par
Hal Kane
traduit de World Watch
Hal Kane, anciennement chercheur au Worldwatch Institute, est un consultant en gestion indépendant qui s’est spécialisé dans le secteur non lucratif.
Traduction Alexandre Friedrich.
Le 30 août 2000, une dizaine de policiers masqués brandissant des armes automatiques firent irruption dans les locaux de la Fondation Glasnost, une organisation à but non lucratif de défense des droits de l’homme à Moscou. La police força la douzaine de personnes présentes à se coucher face contre terre. Après 40 minutes passées à fouiller les bureaux, la police se retira sans un mot d’explication. Les collaborateurs de la Fondation ne surent jamais exactement ce que cherchait la police - si tant est qu’on admette que le but de l’opération n’était pas seulement de faire peur. Mais pour qui connaît un peu la réalité russe, les raisons de cette descente de police ne laisse planer aucun mystère.
Il s’agit là d’un accrochage de plus dans la guerre politique qui fait rage autour de la plus grande aire naturelle encore à l’état sauvage - exception faite de l’Antarctique - et autour des droits sociaux des personnes qui y vivent. La Sibérie, ce vaste territoire qui domine l’Eurasie, contient d’importantes réserves de bois, de pétrole et de métaux. Les gisements de pétrole et de gaz de la Sibérie arctique et des côtes pacifiques sont de loin les moyens d’échange internationaux les plus importants dont dispose la Russie. La Sibérie est aussi un espace d’une grande pureté tant sur le plan naturel que culturel. C’est la terre de culture d’indigènes tels que les Udege, qui vivent le long des rivières coulant à travers les forêts de l’extrême est sibérien, et les Inuits, qui vivent dans les toundras du nord. Ses forêts du sud-est sont les dernières étendues qu’arpente le tigre de Sibérie, le plus gros félin du monde. La toundra est le lieu de reproduction des grues sibériennes - espèce autrefois commune, aujourd’hui menacée de disparition - qui pendant l’hiver migrent parfois jusqu’en Inde. Quant aux rivières qui coulent des côtes pacifiques, elles abritent les plus grandes populations de saumons survivant encore sur la planète.
Voilà le casus belli qui oppose ces policiers et ceux qu’ils ont alignés face contre terre. La police reçoit ses ordres - en général de façon indirecte - de l’oligarchie qui a hérité de l’appareil industriel vétuste de l’ex-empire soviétique. En face, on trouve une nouvelle société civile russe à peine émergente. Je me suis rendu à l’extrême-est de la Sibérie pour rencontrer quelques-unes des personnes qui sont à l’origine de ce mouvement. Je les ai trouvées dans les bureaux d’organisations non gouvernementales (ONG) de villes telles que Vladivostok, dans le sud-est de la Sibérie (voir plan). Les fjords spectaculaires de la côte pacifique auraient pu faire de Vladivostok une cité plus belle que San Francisco si la ville n’était en grande partie composée de blocs massifs gris et décrépits. J’ai rencontré d’autres militants à Khabarovsk, une ville du Nord construite le long de la frontière chinoise dont la plupart des habitants se souviennent d’un parent ou d’un grand-parent déportés dans les goulags sous l’ère stalinienne. Lorsque j’ai rencontré ces militants dans leurs appartements exigus, leurs universités délabrées ou dans les bureaux de fortune de leurs jeunes publications, quelle ne fut pas ma surprise de les voir si optimistes : ils se battent pour gagner, et plusieurs de leurs combats ont déjà été victorieux.
Evidemment, ils n’ont pu réparer les innombrables fuites qui affectent les pipelines hérités de la période soviétique. Ils n’ont pas trouvé non plus le moyen de réduire l’intense dissémination nucléaire en cours en Sibérie, ni de remédier au déclin de l’espérance de vie dans la région, qui est tombée à 70 ans pour les femmes, et à seulement 57 ans pour les hommes.
