par
James Gasana
traduit de World Watch
Traduction d’Alexandre Friederich
Introduction de l’éditeur
Le 6 avril 1994 un avion transportant les présidents du Rwanda et du Burundi, Juvenal Habyarimana et Cyprian Ntaryamira, est abattu par un missile. Les deux hommes sont tués. Tous deux appartenaient à l’ethnie Hutu. Si l’on ajoute à cet événement l’assassinat au mois d’octobre de l’année précédente du président du Burundi Melchior Ndadaye, cela fait trois présidents Hutus assassinés en six mois.
Un représentant politique rwandais a comparé le crash de cet avion au fait de "jeter de l’huile sur le feu". Un conflit débouchant sur un génocide éclata dans le pays entre les Hutus et leurs rivaux Tutsis, lesquels n’avaient pas de pouvoir au Rwanda mais avaient créé des bases chez le voisin ougandais d’où ils lançaient des attaques contre le régime responsable de leur évincement. Des bandes de Hutus tuèrent un grand nombre de Tutsis dans l’espoir de contenir l’invasion. Mais au bout de quelques semaines, les Tutsis reprirent le contrôle et exercèrent des représailles contre les Hutus qui se virent contraint de quitter le pays par centaines de milliers.
Les massacres de part et d’autre atteignirent un tel degré dans l’horreur qu’à travers le monde, ceux qui jusqu’aux nouvelles du génocide s’étaient peu intéressés au Rwanda, s’interrogèrent avec perplexité sur les causes de cette fureur. Les médias déclarèrent que le conflit était lié à de profondes haines ethniques, mais ceux qui eurent l’occasion de vivre dans le pays les années précédant le conflit savent que ce n’est pas aussi simple. Les véritables causes de ce déchaînement de violence tiennent à un demi-siècle de croissance démographique accélérée, de dégradation des terres, d’accès inéquitable aux ressources, de batailles pour le pouvoir politique, de famines et de trahisons.
James Gasana, qui fut ministre de l’agriculture et de l’environnement du Rwanda de 1990 à 1992 et ministre de la défense de 1992 à 1993, essaya en vain de prévenir son gouvernement des risques d’implosion. L’article qui suit est une adaptation d’un document qu’il rédigea pour le groupe de travail de l’IUCN sur l’environnement et la sécurité ; il explique en quoi le déclin économique et environnemental prépara l’effondrement social. Cette leçon a des implications pour toute région où la pression démographique menace de rendre insuffisante la quantité des ressources de base disponibles.
Remember Rwanda
Jusqu’à la fin des années 50, le Rwanda était dominé par les Tutsis tant sur le plan sociologique que politique. Les Tutsis ne représentaient pas plus de 10 à 15 % de la population mais ils possédaient la plus grande partie des terres arables. En outre, plus de 95 % des chefs appartenaient à cette ethnie, qui occupait également 88 % des postes dans la bureaucratie. En 1959, une révolution déclenchée par les paysans du sud du pays amena les Hutus au pouvoir et déboucha sur une redistribution des terres en faveur des sans-terre. De nombreux Tutsis appartenant à l’aristocratie trouvèrent refuge dans les pays voisins, en particulier en Ouganda, d’où ils lancèrent dans les années 1960 des attaques contre le régime rwandais.
A compter de cette date, les Hutus, qui dirigeaient le pays sur la base d’un régime à parti unique au sein duquel les Tutsis n’étaient pas représentés, vécurent dans la crainte de la contre-révolution. Les hostilités entre les deux groupes furent encore exacerbées par le contexte de guerre froide de ces années, les pays communistes armant les Tutsis, les pays occidentaux soutenant le régime Hutu.
