par
Robert K. Kaufmann
traduit de World Watch
La notion d’un monde se rapprochant inexorablement d’un pic de la production de pétrole a été rendue célèbre par le géologue M. King Hubbert. Fin 1950, début 1960, Hubbert a utilisé une simple courbe en forme de cloche pour prévoir le taux de production annuel des 48 Etats américains contigus (voir graphique). A une époque où la production de pétrole était en augmentation rapide, Hubbert avait prévu qu’elle atteindrait un pic en environ une décennie (1965-1970) et qu’elle commencerait à décliner. Malgré les moqueries presque unanimes dont il a fait l’objet, ses prévisions se sont révélées remarquablement précises. La production pétrolière a atteint un pic en 1970 et a entamé ensuite un déclin assez régulier. On peut observer une courbe similaire en forme de cloche dans plusieurs autres pays producteurs de pétroles comme la Norvège, le Royaume-Uni et l’Egypte.
Des recherches ultérieures ont montré que la prévision de Hubbert tenait à la fois du génie et de la chance. La production américaine de pétrole était déterminée par les coûts de production, les prix du pétrole et la quantité de pétrole « bloquée » par la Texas Railroad Commission dont l’objectif était de stabiliser les prix en ouvrant et en fermant des puits de pétrole au Texas pour assurer un équilibre entre l’offre et la demande entre les années 1930 et les années 1970. Si les prix avaient évolué d’une autre manière ou si la commission avait contrôlé la production selon d’autres critères, la prévision de Hubbert aurait probablement été moins précise.
La part de chance à été sous-estimée par ceux qui utilisent la méthode de Hubbert pour prévoir le pic de la production mondiale de pétrole. Ils se sont constamment trompés dans leurs prévisions, annonçant un pic imminent et ne se rétractant qu’après avoir constaté que la production continuait d’augmenter après la date prévue. La méthode de Hubbert ne permet pas de prévoir le pic de la production mondiale de pétrole car elle confond le ralentissement de la consommation dû au prix dans les années 1970 et 1980 avec les effets de l’épuisement des ressources.

Le génie de l’approche de Hubbert vient du simple aspect de sa courbe en forme de cloche : les incertitudes relativement importantes sur les ressources de pétrole récupérables ont un effet relativement limité sur la date du pic. Par exemple, si l’on actualise l’analyse de Hubbert en 2003 et que l’on inclut la production de l’Alaska, on voit que 230 milliards de barils seront produits aux Etats-Unis, ce qui représente presque une augmentation de 30% par rapport à l’estimation première de 171 milliards de barils faite par Hubbert. Malgré cette augmentation, le moment du pic ne recule que très peu. Plus simplement, comparées aux estimations pessimistes, les estimations optimistes sur la quantité restante de pétrole ne repoussent le pic que légèrement. Cela étant, je peux affirmer en toute confiance que le pic de la production mondiale de pétrole se produira de mon vivant (j’ai 48 ans).
Le pic de la production mondiale représente un changement fondamental dans l’approvisionnement. Avant le pic, la production peut augmenter de manière importante, n’entraînant que peu ou aucun augmentation des prix (voir graphique). Cela est possible dans la mesure où une grande partie des ressources mondiales se trouve dans un petit nombre de très grands champs pétroliers. Il y a, par exemple, plus de 14 000 champs pétroliers aux Etats-Unis. Les 100 plus grands renferment presque 40% des ressources totales. Il est relativement bon marché d’augmenter la production de ces grands champs. Cependant, une fois épuisés, ils sont remplacés par des champs qui ne font qu’un dixième ou un centième de leur taille. Ces champs, plus coûteux à exploiter, réduisent la rentabilité de la production même si les prix augmentent.
L’histoire de la production américaine illustre bien l’importance des coûts de production. La production pétrolière dans les 48 Etats contigus a été multipliée par plus de dix entre 1900 et 1970, mais le prix réel du pétrole n’a presque pas augmenté. Après 1970, le prix réel a doublé puis triplé. Cette hausse des prix a entraîné un doublement du nombre de forages. Malgré cela, la production a décliné de presque 20%. En conséquence, les secteurs du pétrole et du gaz ont absorbé une part plus importante de l’investissement national sans augmenter leur contribution au PIB, entraînant le gaspillage de centaines de milliards de dollars.
Les effets économiques du pic vont plus loin que la hausse du prix de l’essence. Comme le pétrole jaillit du sol et se raffine facilement, il génère un important « surplus énergétique » à savoir, la différence entre l’énergie obtenue et l’énergie nécessaire pour l’obtenir. Cet important surplus d’énergie alimente les secteurs non énergétiques de l’économie : les marchandises peuvent être importées et exportées sans trop de frais supplémentaires, les gens peuvent vivre loin de leur travail et une petite partie de la main d’œuvre peut nourrir ceux qui produisent les biens et les services que nous associons à la modernité. Tout cela pourrait changer à la suite du pic de la production pétrolière. Après le pic, il faudra plus d’énergie pour extraire chaque baril de pétrole, ce qui réduira le surplus destiné aux autres secteurs de l’économie.
