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Prosélytisme néo-conservateur et femmes sacrifiés

par Ann Hwang
traduit de WorldWatch


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Prosélytisme néo-conservateur et femmes sacrifiés / 471.9 ko



La " loi du bâillon " est en passe d’étouffer le débat sur la médecine reproductive. Elle contraindra une multitude de femmes vivant dans les pays en voie de développement à donner naissance à des enfants non désirés. Elle augmentera - plus qu’elle ne réduira - le nombre des avortements clandestins, provoquant ainsi la mort de nombreuses femmes, ce qui aura pour effet d’augmenter le taux de mortalité parmi les enfants abandonnés. Devant un tel désastre, on est en droit de se poser la question : pourquoi les Etats-Unis mènent-ils cette politique ?

Ann Hwang, étudiante en médecine à l’Université de Californie et ancienne interne du Worldwatch Institute. L’auteur voudrait remercier les personnes suivantes pour l’aide qu’elles ont apportée à la rédaction de cet article : Felicia Stewart et Tracy Weitz de l’UCSF, Centre de recherche et de stratégie en médecine reproductive ; Barbara Crane à l’Ipas ; Susan Cohen du Alan Guttmacher Institute. Traduction Alexandre Friedrich

La volonté de maîtriser la fertilité est probablement aussi ancienne et aussi universelle que le désir sexuel lui-même. Toutes les cultures semblent avoir développé des moyens contraceptifs, avec évidemment des bonheurs très inégaux. Le papyrus de Petrie, un texte de médecine égyptien datant de 1850 av. J.-C. recommandait, afin de prévenir la grossesse, l’usage de suppositoires vaginaux faits d’excréments de crocodile. Au IVe siècle av. J.-C., Aristote décrit des femmes s’enduisant l’utérus d’huile d’olive avant le rapport sexuel. Les femmes de l’île de Pâques, elles, fabriquaient des suppositoires à base d’algues. Enfin, des années trente aux années soixante, le Lysol, dont on se sert aujourd’hui comme détergent ménager, était discrètement vendu aux femmes américaines en tant que lavement " efficace... mais malgré tout sans danger. "

De nos jours, selon le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP), dans le monde en développement, presque deux tiers des femmes en âge de procréer - soit environ 525 millions d’entre elles - ont recours à un moyen de contrôle des naissances. Or une part importante de la demande de contraceptifs n’est pas satisfaite : plus de cent millions de femmes dans ces pays affirment vouloir repousser la naissance de leur prochain enfant ou ne plus en avoir, sans pour autant avoir recours à un moyen de contraception.

Le planning familial a été reconnu par la communauté internationale comme un droit humain fondamental. Comme le stipule le programme d’action adopté à la Conférence internationale sur la population et le développement au Caire en 1994 : " Tous les couples et individus ont le droit fondamental de décider librement, et en toute responsabilité, du nombre et de l’espacement de leurs enfants [i.e. le temps qui sépare deux naissances] et de disposer de l’information, de l’éducation et des moyens d’agir en conséquence. " Les efforts entrepris en vue de garantir ce droit ont hélas essuyé l’an dernier un important revers. Le jour de sa prise de fonction, qui était aussi le jour du vingt-huitième anniversaire de la décision de la Cour suprême des Etats-Unis légalisant l’avortement dans le pays, le président George W. Bush a reconduit une mesure familièrement connue sous le nom de " loi du bâillon " (global gag rule).

Cette " loi du bâillon " a pour effet principal d’interdire l’octroi d’une aide gouvernementale aux organisations de planning familial étrangères qui facilitent l’accès à l’avortement (exception faite des cas de viol, d’inceste ou de risque pour la vie de la femme), recommandent l’avortement comme solution à une grossesse non désirée ou militent dans leurs pays en faveur d’un assouplissement de la loi sur l’avortement. Ces restrictions sont applicables même si aucun fonds de provenance américaine n’est spécifiquement destiné aux activités incriminées. La " loi du bâillon ", dont le nom renvoie à la censure, a été introduite en 1984 par Ronald Reagan. Bill Clinton avait suspendu cette mesure la semaine même de son arrivée aux affaires. Sa réintroduction par Bush met les Etats-Unis dans une position diplomatique paradoxale : formellement tenus de respecter le programme d’action décidé au Caire, les Etats-Unis usent de leur pouvoir économique pour saper le principe des droits de l’homme sur lequel ce programme repose.