Mais ils ont obtenu des permis pour leurs propres inspecteurs de l’environnement, qui permettent aujourd’hui à ces derniers de superviser certaines exploitations forestières et usines chimiques. Dernièrement, à l’extrémité d’un site récemment classé Patrimoine Mondial, dans la région du Kamchatka, cette vaste terre presque inviolée qui, de l’autre côté du Pacifique, fait face à l’Alaska, ils ont empêché l’ouverture d’une mine d’or qui ne satisfaisait pas aux critères environnementaux. Etant donné l’ampleur des problèmes, de telles victoires peuvent sembler minces, mais elles représentent une avancée formidable par rapport à l’ère soviétique. Le Kamchatka soviétique était non seulement interdit aux ONG, mais à tout visiteur civil. C’était le domaine des militaires. Partout en Sibérie, la société civile prend ses marques, mais elle doit encore affronter bien des fantômes de la période soviétique.
Premier round :
le gouvernement
façon vieille école
Gennady Devyatkine, gouverneur de Bystrinsky, un important district au centre du Kamchatka, est assis derrière son bureau en ce début d’après-midi d’un été ensoleillé et vif. Le gouverneur est un homme courtaud et pâle à la chevelure brune ébouriffée. Il a la cinquantaine bien sonnée. Et à n’en pas douter, il est ivre. Plus qu’ivre même. Il se lève et nous accueille chaleureusement tous les cinq - une délégation de trois environnementalistes du Kamchatka et deux collègues américains.
Dans la province de Bystrinsky se dressent quelques-uns des plus grands volcans du monde. Les éclats massifs de lave sur le bord des routes évoquent d’étranges rochers sculptés. Dans ses rivières vivent également les plus beaux (et les derniers) bancs de saumons. Quant les saumons remontent les cours d’eau, les pêcheurs jettent leurs filets dans ces vastes rivières et les ramènent sans marquer la moindre pause, tirant de toutes leurs forces pour récupérer une masse frétillante de cohos, de chinooks, saumons royaux et d’autres espèces plus rares telles que le masu, aussi connu sous le nom de " saumon cerise " japonais bien qu’il ait quasiment disparu du Japon.
Pour voir la carte en grand format cliquez ici (75k)
Pourquoi ne pas tous aller au restaurant ? demande Devyatkine.
Inutile de prendre place autour de la grande table de conférence du bureau. Nous voici donc en route pour le seul restaurant de la ville ; nous nous installons à l’une des trois ou quatre tables de la salle et le gouverneur passe la commande. Il commande aussi de la vodka, et on nous en amène aussitôt plusieurs bouteilles. Les verres posés sur la table sont prévus pour l’eau ou pour la vodka ; chacun opte, pour se mettre au diapason de notre hôte, pour la deuxième solution. Nous en arrivons enfin à la raison de notre visite : une décision en suspens quant à l’ouverture d’une mine d’or.
Nous ne pensons pas que l’ouverture d’une mine d’or soit une bonne idée. Nous avançons l’ argument que le tourisme produirait plus de profits et créerait plus de postes de travail. Mais les touristes ne viendront que si la province est maintenue dans un état naturel irréprochable. On ne peut pas avoir les deux, répétons-nous. Les mines et le tourisme ne se mélangent pas. Mais le gouverneur plaide fermement en faveur de la mine, même s’il lui est difficile d’étayer sa conviction par des arguments clairs. Il semble que flotte quelque part dans les vapeurs de la vodka l’idée inamovible que la mine est un pari plus sûr.
C’est l’exemple parfait de l’ancienne manière de gouverner - et de manière générale, de mener bien d’autres affaires. La boisson, c’est la routine. Certains la disent même nécessaire : " Un homme sobre pourrait garder des secrets ". (De fait, la politique en Sibérie regorge d’exemples qui prouvent qu’un gros buveur peut également garder des secrets.) Mais son défaut principal, c’est l’absence de toute analyse réelle des profits, de l’emploi et des impacts sur l’environnement, bref, de recherche de la solution la mieux à même de servir l’intérêt public. En l’absence de telles analyses, l’intérêt personnel domine et dans la mesure où la défense des intérêts particuliers est une fonction essentielle du gouvernement, on peut dire que le district de Bystrinsky, à l’image de la majeure partie de la Sibérie d’ailleurs, ne dispose pas véritablement d’un gouvernement digne de ce nom.