En 1973, en raison aussi bien de dissensions internes que d’attaques externes, le régime succomba à un coup d’Etat. Le général Habyarimana, soutenu par une faction nordiste de l’armée, prit le contrôle du groupe du sud qui avait progressivement accaparé le pouvoir après l’indépendance en 1962. Habyarimana devait tenir le pouvoir les vingt années suivantes, mais en butte à des difficultés toujours plus grandes. Sans ces deux décennies de pouvoir, les événements de 1994 demeurent incompréhensibles.
L’histoire commence par un formidable essor démographique. D’une population de 1 million 887 mille habitants en 1948, le Rwanda passe à une population de 7 millions 500 mille en 1992, ce qui en fait le pays le plus peuplé d’Afrique noire. La plupart des gens étaient des fermiers pauvres et ils devinrent plus pauvres encore dans les années 1980 suite à la "mise à l’écart" ("pembenisation", qui vient du mot swahili "pembeni" ou "à côté" tel qu’il est utilisé dans l’expression rwandaise "gushyira i pembeni").
L’ironie veut qu’une des raisons principales de la pembenisation ait été le programme d’occupation des terres lancé dans le cadre de la révolution de 1959 et dont le but était d’offrir un accès plus équitable au patrimoine national. Les révolutionnaires n’avaient pas prévu ce qui aurait lieu après que les enfants se seraient divisé la terre héritée de leurs parents. En effet, avec la croissance démographique, les terres héritées, déjà petites au départ, allaient devenir plus petites encore.
"Dans le même temps, les terres que possédait l’élite au pouvoir augmentaient en surface car les riches Hutus du nord et leurs alliés passèrent une grande partie des années 1970 et 1980 à accaparer les terres dans leurs propres états, ce qui bien entendu réduisit proportionnellement la quantité de terres disponibles pour les fermiers pauvres. Ainsi furent-ils nombreux à occuper des terres marginales (en pente ou de composition acide) où les récoltes sont chiches. En 1989, environ 50% des terres cultivées du Rwanda se trouvaient sur des pentes de 10 degrés ou plus. De telles pentes souffrent d’une érosion accélérée lorsqu’elles sont labourées, phénomène qui relança le cycle de la pauvreté.
En 1990, l’érosion provoquait la perte de 8’000 hectares par an c’est à dire de quoi nourrir environ 40’000 personnes par an. De plus, la demande de terres excédant la disponibilité, toutes les terres virtuellement cultivables (hormis celles que détenait l’élite) étaient cultivées. Le temps de jachère nécessaire à la régénération de la terre n’étant plus respecté, la fertilité déclina rapidement.
Parallèlement à la croissance de la population augmentait la demande d’énergie. Le Rwanda était fortement dépendant pour son énergie de la biomasse - bois ou résidus agricoles. Ces années-là, la plus grande partie de l’énergie provenait du bois de chauffage, mais dans la mesure où la quantité de bois nécessaire était en constante augmentation, le bois se raréfia rapidement. La déforestation exposa les terrains en pente aux ruissellements et provoqua une érosion accrue. En 1991, nous estimions que la croissance annuelle d’arbres permettrait de couper l’équivalent de 1,9 millions de mètres cubes de bois alors que la demande de consommation pour la même période atteindrait environ 4,5 millions de mètres cubes. Cette coupe excessive avait encore un autre impact sur la situation des fermes : étant donné l’insuffisance de bois, les gens augmentaient leur dépendance énergétique à l’égard de la paille et des autres résidus céréaliers, ce qui impliquait que ces résidus ne retournaient pas fertiliser la terre. Ce manque se chiffrait à environ 1,7 tonnes de matière organique par hectare de terre et par an. La conjonction de ces différents facteurs aboutit à une baisse désastreuse de la production alimentaire.
Les deux tiers de la population du Rwanda étaient dans l’incapacité de satisfaire le besoin alimentaire minimum de 2100 calories par personne et par jour. En moyenne, un individu disposait d’environ 1900 calories, ce qui signifie qu’il s’affaiblissait physiquement de jour en jour, sans même parler du désespoir qu’entraîne une telle situation. Cependant, il n’existait pas d’alternative à l’agriculture de subsistance. A la fin des années 1980, le taux de chômage parmi les adultes ruraux atteignait 30%.