Le gouvernement des Etats-Unis est le plus important donateur international en matière de planning familial. Les contributions financières transitent par l’agence d’aide à l’étranger du pays, l’Agence américaine pour le Développement international(USAID), qui dispose pour l’année fiscale 2002 d’un budget de 425 millions de dollars destinés au planning familial. Environ la moitié de cette somme est partagée entre des gouvernements étrangers et des agences multilatérales telles que le FNUAP, qui ne sont pas concernées par la " loi du bâillon ". L’autre moitié est dévolue à des organisation non gouvernementales (ONG) qui, elles, sont concernées. La " loi " peut être appliquée sur une base périodique : au moment du renouvellement de l’aide accordée à son projet, la direction de l’organisation est tenue de se mettre en conformité avec cette " loi ", à défaut de quoi elle se verra contrainte de renoncer à son projet, ou du moins de le financer par d’autres moyens.

L’USAID finance des programmes de formation médicale et de recherche, mais elle soutient également de façon directe des millions de couples dans plus de soixante pays parmi lesquels certains comptent parmi les plus pauvres et les plus peuplés de la terre. Comparée aux autres donateurs internationaux de cette importance, l’USAID s’appuie largement sur les ONG afin de mener à bien ses activités de planning familial ; les programmes américains constituent donc une cible particulièrement vulnérable à la " loi du bâillon ".

Les effets de cette dernière se font d’ores et déjà cruellement ressentir. Deux des plus importants fournisseurs internationaux de services en médecine reproductive, la Fédération Internationale pour une Paternité Planifiée (IPPF) et Marie Stopes International (MSI, organisation qui porte le nom de la militante qui fonda en 1921 la première clinique britannique de planning familial), se sont déjà refusés à respecter cette " loi ". Ces organisations expliquent que, par principe, elles ne peuvent exclure de leurs buts l’accès à un avortement assisté. L’ IPPF perdra ainsi environ 8 millions de dollars entre 2001 et 2003, soit 8 % de son budget, tandis que MSI en a déjà perdu 2 millions. A l’heure actuelle, une demi-douzaine d’autres ONG - internationales et locales - ont perdu des fonds suite à leur refus de respecter la " loi du bâillon ".

(JPEG) Les conséquences prévisibles de cette " loi " ont d’ailleurs amené Anthony Browne, rédacteur médical à l’Observer, à la surnommer " la décision de Bush qui tue les femmes ". On sait que du Népal au Pérou en passant par le Kenya, de nombreuses cliniques ont déjà déclaré forfait. Marie Stopes-Kenya, par exemple, a fermé deux centres qui desservaient les bidonvilles de Nairobi et de Kisumi. Au Kenya, selon le FNUAP, une femme sur quatre seulement a recours à une méthode de contraception moderne. Dans les régions pauvres où ces cliniques sont installées, la proportion est probablement plus faible encore. Le taux de mortalité de ce pays est élevé : pour 100’000 naissances, 650 femmes meurent des suites de la grossesse ou de l’accouchement. Un tiers de ces décès est dû à des avortements mal pratiqués et cela bien que le Kenya possède des lois restrictives en la matière. L’extension de l’avortement, même là où il est illégal ou ne peut être pratiqué dans de bonnes conditions, est peut-être l’indice le plus évident de l’absurdité de la " loi du bâillon " (voir encadré p. ...). Alors que l’objectif déclaré de la " loi " est de réduire le nombre d’avortements, en faisant obstacle à l’offre de services de planning familial, son effet se trouve aller exactement à fins contraires. Sue Newport, directrice régionale de MSI pour l’Afrique, le démontre clairement : " La décision du président Bush, en provoquant la fermeture des cliniques, interdit l’accès à la contraception et aux soins de base, et condamne ainsi de plus en plus de femmes désespérées à recourir, pour affronter leurs problèmes de grossesse, à des méthodes d’avortement dangereuses. "