Après le repas, le gouverneur nous emmène visiter la ville. Nous découvrons des bassins d’eau chaude de source de taille olympique où s’ébattent les familles, puis trempons les pieds dans une source voisine, plus rustique. Nous sommes entourés de montagnes encore couronnées des neiges de l’hiver, bien que le mois d’août touche à sa fin. Les prochaines neiges pourraient tomber dans moins d’un mois. Au pied des montagnes, s’étendent des prairies couvertes de fleurs sauvages jaunes, oranges et bleues.
La corruption russe est surtout connue à travers les reportages réalisés sur les gangsters maffieux de Moscou. Mais l’origine de cette corruption est à rechercher dans des lieux tels que celui-ci. Si les oligarques russes vivent à Moscou, la plus grande partie de leur fortune provient des ressources naturelles de la Sibérie. C’est un système qui, en deçà de l’ère soviétique, remonte au temps des Tsars. C’est aussi l’une des raisons qui font croire à certains Russes, et même à une majorité d’entre eux, que la privatisation post-soviétique a été une duperie.
Un peu d’histoire récente : vers la moitié des années 1990, le président Boris Eltsine tenta d’engager au plus vite, mais sans nuire à ses riches alliés, des réformes économiques de type occidental. Dans ce but, il autorisa ces oligarques à prêter de l’argent au gouvernement, ces prêts étant garantis par des actions largement sous-évaluées des compagnies d’Etat les plus importantes telles que Gazprom, LUKoil, Sibneft et Sidanco. Lorsque le gouvernement ne parvint plus à rembourser l’intérêt de son emprunt - épilogue généralement considéré comme ayant fait partie de l’accord dès l’origine -, une poignée d’hommes en vint à posséder ainsi la plus grande partie des infrastructures industrielles du pays. Les conglomérats russes avaient donc été privatisés, mais le paysage économique qui en résulta ne peut être considéré aujourd’hui comme un secteur privé au sens occidental de l’expression. En fait, les protégés d’Eltsine profitèrent de leur position à la tête d’un quasi-monopole pour s’enrichir encore plus en vendant massivement les actifs que contrôlaient ces compagnies. Les agences gouvernementales ne sont pas en mesure de réglementer ou même de contrôler ces activités. Comme le déclarait un représentant officiel au Moscow Times : " Nous ne disposons que d’un inspecteur de la nature pour chaque 3’000 kilomètres carrés. En comparaison, le Luxembourg possède une équipe de plus de 300 inspecteurs pour un territoire de moins de 3’000 kilomètres carrés."
Il en résulte des violations éhontées des règlements sur les ressources naturelles. Selon Victor Durochenko, un des directeurs de Primorsklesprom, l’une des plus importantes compagnies de bois de l’est de la Sibérie, plus de la moitié de l’exploitation du bois russe serait illégale. Dans le domaine de la pêche, la situation pourrait être encore plus grave. Les prises liées à la pêche illégale dans l’est de la Sibérie pourraient être trois fois plus importantes que les prises légales, lesquelles sont évaluées à 2,5 tonnes par an. Au Kamchatka, des braconniers sans doute à la solde de la mafia moscovite tendent leurs filets à travers les embouchures des rivières et retirent ainsi des eaux des banc entiers de saumons. Les oeufs précieux du saumon sont arrachés aux poissons qui finissent sur d’énormes tas de chair pourrissante.
Lutter contre cette corruption peut s’avérer très dangereux. Au cours de la saison du saumon 2000, sur l’île de Sakhalin qui se trouve au nord du Japon dans la mer d’Okhotsk, une attaque à la voiture piégée blessa un matin l’inspecteur chef de la protection des pêches alors qu’il se rendait à son travail. Il avait été nommé la " terreur des braconniers locaux " en raison de ses tentatives de mettre fin à la corruption. Bien qu’il n’eût à souffrir que de blessures mineures aux jambes, on imagine aisément combien plus lourdes furent les conséquences en termes d’intimidation.
