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Science et démocratie : ce mariage peut-il être sauvé ?

par Mott Greene
traduit de World Watch


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Science et démocratie : ce mariage peut-il être sauvé ? / 869.8 ko




L’idéal moderne de la démocratie - une politie constitutionnelle gouvernée par des citoyens réfléchis qui décident des politiques à adopter après avoir étudié publiquement toutes les possibilités et leurs conséquences - a fait son apparition au 18ème siècle, dans le sillage d’une vision scientifique du monde partagée par Jefferson, Franklin et tous les autres signataires de la déclaration d’indépendance américaine.

Cette vision du monde a été exprimée dans sa forme classique par John Locke et son ami Isaac Newton et a servi historiquement à garantir la démocratie comme scientifiquement adaptée à l’humanité et à notre place dans la nature. Les lois de la nature de Newton, ordonnées et garanties par Dieu - où les atomes gravitent pour former des molécules, puis s’assemblent selon des règles précises pour former la structure visible de notre monde - ont été reprises par Locke dans son Second Traité du Gouvernement Civil en 1688. Locke affirme que les humains sont des atomes sociaux et il représente le « contrat social » comme la gravitation de ces individus atomiques souverains pour former des associations gouvernées par des lois auxquelles tous doivent obéir. La science et la démocratie se rejoignent ici de manière indissociable en un même système : les individus, comme les atomes physiques, sont libres, indépendants et antérieurs aux structures qu’ils construisent.

Cette complémentarité de la science et de la démocratie ne s’abandonne pas facilement et explique peut-être pourquoi la vision scientifique du monde de la majorité des personnes éduquées n’englobe pas la relativité, la mécanique quantique et la génétique démographique théorique. Pourtant ces idées ont largement supplanté celles de Newton et même celles de Darwin et ont guidé la physique et la biologie pendant une bonne partie du siècle écoulé. Je pense que ces conceptions plus récentes paraissent saper l’alliance entre la science et la politique démocratique. Le vocabulaire qui caractérise la science actuelle - plein de mots tels que relatif, incertain, indéterminé, hasard, mutant - ne semble pas laisser présager une politique ordonnée. Je ne suis pas d’accord. La relativité, la mécanique quantique et la génétique démographique sont non seulement compatibles avec la démocratie mais elles procurent une manière beaucoup plus pratique de voir le monde et d’agir que les idées qu’elles ont remplacées, que ce soit celles de Newton, vieilles de 300 ans, ou celles de Darwin, vieilles de 150 ans.

Prenons d’abord comme exemple la théorie de la relativité d’Einstein, l’une des théories scientifiques les plus incomprises et les plus mal interprétées de l’histoire. Rien que son nom évoque des idées de controverse subjectives et insolubles, de solipsisme et d’incertitude, voire même le rejet d’une vérité unique en faveur de vérités multiples. Mais cette théorie n’avance rien de tout cela.

Ce qu’elle dit vraiment : je vois le monde d’ici et vous le voyez de là bas et nous voyons des choses différentes, il n’y a aucun moyen de dire ce qui se passe « réellement » - c’est-à-dire lequel d’entre nous a raison. Toutefois - et c’est important - nous sommes tous deux soumis aux lois de la nature et nous pouvons écrire des « lois de translations » pour passer de mon point de vue au vôtre et vice versa. Nous pouvons être en désaccord à propos des interprétations, mais nous pouvons et nous devons nous accorder sur les faits.

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Illustration : © Chris Madden tirées de son livre The Beast That Ate The Earth, www.inklinepress.com

On peut prendre pour exemple la récente poursuite de l’écrivain Turc Orhan Pamuk pour « insulte à l’identité turque » (il avait fait allusion au génocide arménien dans une interview à la radio). La Turquie affirme qu’elle est dans son droit. Pourtant, du point de vue de l’Union Européenne, dont la Turquie souhaiterait vraiment faire partie, cela va à l’encontre des droits humains fondamentaux : si la Turquie n’abandonne pas les poursuites, elle ne sera pas acceptée dans l’UE. Il est toutefois possible pour l’UE et la Turquie de mettre à plat leur différent sans l’intervention d’une tierce partie pour interpréter et résoudre la dispute. La Turquie peut insister sur sa souveraineté mais elle ne peut pas nier le fait que Pamuk est poursuivi pour avoir exprimé son opinion et elle ne peut pas non plus cacher le génocide arménien. Ces faits sont réels et indéniables malgré la relativité des points de vue en ce qui les concerne.

