prestige en jeu. Au Sri Lanka, les observateurs des pays nordiques travaillent avec un mandat très limité, et les donateurs internationaux ont cru à tort que les incitations économiques l’emporteraient sur les impératifs politiques des protagonistes.

Aceh et le Sri Lanka montrent que les catastrophes qui se produisent dans les zones de conflit peuvent soit encourager la réconciliation, soit déclencher de nouveaux bouleversements. La différence fondamentale se trouve dans l’action politique qui suit - de la part des acteurs nationaux et internationaux.

Michael Renner est chercheur en chef et directeur du Global Security Project à l’Institut Worldwatch.

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