Deuxième round : l’émergence de la société civile
Un groupe d’étudiants vêtus d’habits de camouflage disparates marche le long d’une route poussiéreuse et désertique de la taïga sibérienne. " Taïga " signifie " forêt " en russe, et ce simple mot désigne des étendues considérables. Les forêts russes couvrent en effet une surface aussi vaste que les Etats continentaux des USA, et correspondent à presque deux fois l’étendue de la jungle amazonienne. Les étudiants ont marché onze heures d’affilée. C’est l’été et de part et d’autre de la route, la forêt éclate de luxuriance. La deuxième floraison mélange feuilles larges et feuilles fines et les arbres semblent s’étirer à l’infini. Un domaine immense dont seuls le souffle du vent et les pas des marcheurs rompt la monotonie. Mais le soir, le charme se brise : la route émerge de la taïga pour révéler une clairière gigantesque et désolée.
Ces étudiants sont des représentants de l’Inspection Etudiante Ecologique de Tomsk (IEET), une ONG et une école destinées aux " jeunes inspecteurs écologiques ". Avant l’établissement de l’école, un seul inspecteur était en charge de toute la province de Tomsk, dans l’ouest de la Sibérie. Désormais, ils sont des centaines. L’IEET a été fondée à l’Université d’Etat de Tomsk en août 1999. Ses enseignants sont issus du Service Forestier de Tomsk, du Département de Protection des Pêches, de l’Ecoclub à but non lucratif de Novosibirsk et d’autres organisations. Ses filières de formation, que suivent aujourd’hui plus de 50 étudiants originaires de 11 provinces russes, dispensent un enseignement des plus étendus. Les étudiants apprennent non seulement les rudiments du journalisme environnemental et de la gestion de la vie naturelle, mais ils acquièrent également des compétences tactiques, telles celles qui leur permet de prendre sur le fait des braconniers ou d’inspecter des sites toxiques et radioactifs.
Si la Russie possède un solide arsenal de lois sur l’environnement, la plupart d’entre elles ne sont pas appliquées. Avec l’IEET, la bataille est engagée. Ce groupe d’étudiants a le pouvoir de dénoncer des grandes compagnies pour leur exploitations illégales de bois ou de mines. Il a même le pouvoir de mettre directement les braconniers à l’amende. L’IEET n’est que l’une des centaines d’ONG qui sont apparues depuis le dégel soviétique. Contrairement à leurs devancières qui travaillaient pendant l’ère soviétique - peu nombreuses et auxquelles l’Etat ne laissait qu’une faible marge de manoeuvre - , ces nouvelles organisations jouent un rôle non négligeable dans le secteur des ressources naturelles. Nombre d’entre elles sont dirigées par d’éminents scientifiques qui ont perdu leurs revenus lors de l’effondrement de l’Union Soviétique. Habitués à la pauvreté en raison de la faiblesse chronique du rouble, ces chercheurs survivent avec un revenu annuel représentant l’équivalent de 1’000 à 2’000 dollars. Certains d’entre eux, qui perçoivent encore des salaires liés à leur anciens postes officiels, y travaillent bénévolement.
Le budget annuel d’une ONG sibérienne ne dépasse souvent pas les 5’000 dollars (même si certaines disposent de budgets dépassant les 100’000 dollars). En général, la plus grande partie des soutiens financiers vient de l’étranger, sous forme de petites bourses attribuées par des fondations occidentales ou des ONG partenaires. Certaines de ces organisations sont spécialisées dans le soutien aux ONG sibériennes ; elles leurs apportent un soutien financier, mais leur fournissent également un accès à l’information, aux médias internationaux et un contact avec les preneurs de décision occidentaux. Les plus visibles dans ce groupe sont le Fonds Global pour la Nature, l’organisation Environnement-Pacifique, l’ISAR (du nom de son ancienne appellation : Institute for Soviet-American Relations) et le Centre de Protection du Saumon Sauvage. En 1999, la Fondation W. Alton Jones initia une série de sommets des ONG sibériennes - des rencontres qui permettaient aux représentants des différentes ONG d’élaborer des stratégies communes - mais depuis, la fondation s’est dissoute et l’on ignore si ces sommets se perpétueront.