Cette " loi " est tout aussi absurde d’un point de vue légal. En premier lieu, elle est discriminatoire car elle s’applique exclusivement aux activités fondées sur le choix : le lobbying anti-avortement ne disqualifie pas une organisation pour l’obtention de fonds pour d’autres activités. Ensuite, la " loi " adresse aux pays en voie de développement un message clair : " Les Etats-Unis désapprouvent l’avortement ", message qui aura pour effet probable de freiner les efforts entrepris en vue d’offrir l’accès à un avortement sûr, et ceci en dépit de la légalité de l’avortement aux Etats-Unis. Dans les pays en voie de développement qui autorisent l’avortement, cette " loi " a pour effet pervers d’empêcher les conseillers médicaux de discuter avec leurs patients d’une procédure pourtant légalisée. Enfin, de manière plus générale, l’évacuation du débat provoquée par cette " loi " paraît peu conforme à la Constitution des Etats-Unis, laquelle est censée garantir la liberté d’expression. Susana Galdos Silva, une militante du Movimiento Manuela Ramos, ONG péruvienne qui défend le droit des femmes, reçoit de l’argent de l’USAID, et a donc été " bâillonnée ", a témoigné en juillet dernier dans le cadre d’une audition du Sénat américain : " La " loi du bâillon ", a-t-elle déclaré, m’empêche de parler librement d’un des problèmes essentiels de mon pays - un problème lié à la vie et la mort des femmes au Pérou. " Si ce témoignage avait eu lieu au Pérou, il aurait suffit à disqualifier son organisation pour l’octroi d’une aide américaine. Certains critiques de la " loi " considèrent cette censure de fait comme une forme d’hégémonie idéologique. Malcom Potts, professeur en Population et planning familial à l’Ecole de santé publique, de l’Université de Berkeley en Californie, en souligne l’indécence : " On ne peut diriger le monde en s’appuyant sur les principes politiques et religieux d’une poignée de personnes ".

Pas de planning familial, pas de sécurité

Le planning familial donne de meilleurs résultats que presque tout autre type d’assistance au développement. " Une success story du développement ", ainsi la Banque Mondiale le qualifiait-elle en 1994 dans son rapport sur ce domaine d’activités. Plus que ses effets sur les tendances démographiques, c’est sa capacité à sauver des vies que traduit cet éloge. Dans le monde en développement, la grossesse et l’accouchement sont les premières causes de décès et d’invalidité parmi les femmes en âge de procréer. Le FNUAP estime qu’ à travers le monde plus de 500’000 femmes meurent chaque année des suites de la grossesse ou de l’accouchement, et que plusieurs millions ne s’en réchappent qu’au prix de blessures ou d’infections. 98 % de ces femmes vivent dans les pays en voie de développement. En Afrique, continent qui connaît le taux de mortalité maternelle le plus élevé, un accouchement sur seize est fatal à la mère. Certaines femmes africaines disent adieu à leurs enfants avant de mettre au monde. Une formule tanzanienne dit : " Je pars en mer pêcher un nouveau bébé, mais le voyage est long et dangereux ".

(JPEG) L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime que 100’000 décès de mères pourraient être évités chaque année si toutes les femmes qui souhaitent ne plus tomber enceintes pouvaient trouver les moyens d’éviter la grossesse. La réduction de la mortalité maternelle aurait également des retombées positives pour un grand nombre d’enfants, comme le montrent les statistiques de la mortalité infantile : en effet, dans certains pays en voie de développement, la disparition de la mère augmente de 50 % le taux de mortalité chez les enfants de moins de 5 ans.

Pour la plupart des couples, le planning familial doit être compris comme un moyen de maîtriser la fréquence des naissances bien plus que comme un moyen de prévenir la grossesse. Espacer les naissances de deux ans au moins permet au corps de la mère de se rétablir, permet d’apporter une plus grande attention au nouveau-né et, en règle générale, augmente la qualité de la nutrition tant pour la mère que pour l’enfant.

Les avantages du planning familial dépassent de beaucoup les seuls effets sanitaires. La corrélation entre un taux de fertilité maîtrisé et le progrès éducatif et financier de la femme est certaine. Cette corrélation a notamment été mise en évidence à l’occasion d’une étude réalisée sur une période de onze ans et portant sur les femmes travaillant dans l’île de Cebu, aux Philippines. Les chercheurs constatèrent que moins une femme avait d’enfants, plus ses économies sur cette période étaient importantes. Bien qu’il soit difficile dans des situations de ce genre de démêler les causes et les effets, peu d’experts - s’il y en a - doutent que le planning familial favorise la promotion du statut social de la femme.