Les implications sociales et politiques de la relativité reflètent plus clairement nos réalités politiques que les théories de Newton qui les ont précédées. La version newtonienne de la négociation - « asseyons-nous autour d’une table et débattons jusqu’à arriver à un point de vue commun, » qui a échoué de manière répétée entre Israël et la Palestine - cède la place à des interprétations différentes comprises de manière rationnelle des mêmes faits. C’est une leçon difficile, mais qui n’est pas sans espoir. Les actions ont toujours les mêmes conséquences. On peut changer d’opinion mais on ne peut pas changer les faits. Une bombe humaine peut être considérée comme un terroriste d’un côté et comme un martyr de l’autre, mais il s’agit d’un tueur dans les deux cas. Quel que soit le nom que l’on donne à la rive occidentale du Jourdain, elle est occupée par Israël. Notre vision du monde doit être précisément scientifique pour que nous soyons guidés par les faits et pas seulement par les interprétations. La science nous éclaire sur ce qui se passe, mais pas sur la manière dont nous devons agir.

Si l’on prend l’exemple de la physique quantique, on trouve des préjugés presque aussi trompeurs que dans le cas de la relativité. « Quantum » est un mot latin commun qui signifie « unités individuelles. » Dans un article sur la nature de la lumière, Einstein a écrit que même si elle avait les caractéristiques d’une onde, au moment où quelque chose émettait ou absorbait de la lumière, ce phénomène avait une particularité : la présence de particules de lumière (photons).

Interprété de manière sociale et politique, la théorie des quanta rompt avec l’idée de la fin du 19ème siècle selon laquelle notre identité aurait pour origine notre appartenance à une entité plus grande (une race, un Etat, une nation) et rétablit la souveraineté de l’individu. Nous vivons au sein de collectivités, comme des photons dans une onde, mais nous restons des individus de la naissance à la mort.

Pour résumer, il n’y a rien dans la relativité ou dans la mécanique quantique qui vient contredire ou mettre en doute l’individualisme pluraliste et démocratique.

Si l’on se tourne vers la biologie, on trouve une situation similaire. Presque toute personne prétendant avoir une vision du monde scientifique présume que toute forme de vie descend d’une origine commune et a évolué sur des milliards d’années. De nombreux darwiniens défendent une version de cette théorie qui récompense la lutte pour s’adapter à des circonstances changeantes, trouver sa place et en tirer le meilleur parti. Si cette doctrine scientifique est en accord avec les convictions démocratiques, ce n’est pas de cette manière que fonctionne l’évolution.

Beaucoup de darwiniens, même parmi les plus ardents, ont rejeté la théorie de la génétique des populations développée dans les années 1920, notamment le biologiste américain Sewall Wright, qui a réfuté la notion selon laquelle les organismes s’adaptent de manière directe. L’évolution consisterait plutôt principalement en un équilibre changeant entre d’un côté des mutations au hasard et de l’autre la pression de l’environnement. Dans la mesure où l’environnement est constitué en majeure partie d’autres organismes également en mutation, l’évolution est la somme totale des équilibres changeants dans le complément génétique du monde. L’adaptation n’est pas quelque chose que les organismes font, c’est quelque chose qu’ils subissent.

Si cette vision des choses peut sembler reposer sur le hasard, ce n’est pourtant pas le cas. Cela veut simplement dire que l’évolution ne s’effectue pas par des organismes isolés ; nous faisons toujours partie d’un système plus large. De plus, la génétique démographique montre que l’évolution met l’accent sur l’expérimentation ; qu’elle récompense la prise de risque modérée, la coopération entre les groupes et la communication ; et qu’elle s’applique aux systèmes humains sociaux et technologiques autant qu’à la biologie - à l’évolution de la bicyclette et du moteur à combustion interne comme à celle du saumon et du cerf. Cela suggère qu’une société qui commence maintenant sa transition vers les énergies solaires, éoliennes et l’hydrogène a plus de chances de réussir qu’une société qui attend que la dernière goutte de pétrole soit épuisée pour essayer de s’adapter en sautant immédiatement sur une solution considérée comme supérieure (la fusion nucléaire ?).

La relativité, la mécanique quantique et la génétique des populations ont beaucoup à nous offrir si nous parvenons à les inclure dans notre vision du monde. Elles rétablissent une alliance vitale entre la science naturelle actuelle et la politique démocratique et offrent des suggestions et des approches concrètes qui découlent, comme les théories elles-mêmes, de nos propres problèmes et perspectives, pas de ceux des siècles précédents. Il est temps d’évoluer.

Mott Greene est professeur de Science et d’éthique à l’Université de Puget Sound à Tacoma, Etat de Washington.

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