En dépit de leur manque de moyens, les ONG sibériennes s’attaquent désormais à une série de problèmes environnementaux relevant d’un large éventail de contextes. Par exemple, un magazine intitulé Zov Taigi (Le rugissement de la Taïga) couvre désormais les questions d’environnement en Sibérie pour un lectorat composé d’ONG, de fonctionnaires du gouvernement et du grand public. Un peu partout sur les vastes étendues de l’est de la Sibérie ont surgi par dizaines des petites ONG qui militent pour le droit à la terre des populations indigènes. L’une d’entre elles, appelée Protection de l’Environnement de Sakhalin, a su attirer l’attention de l’opinion internationale sur l’absence de prévention des risques de déversements de pétrole lors des forages en mer au large de la côte Pacifique, et en 2000, les étudiants de l’IEET fournirent pour la seule taïga de la province d’Amur des preuves qui permirent de mener 33 raids contre des braconniers et d’autres criminels environnementaux.
C’est peu dire que les conditions dans lesquelles ces personnes travaillent relèvent du défi permanent. Dans un petit appartement de la ville de Petropavlovsk-Kamchatsky, une ville frontière du Pacifique, Olga Chernyagina, une botaniste aussi fluette que passionnée, qui paraît un peu plus de la cinquantaine, dirige la Ligue des Experts Indépendants du Kamchatka. Dans son appartement croulant sous les livres et les meubles, l’eau, et même l’électricité ou le chauffage, sont coupés à tout moment. Des habits pendent à des fils d’étendage tendus de son immeuble à l’immeuble qui se dresse de l’autre côté de la cour. Si les habits sèchent lentement, m’explique-t-elle, c’est en raison des vents humides qui soufflent de l’Océan. Deux volcans, dont les cimes sont enneigées même à la fin de l’été, dominent l’horizon les jours où le brouillard n’est pas trop épais. De la rue qui longe le bâtiment, on aperçoit le port où mouillent des sous-marins nucléaires aux fuselages noirs et menaçants.
Le but de la Ligue est de réunir les scientifiques sans emploi ou sous-employés et de les mettre au service de la protection de la nature. Ceux-ci mènent à bien leur nouvelle tâche avec de fortes compétences et profitent d’un puissant réseau de collègues. Les actions de la Ligue se concentrent sur les compagnies qui construisent des pipelines au Kamchatka, les incitant par d’incessantes pressions à construire des pipelines " anti-fuites " et à développer des réseaux de distribution étanches. La Ligue s’est également opposée aux mines d’or et de diamants, faisant valoir l’argument selon lequel les mines occasionnent des coûts quotidiens tant dans le domaine écologique que dans le domaine de la santé publique, ceci alors que la plus grande partie des profits échappe à la région. Comme on pouvait s’y attendre, de nombreux politiciens et responsables locaux, offusqués, se sont rebiffés, mais Chernyagina a persévéré. Elle a ainsi réussi à donner à la Ligue sa double fonction de chien de garde et d’innovateur conceptuel, et à sensibiliser les politiciens locaux à des idées complètement neuves pour eux, en particulier celle qui soutient que la protection de l’environnement est économiquement viable.
L’appartement de Chernyagina semble pourtant bien luxueux en comparaison des taudis dans lesquels travaillent la majorité des ONG. Pour atteindre les bureaux du magazine Zov Taigi à Vladivostok, il faut emprunter les longs couloirs sinistres d’un bâtiment qui abritait autrefois divers laboratoires chimiques. Gare à ne pas trébucher, car au sol les catelles disjointes se sont soulevées, et toutes les lumières sont mortes. Les débris de plusieurs décennies d’équipement chimique soviétique moisissent le long des murs. L’air est humide et rempli d’odeurs indéfinissables. Les locaux du magazine, quant à eux, sont à ce point encombrés de papiers, d’équipements photographiques, d’ordinateurs, d’imprimantes, de tasses de thé et des reliefs des derniers repas, qu’on ne sait vraiment où se mettre (et inutile de songer à s’asseoir...).