Au niveau national, la réduction de la croissance démographique est un facteur de développement économique. Certains économistes prétendent que les familles moins nombreuses économisent plus d’argent, un phénomène qu’on nomme le " bonus démographique ". A son tour, un taux d’économies plus élevé peut réduire la dépendance du pays à l’égard du capital étranger. La réduction de la croissance démographique a également tendance à faire baisser la pression exercée sur des ressources naturelles surexploitées, en particulier celles liées à l’agriculture de subsistance. Aujourd’hui, on estime que 420 millions de personnes vivent dans des pays où la quantité de céréales disponible par habitant est tombée en dessous de 0,007 hectare - une quantité qui correspond à un régime végétarien minimum. Aux alentours de 2025, les habitants de ces pays atteindront probablement un nombre situé entre 550 millions et 1 milliard. Alors, la restriction première ne sera pas l’accès à la terre, mais bien l’accès à l’eau. Un demi-milliard de personnes vivent déjà dans des régions sujettes à de fortes disettes d’eau. On considère que d’ici à 25 ans, leur nombre se situera entre 2,4 et 3,2 milliards.

Ces données soulignent l’importance du planning familial en tant que démarche planétaire. Autour de 2025, la population mondiale devrait avoisiner les 9 milliards d’individus - une croissance de presque 50% par rapport au nombre actuel de 6,1 milliards. La majeure partie de cette croissance aura lieu dans le monde en développement et on la considère actuellement comme à peu près inévitable. Sa cause : le nombre record de jeunes gens qui atteignent aujourd’hui l’âge de la reproduction (entre 15 et 24 ans). Même si le taux de fertilité (le nombre moyen d’enfants par femme) tombait abruptement de son niveau actuel de 2,8 à un niveau de 2,1 sur le long terme, la croissance démographique escomptée sur les cinquante prochaines années ne se réduirait que d’un quart en raison de la forte poussée démographique due aux jeunes adultes.

Cette expansion démographique représente pour le développement des défis sur différents plans : politique, technique et moral. Le planning familial sera un élément clé dans la relève de ces défis. Du point de vue de la démographie au sens large, on considère que le planning familial a au moins deux buts : réduire à relativement court terme la croissance démographique et, à long terme, garantir la stabilisation de cette croissance autour des 9 milliards d’individus.

Le déficit de décence

La " loi du bâillon " est un produit du néo-conservatisme américain. L’hostilité manifestée à l’encontre du planning familial n’était pas un point essentiel du programme des conservateurs d’avant l’ère reaganienne. En 1969, avant l’engagement ferme des Etats-Unis à fournir à l’étranger une assistance dans le domaine du planning familial, il n’était pas incongru d’entendre le président des Richard Nixon considérer la croissance démographique comme " l’un des défis les plus sérieux lancés à l’humanité dans le dernier tiers de ce siècle ".

Mais l’élection de Ronald Reagan en 1980 annonça un changement de position aussi bien de l’idéologie conservatrice que de la stratégie électorale du Parti Républicain. Sous la présidence de Reagan, la composante chrétienne conservatrice renforça son influence dans le parti. Et, bien entendu, la préoccupation prioritaire des groupes chrétiens conservateurs - autrefois comme aujourd’hui - est l’avortement, qu’il entendent mettre hors-la-loi. Leur position sur le planning familial proprement dit (fondé, faut-il le rappeler, sur la fourniture de contraceptifs et non sur l’avortement) est variable, mais majoritairement défavorable. Cette composante républicaine marqua un point essentiel en 1984 dans le cadre de la conférence de Mexico City lorsque l’administration reaganienne annonça qu’elle venait d’adopter la version originale de la " loi du bâillon " comme principe de la politique américaine en la matière (aujourd’hui encore, cette " loi " est parfois qualifiée de " politique de Mexico City ").