Aucun des carburants alternatifs étudiés à l’heure actuelle ne génère un aussi grand surplus ou ne peut être utilisé de manière aussi efficace que le pétrole. Cette réduction du surplus énergétique différencie le pic de la production mondiale de pétrole des autres transitions énergétiques. Alors que la société est passée du bois au charbon puis du charbon au pétrole, chaque source d’énergie était « meilleure » que la précédente. Elle pouvait être utilisée de manière plus efficace et générer un surplus plus important.
Cela ne fait qu’augmenter la difficulté d’une transition inévitable. Les carburants alternatifs peuvent générer un surplus d’énergie suffisant pour faire fonctionner les économies américaine et mondiale mais, pour cela, les infrastructures nécessaires à leur production devront être plus grandes que les infrastructures pétrolières actuelles. Si 1 BTU (British Thermal Unit) de pétrole peut être utilisé pour extraire 50 BTU de nouveau pétrole du sol (c’était le ratio au moment du pic aux Etats-Unis), la plupart des alternatives produisent 2 à 10 BTU par BTU consommé. Les infrastructures nécessaires à de telles alternatives devraient être de cinq à vingt cinq fois plus grandes que les infrastructures pétrolières.
Raffinerie BP en Ecosse.
Crédit photo : Charlie Mitchell/Shutterpoint.com
Ces infrastructures étendues nécessitent une transition bien calculée. Si l’infrastructure pour les énergies alternatives est mise en place avant que le pic ne survienne, l’énergie utilisée pour ce faire aura un impact relativement réduit sur les secteurs non énergétiques de l’économie. Inversement, si la société attend d’avoir passé le pic, la construction de grandes infrastructures pour produire ces carburants alternatifs détournera de grandes quantités d’énergie des secteurs non énergétiques au moment même où l’approvisionnement total et le surplus d’énergie du pétrole commenceront à chuter. En bref, la société doit payer le prix de la transition. Nous pouvons le payer maintenant, alors que nous avons encore du pétrole en banque, ou plus tard, quand notre compte en banque pétrolier se videra.
Les économistes nous assurent souvent que le marché stimulera les investissements nécessaires au moment opportun. Je suis moins optimiste. Les capacités du marché à anticiper le moment du pic et la vitesse du déclin sont limitées par le manque de transparence du marché pétrolier mondial. Les estimations de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) de ses réserves prouvées sont basées sur un mélange de géologie et de politique. Cette incertitude est dangereuse dans la mesure où la majorité du pétrole produit entre maintenant et le pic (et au-delà) proviendra de l’OPEP. Le marché ne peut pas connaître la quantité de pétrole restante et ne peut donc pas provoquer une augmentation anticipative des prix à l’approche du pic.
Le marché a donc besoin d’aide pour garantir que l’esprit d’entreprise permettra de réussir la transition. Mais pas le genre d’aide proposé par l’Energy Policy Act de 2005. Personne ne peut croire sérieusement que cela sera d’un quelconque soutien. Le projet de loi actuel montre que les républicains et les démocrates ont la même vision de la politique énergétique : ils donnent juste l’argent du contribuable à des groupes différents. Au lieu de cela, une politique censée devrait établir un environnement économique qui améliore les retombées économiques et réduise les risques qu’importent la recherche et le développement à long terme des énergies alternatives. Une telle politique devrait imposer une taxe énergétique importante sur les BTU ou le carbone qui disparaîtrait progressivement sur une longue période, peut-être 20 ans. Cela indiquerait aux entrepreneurs la présence d’un marché pour les énergies alternatives. De plus, une augmentation des taxes sur l’énergie devrait être compensée par la réduction d’autres impôts, comme les charges sociales et l’impôt sur les sociétés. Les études économiques montrent qu’une telle approche peut apporter des solutions bénéfiques pour tous - réduisant la consommation d’énergie (et les dégâts environnementaux qui ne sont pas payés par les utilisateurs), stimulant la recherche et le développement dans le domaine des énergies alternatives et accélérant la croissance économique. On peut noter que les taxes ne favorisent pas une technologie en particulier - c’est le marché qui s’en charge et il est plus perspicace que n’importe quel politicien (ou économiste !)
La politique du gouvernement relative à la prochaine transition énergétique doit rechercher l’efficacité économique mais cela ne doit pas être le seul critère. Les impacts potentiellement importants peuvent forcer les décideurs à s’appuyer sur le principe de précaution (voir p.30), qui compare les coûts d’un comportement correct à ceux d’un comportement incorrect. Nous savons que la production de pétrole atteindra un pic de notre vivant, nous sommes presque sûrs que les prix du marché n’anticiperont pas ce pic et nous savons que le fait de ne pas avoir d’alternatives en place au moment du pic aura des conséquences économiques et sociales énormes. Ainsi, si aujourd’hui la société en fait trop pour encourager les énergies alternatives, il y aura une perte au niveau de l’efficacité économique. Mais si aujourd’hui, la société n’en fait pas assez, les effets pourraient être désastreux. Dans ces conditions, ne pas développer suffisamment les énergies alternatives au nom de l’efficacité économique semblera, avec du recul, aussi aberrant que de réarranger les transat du pont du Titanic.
Robert K. Kaufmann est professeur au Centre pour l’Energie et les Etudes Environnementales de l’Université de Boston, l’auteur de trois livres et de plus de 50 articles évalués par ses pairs et travaille en tant que consultant pour la Japan National Oil Corporation, La Banque Centrale Européenne et le gouvernement américain.