Mais tous les bureaux des ONG n’offrent pas cet aspect. La Fondation pour la Vie sauvage installée à Khaborovsk a non seulement obtenu des fonds pour aménager un espace de travail ad hoc mais également pour acquérir de nouveaux ordinateurs qui utilisent des logiciels sophistiqués nommés " Geographic Information System ". La fondation réalise des cartes détaillées de la région. De telles cartes sont nécessaires pour repérer - et finalement contrôler - les changements environnementaux.
Troisième round : la riposte des oligarques
Sergei Grigoryants, le président de la Fondation Galsnost, considère que la descente de police dont a été victime son organisation est " une opération concertée du gouvernement dont le but est d’intimider la société civile ". Parmi les griefs probables : la fondation a fortement critiqué le Service de Sécurité Fédéral (le successeur du KGB) et la guerre en Tchétchénie.
Voici le genre de courrier électronique que les militants russes sont habitués à recevoir de leurs camarades :
9 août 2001. Nos amis protestaient contre les projets de Gazprom. J’ai juste appelé le policier de service du poste de police local de Smolenska Stanitsa. Il m’a appris que Andreï Rudomakha et Vassili Agafonov étaient emprisonnés pour 10 jours. Il n’y a pas d’informations sur le sort de deux autres militants, Vera de Krasnodar et Loura de Taganrog, mais je pense qu’ils ont également été emprisonnés pour 10 jours.
Suivent certaines informations pratiques : Nom du chef de la police de la région de Seveskiy : Sergeev Aleksandr Nikiforovitch. Fax : (266) 21-331. Bonne chance ! Semen Simonov.
De telles pratiques de harcèlement ne sont pas réservées aux seules ONG. Des agences gouvernementales ont elles-même dû faire face à des attaques aux effets parfois dévastateurs. Au mois de mai 2000 par exemple, le Kremlin a supprimé le coeur de l’agence du gouvernement fédéral pour l’environnement : le Comité pour l’Ecologie. " Nos géants de la production des matières brutes n’auraient pas survécu à une évaluation sérieuse de leur impact sur l’environnement. Voilà pourquoi notre comité a été supprimé, déclare Viktor Danilov-Danilyan, ancien chef du comité, dans une interview donnée en août de la même année. Ils pensent que la Russie sortira de la crise en vendant du pétrole, du gaz, de l’or, des diamants et des métaux sur la marché mondial. Ce préjugé est fortement ancré dans la tête des dirigeants et il est difficile de leur faire voir les choses autrement."
Certaines des personnes qui critiquent le gouvernement craignent même que ce préjugé, comme le nomme Danilov-Danilyan, ne soit encore plus néfaste que les anciennes politiques économiques soviétique qui ne mettaient l’accent que sur certains types d’industries - aussi sommaires et polluantes fussent-elles. Nikita Fedorovitch Glazovski, le directeur du Fonds Environnemental Hors-budget de la Fédération russe, un organisme chargé d’allouer des subventions, sous le contrôle du gouvernement, explique :
" Un changement radical a eu lieu dans les priorités économiques de la Russie, qui a bénéficié avant tout à l’extraction et la vente des matières brutes. Ce changement de politique transforme toute la doctrine économique russe. Les dirigeants actuels de la nation ont choisi de faire des ressources naturelles leur panacée. La liquidation du Comité pour l’Ecologie n’est qu’un début. Il faut s’attendre à des modifications de certains articles de la loi actuelle sur l’environnement qui nuisent aux intérêts des entreprise engagées dans l’extraction et l’exportation des ressources naturelles. "
Un potentiel gelé
Iouri Chmakov, un journaliste chevronné de la ville de Khabarovsk, repose son verre sur la table encombrée et se laisse aller dans son fauteuil. Tandis que nous buvions, il m’a déjà fait part de son optimisme. Là, il m’explique que les enfants d’aujourd’hui ne connaissent pas leur histoire, et d’après le scintillement que je lis dans ses yeux, je devine qu’il considère cela comme une autre raisond’espérer. Les gens qui avaient six ou sept ans lorsque l’Union Soviétique s’est effondrée en 1991, ajoute-t-il, se souviennent peu des temps difficiles. De plus, quelques soient leurs souvenirs, ils ne remontent qu’aux années Gorbatchev, quand les choses allaient déjà mieux. Aujourd’hui, ces jeunes ont 17 ou 18 ans et n’ont pas hérité du fatalisme ou du pessimisme de leurs aînés.