L’opposition au planning familial reçut une impulsion supplémentaire suite à de sérieux abus dans différents programmes nationaux. Des politiques gouvernementales coercitives ont parfois créé une suspicion durable à l’encontre du planning familial dans les pays concernés ; ce fut le cas dans certaines régions de l’Inde après l’introduction de programmes de stérilisation forcée dans la première moitié des années septante, sous l’administration d’Indira Gandhi. A Washington, de tels cas de coercition ont eu pour effet de soutenir le programme néo-conservateur. En 1985, l’administration Reagan exprima son mécontentement face à la politique chinoise d’un enfant par couple, assimilée aux pratiques de la stérilisation et de l’avortement forcés, entraînant une coupe budgétaire de 10 millions de dollars dans les contributions américaines au FNUAP. Cette coupe budgétaire correspondait à la somme que le FNUAP dépensait pour les programmes de planning familial en Chine (malgré ses activités en Chine, le FNUAP n’endosse aucune forme de contrainte). L’année suivante, tout soutien américain au FNUAP fut supprimé (il ne fut rétabli qu’en 1993 et aujourd’hui encore, les Etats-Unis déduisent de leur contribution une somme équivalant aux dépenses du FNUAP pour la Chine). En 1998, les rapports sur la stérilisation forcée au Pérou amena le Parlement américain à suspendre son aide économique et alimentaire à ce pays jusqu’à l’arrêt du programme de stérilisation.

(JPEG) Sous l’ère reaganienne, la " loi du bâillon " inaugura une série de réactions qui minèrent profondément les efforts du planning familial dans le monde en développement. Deux des " organisations faîtières " du secteur, l’IPPF et son affiliée, la FPIA (Assistance Internationale pour le Planning Familial) estimèrent qu’elles ne pouvaient respecter cette " loi " et perdirent donc leurs fonds. Sur le terrain, les efforts entrepris par de nombreuses petites ONG - les sous-traitants des organisations faîtières - furent réduits à néant. Dans les écoles, les références à l’avortement disparurent des filières d’enseignement ; les manuels de médecine mentionnant le sujet furent retirés et, bien que les soins post-abortifs ne soient pas explicitement interdits, on constate que la " loi " a eu un effet dissuasif aussi bien sur ceux qui fournissent ces services que sur ceux qui les recherchent. Pendant ce temps, à Washington, les défenseurs de la " loi du bâillon " réfléchissaient à son renforcement. En 1985, l’USAID versa des fonds à la Fondation des Familles Américaines, une organisation opposée à toutes les méthodes artificielles de contrôle des naissances. A travers cette aide, l’USAID violait ses propres principes, qui exigent que les programmes de planning familial fournissent de l’information sur toutes les méthodes contraceptives.

Même une fois que Bill Clinton eut abrogé la " loi du bâillon ", le Congrès continua d’utiliser ses prérogatives en matière de budget pour réduire les dépenses liées au planning familial (voir graphique p....). Les fonds de l’USAID, qui atteignirent un maximum de 542 millions de dollars pour l’année fiscale 1995, enregistrèrent une réduction de 35 % l’année fiscale suivante - une perte autrement plus substantielle que celle occasionnée par la coupe de 20 % infligée à l’aide étrangère en général. Le budget du planning familial s’étoffa quelque peu les années suivantes, mais en 1999, le président Clinton conclut un accord avec les députés conservateurs : en échange de l’accord de rembourser la dette due aux Nations Unies, Clinton signa une version moins dure de la " loi du bâillon " qui amputa les fonds versés à l’USAID de 12,5 millions de dollars. A la fin de son mandat, Clinton négocia un budget 2001 dont les termes étaient autrement plus favorables. L’aide accordée au planning familial s’élèverait à 425 millions de dollars et la " loi du bâillon " serait abolie - mais les conservateurs insistaient sur une condition : tout fonds susceptible d’être débloqué le serait après le 15 février 2001. Ainsi, le destin de cette " loi " se trouva-t-il lié à l’issue de l’une des élections présidentielles les plus inhabituelles de l’histoire des Etats-Unis.

Bush réintroduisit sans perdre de temps la " loi " avec toutes les restrictions qu’elle comportait sous Reagan ; mais les dix-sept années passées depuis l’époque reaganienne avaient considérablement changé la donne. D’abord, on compte bien plus d’ONG qu’il n’y en avait alors, et elles sont bien plus militantes que précédemment. Elles sont également mieux organisées et leurs modes de fonctionnement sont plus sophistiqués. Enfin, l’USAID dépend plus qu’autrefois d’elles pour conduire sa politique de planning familial. Les lois sur l’avortement ont également changé : dans bien des pays, les restrictions ont été assouplies, ce qui rend plus onéreux qu’autrefois le respect de la " loi du bâillon ". Dans l’ensemble, les changements survenus rendent plus complexes qu’ils ne l’étaient dans les années quatre-vingts les effets de la " loi ". Plus complexes, c’est-à-dire moins prévisibles, mais on peut affirmer sans trop s’avancer que dans de nombreux pays en développement, la société civile est moins disposée qu’autrefois à subir la " loi " sans réagir.

A court terme au moins, les effets de cette " loi " seront compensés par l’augmentation de fonds provenant d’autres sources. Poul Nielson, le Commissaire européen au développement, s’est engagé à combler le manque à gagner immédiat, qu’il qualifia de " déficit indécent ". En juin 2001, les gouvernements danois et finlandais augmentèrent leurs contributions à l’IPPF. Aux Etats-Unis, la chroniqueuse du Los Angeles Times, Patt Morrison, lança sans le vouloir une campagne de récolte de fonds lorsqu’elle annonça à ses lecteurs qu’elle entendait faire une donation à Parenté Programmée au nom de George W. Bush, à titre de " cadeau " lié à la journée du président. Son idée circula sur Internet et déclencha des dizaines de milliers de dons.

(JPEG)

Aux Etats-Unis, diverses alternatives légales à la " loi " sont également apparues. Au mois de février de l’année dernière une motion bipartite visant à la suppression de la " loi " a été soumise au Congrès. Elle survécut au vote du Comité mais fut rejetée en session. Au Sénat, la motion obtint le soutien du Comité aux Relations Etrangères - une réussite politique exceptionnelle dans la mesure où ce Comité est présidé par le très conservateur Jesse Helms (un républicain de Caroline du Nord) et dans la mesure où Bush avait menacé d’user de son droit de veto si cette motion lui était soumise. Au moment de la rédaction de cet article, le débat de cette motion au Parlement n’avait pas encore été mis à l’ordre du jour. Sur le plan juridique, le Centre pour une Loi et une Politique Reproductive cherche à obtenir le retrait de la " loi " en l’accusant de violer la liberté d’expression. " Le président Bush prend en otage la liberté d’expression pour bâillonner un point de vue qu’il n’apprécie pas, s’exclame Janet Benshoof, la présidente de l’organisation. Résultat, de nombreuses organisations étrangères ne peuvent plus travailler en partenariat avec mon organisation, ne peuvent plus se faire entendre auprès des Nations Unies, ne peuvent plus nous rencontrer afin de nous tenir informés de la situation dans leur pays ". Le cas a été rejeté par un juge du district new-yorkais mais le Centre a promis de faire appel.

La " loi du bâillon " a-t-elle le vent en poupe ?

La réintroduction de la " loi du bâillon " annonce l’augmentation probable des attaques contre le planning familial. Bien que Bush répète qu’il soutient personnellement le planning familial, la politique conservatrice est globalement défavorable à ce dernier. La " loi " n’impose aucune restriction à l’USAID en matière d’aide à la prévention du sida, à une maternité sûre ou aux programmes de survie de l’enfant, bien que ces domaines soient étroitement liés au planning familial - par exemple en ce qui concerne la distribution de préservatifs - et alors que dans la plupart des cas, les mêmes ONG sont concernées. Ces contradictions n’ont pas beaucoup de sens du point de vue de la politique du développement. Mais on ne peut pas en dire autant du point de vue de la stratégie politique intérieure des Etats-Unis : pour bien des militants conservateurs, le planning familial est suspect, alors que la maternité sûre ou d’autres programmes de ce type ne le sont pas.