Khabarovsk se trouve dans le pays des goulags. C’est ici que des milliers de dissidents et de criminels ont été déportés dans les camps. L’économie de la région a longtemps reposé sur le bois et les mines, et sur le travail des forçats. La mémoire de gens comme Chmakov déborde d’une misère humaine dont leurs enfants et petits-enfants ignorent tout. Le journaliste fait valoir son argument : les jeunes sibériens, dont l’esprit est allégé de cette crainte du passé, peuvent imaginer un autre avenir que le travail dans les mines ou dans les forêts. Ils ne considèrent pas que la principale raison d’être de la société sibérienne est de fournir Moscou ou l’Ouest en ressources naturelles. En outre, ils sont bien éduqués - le taux d’alphabétisation approche les 100% - et ils sont aussi à l’aise avec les ordinateurs et Internet que leurs cousins occidentaux. Ils vous diront clairement que ne se voyant nullement comme une nation du Tiers-Monde, ils espèrent bien développer une économie du Premier-Monde !
Les personnes qui parlent en buvant et celles qui boivent en parlant ont en commun de chercher les toilettes. Chez Chmakov, elles sont au sous-sol. Me voici donc à errer dans un labyrinthe de corridors délabrés à la recherche du trou dans le sol qui fait ici office de commodités. Dans ce souterrain, on se croit revenu à l’époque des goulags. L’état des lieux souligne par contraste l’optimisme de mon hôte. La Sibérie n’a jamais eu d’autre rôle économique que celui de fournisseur de matières brutes. Son paysage est semé de villes qui portent des noms tels que Uglegorsk ("ville du charbon") ou Neftegorsk ("ville du pétrole").
Dans la province de Magadan, par exemple, 70 % de la production industrielle repose sur l’extraction de matières brutes, principalement l’or, l’argent et les diamants. Le début de l’épopée des mines remonte à 1932, lorsque le système du travail forcé lié à la présence des premiers goulags fut instauré. Soixante-dix ans plus tard, Magadan doit se diversifier en prenant ses distances avec l’ancienne économie du goulag, mais son étroite assise économique demeure encore particulièrement vulnérable à la fluctuation des prix du marché des métaux. La même histoire se répète dans la plupart des provinces sibériennes - il suffit de remplacer les métaux précieux ou les diamants de Magadan par le pétrole, le bois ou le poisson.
Après l’effondrement de l’Union Soviétique, la Sibérie sembla un moment en passe de se réinventer. Pendant des décennies, elle avait été peuplée de force par des scientifiques et des ingénieurs dissidents.
Le système des goulags a fourni à la région un réservoir considérable de talents en latence. L’Union Soviétique avait également accordé quelques faveurs à la région sous la forme de "cités des sciences" telles que celle de Novosibirsk. Ces compétences, renforcées par l’arrivée de conseillers occidentaux, pourraient aujourd’hui être mises au service de fins plus constructives. Il semble que le temps soit enfin venu de passer du bois au meuble, de l’argent à l’argenterie, ainsi qu’à l’électronique et à milles autres choses. Mais les nouvelles politiques économiques ne se sont pas implantées. La Sibérie est demeurée un fournisseurs de ressources : seul a changé son propriétaire, autrefois l’Etat soviétique, désormais la kleptocratie russe.
Voici le paradoxe de la Sibérie : parmi les régions connaissant un semblable sous-développement dans le monde, elle est pour ainsi dire la seule à pouvoir revendiquer une telle pépinière de talents intellectuels. Mais ce potentiel est presque entièrement gelé. Devant un tel gaspillage, les nouvelles ONG peuvent sembler désespérément petites et mal équipées. Elles représentent pourtant une donnée absolument nouvelle dans la région. Le dégel sibérien, s’il a lieu, ne viendra pas du haut, mais de la base.