La politique de l’administration est également travaillée par un double impératif financier. Le recours à des fonds fédéraux pour le soutien à l’avortement à l’étranger a été supprimé en 1973, bien avant la conférence de Mexico City. Les partisans de la " loi du bâillon " soutiennent qu’en condamnant ce créneau, on évite l’aide indirecte à l’avortement, l’argument étant qu’une ONG pourrait utiliser des fonds d’origine américaine pour financer des activités de planning familial qui ne sont pas liées à l’avortement, libérant ainsi pour l’avortement des fonds provenant d’autres sources. Cependant, l’administration a veillé à ne pas se servir de la même ligne d’argumentation lorsqu’il s’est agi de traiter l’un des projets fétiches de Bush, auquel il tient tout particulièrement : l’initiative " basée sur la foi ", qui destinerait les aides gouvernementales aux programmes sociaux développés par les églises et les organisations religieuses. L’administration prétend que l’initiative ne viole pas l’interdiction constitutionnelle faite à l’Etat de soutenir les religions dans la mesure où les églises sépareront le financement de leurs services sociaux du financement des activités religieuses proprement dites.

Durant les mois qui suivirent l’entrée en fonction de Bush, d’autres initiatives liées à la question de l’avortement virent le jour. Tommy Thompson, le secrétaire de Bush au service Santé, annonça qu’il songeait à reconsidérer l’approbation fédérale de la pilule abortive RU-486, avant de soudain tourner sa veste, car, déclara-t-il, " personne ne m’a écrit pour justifier sa modification pour des raisons de sécurité ". Le Congrès proposa une loi sur les " victimes non nées en raison d’actes de violence ", qualifiant de crime fédéral toute blessure causée à un foetus ou même à un embryon des suites d’une agression contre une femme enceinte. Cela démontrait selon les partisans de la motion que " toute vie est précieuse ". Actuellement, la motion a peu de chance d’être approuvée par le Sénat, où la majorité est démocrate, mais le cas échéant, elle créerait un précédent légal enjoignant de considérer comme une personne une oeuf fertilisé. Un tel précédent permettrait de juger les praticiens de l’avortement pour crime fédéral.

Mais les conservateurs visent également le planning familial proprement dit. La proposition de budget de Bush pour l’année 2001 supprimait de la couverture d’assurance des employés fédéraux le remboursement des contraceptifs. Le Congrès l’emporta sur ce point mais il se pourrait que ce dernier s’attaque lui-même à la contraception par des moyens moins exposés à la controverse. Pour l’année fiscale 2001, le Congrès a approuvé une augmentation de 20 millions de dollars de l’aide aux programmes d’éducation sexuelle prônant l’abstinence hors couple et une augmentation de 30 millions pour l’année 2002. En revanche, aucune augmentation des aides au planning familial. Le but, selon les officiels, est d’utiliser le moins d’argent possible d’un côté comme de l’autre, même si les programmes d’abstinence hors couple et les programmes de planning familial diffèrent par nature, les uns reposant sur des cours et des ateliers, les autres consistant en services et fournitures. En outre, il n’existe aucun indice de l’efficacité des programmes d’abstinence.

Ces attaques dirigées sur le plan intérieur contre le planning familial sont de mauvaise augure pour les programmes internationaux qui seront à l’avenir plus exposés aux menées de politiciens souhaitant prouver leur engagement " pour la vie ", et cette vulnérabilité est partiellement due à l’ignorance : peu d’Américains connaissent les questions démographiques. Une enquête récente réalisée par la RAND Corporation - un think tank à but non-lucratif - montre que 14 % des américains seulement savent vaguement à combien s’élève la population mondiale : ils la voient tourner autour des 5 à 6 milliards. Mais un pourcentage équivalent estime que celle-ci est de l’ordre des 30 milliards ! Bien qu’ils ne sachent pas clairement en quoi il peut être utile, les Américains déclarent se désintéresser du planning familial.

L’enquête de la RAND Corporation montre pourtant que 80 % des Américains sont favorables au soutien des programmes de planning familial dans les pays en voie de développement. On peut donc considérer que la " loi du bâillon " ne va pas dans le sens de la majorité des Américains. Pas plus que dans le sens de l’espoir formulé dans le cadre de la conférence du Caire - celui d’un monde avec moins d’avortements, plus de mères saines et de bébés heureux.


Quel rapport entre l’avortement et le planning familial ?

Les professionnels du planning familial offrent un large éventail de services parmi lesquels l’éducation sexuelle, des soins dans le domaine de la médecine maternelle et des programmes destinés à freiner l’expansion des maladies sexuellement transmissibles. Mais le but principal du planning familial est de donner aux personnes les moyens de contrôler leur fertilité. Le planning familial, pour la prévention de la grossesse, privilégie la contraception et non l’avortement. Ce choix est cohérent avec le programme d’action négocié en 1994 à la Conférence Internationale sur la Population et le Développement au Caire. Le programme condamne explicitement le recours à l’avortement à des fins de planning familial.

En évitant les grossesses non désirées, le planning familial réduit la fréquence des avortements. La recherche confirme l’évidence : dans tous les pays où le recours aux moyens contraceptifs a augmenté, le taux d’avortement a baissé. Cependant, le recours à l’avortement ne disparaît pas complètement. Et pour cause : aucune méthode contraceptive n’est absolument efficace, et le viol et l’inceste se maintiennent dans toutes les sociétés.

Une femme peut recourir à l’avortement pour diverses raisons. Elle peut être inquiète de l’impact d’une grossesse sur sa santé ou de sa capacité à supporter un enfant. Elle peut craindre le rejet social ou la punition, le manque de moyens éducatifs ou le manque de travail. Sans accès à un avortement sûr et légal, une femme confrontée à l’une de ces situations se tournera vers des avorteurs aux méthodes dangereuses. A travers le monde, le recours au crochet - fauteur de tant de souffrances inutiles aux Etats-Unis avant la légalisation de l’avortement - a toutes sortes d’équivalents. En Zambie, on a répertorié le cas de femmes qui ont ingéré de l’essence pour mettre fin à une grossesse.

Les conséquences de tels gestes sont souvent fatales. Un décès de mère sur huit à travers le monde est dû à un avortement mal pratiqué. Un nombre bien plus important de femmes sont blessées. Dans les grands hôpitaux publics urbains des pays en voie de développement, les femmes soignées pour des complications liées à l’avortement occupent deux lits sur trois selon le Alan Guttmacher Institute, une ONG qui étudie la médecine reproductive. La Roumanie a été confrontée à cette situation sociale tragique lorsqu’elle a pratiquement interdit l’avortement entre 1968 et 1989. Les décès maternels liés à l’avortement sont brusquement passés de moins de 25 pour 100’000 naissances en 1965 à 142 pour 100’000 naissances à la fin de la période mentionnée. La véritable tragédie que dévoile cette statistique est que ces décès sont presque tous évitables. Lorsqu’il est réalisé dans de bonnes conditions, l’avortement est un procédé peu risqué. Dans les pays industrialisés, le risque de mourir est neuf fois moins élevé dans le cas d’un avortement que dans celui d’une grossesse menée à terme. Dans les pays en voie de développement où le taux de mortalité lié à la grossesse et à la naissance est plusieurs fois plus élevé, cet écart serait d’autant plus grand.

Selon le Guttmacher Institute, un quart des femmes dans le monde vit dans des pays où l’avortement est interdit ou autorisé dans le seul cas où il y a un risque pour la vie de la femme (voir carte p. ...). Quelque 15 % de ces femmes vivent dans des pays qui autorisent l’avortement pour protéger la santé physique, et dans certains cas mentale, des femmes. 20 % d’entre elles vivent dans des pays qui tiennent compte de paramètres socio-économiques en plus des données de santé. Les 40 % de femmes restant vivent dans des pays où l’avortement est légal, indépendamment du motif invoqué, encore que sa pratique puisse être sujette à des restrictions, des accords ou des délais. Par ailleurs, les femmes vivant dans les pays en voie de développement ont plus facilement tendance à transgresser les lois restreignant l’accès à l’avortement que les femmes vivant dans le monde industrialisé.

Entre 1985 et 1997, neuf pays en voie de développement et dix pays industrialisés ont diminué le nombre des restrictions portant sur l’accès à l’avortement. Dans de nombreux pays où les lois demeurent restrictives, le débat public autour de l’avortement prend de l’importance, sans doute parce que de plus en plus de femmes ont compris que le statu quo n’est pas inévitable. Comme le dit la militante péruvienne Susana Galdos Silva : " Nous défendons la réforme des lois péruviennes sur l’avortement afin que les femmes n’aient plus à craindre pour leur vie lorsqu’elles ont à faire face à une grossesse non désirée ".

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