Pendant les années 1980, la détérioration de la situation rurale, particulièrement dans le sud où vivaient la plupart des paysans pauvres, générait un fort ressentiment contre le gouvernement Hutu qui accumulait les richesses en faveur de l’élite du nord. Il est important de garder à l’esprit le fait qu’au pouvoir comme parmi les paysans, la majorité était Hutu, le ressentiment étant donc dû à des motifs économiques et non pas ethniques. Toutefois, à la fin de la décennie, tandis que des rivalités divisaient les Hutus, les rebelles commandés par des Tutsis réfugiés en Ouganda jugèrent que le moment était propice au déclenchement d’une guerre totale contre le régime.
En 1990, les paysans rwandais étaient donc victimes de la faim et de la guerre. A l’occasion d’une interview à Radio Rwanda, des représentants de l’association de paysans Twibumbe Bahinzi déclarèrent :
"Il y a une situation de famine générale dans le pays, mais elle est difficile à éradiquer car ce sont exclusivement les cultivateurs-pasteurs [les paysans] qui endurent ses conséquences tandis que les "éduqués" [l’élite] profitent de ses effets secondaires. Ceux qui devraient nous aider à combattre cette famine nous sont inutiles. (...) Il ne faudra pas moins qu’une révolution identique à celle de 1959 (...). A terme, c’est la guerre. Même si les cultivateurs-pasteurs peuvent toujours labourer la terre, ils ont de la peine à travailler dans de bonnes conditions quand ils ont passé la nuit à tenir des barrages routiers et ne savent pas s’ils vont pouvoir récolter..."
Rétrospectivement, cette déclaration confirme que même sous la menace de la guerre, les paysans ne considéraient pas le problème ethnique comme central. C’était encore un problème entre les riches et les pauvres, entre le Nord et le Sud. En 1991, suite à l’aggravation des divisions entre Hutus, le président Habyarimana dut abandonner le principe du parti unique et autoriser un gouvernement multipartite. Mais il se cramponna à la présidence. Quelques groupes dissidents tentèrent de l’affaiblir en ayant recours à des bandes de jeunes désoeuvrés venus du sud. Ceux-ci organisèrent des émeutes sporadiques et perpétrèrent des actes de vandalisme destinés à déstabiliser le régime. Ces groupes se nommaient Inkuba ("tonnerre"), et Abakombozi ("libérateurs").
Les chefs de ces groupes excitaient les jeunes en liant directement leur misère à l’accumulation de la terre par l’élite du nord et ses alliés. Ce n’était pas aussi simple, évidemment. D’autres facteurs comptaient, parmi lesquels un effondrement dans les années 1980 des prix du café sur le marché mondial qui fit passer la valeur du café rwandais d’exportation de 60 dollars per capita à la fin des années 1970 à 13 dollars en 1991. Mais le subterfuge politique fonctionna. Une étude de la nature des actes de violences commis par les Inkuba et Abakombozi montre que ces actes avaient lieu le plus souvent dans des zones à bas revenus où la consommation alimentaire était tombée à 1500 calories par jour. De fait, un tableau répertoriant la production d’énergie alimentaire dans chacune des dix préfectures rwandaise montre que les violences liées à des facteurs sociopolitiques ont eu lieu dans dix-huit communes (communautés) où la production se situait au-dessous de 1600 calories par jour et dans aucune où elle était au-dessus de ce chiffre.
Les Hutus au pouvoir, craignant de perdre leurs positions au gouvernement et leurs propriétés, recrutèrent eux aussi de jeunes hommes chargés d’assurer leur protection. Le parti choisit des jeunes dans ses rangs et les organisa sous le nom de Interahamwe. Ils furent chargés de protéger les politiciens et leurs terres contre les jeunes de l’opposition et contre le nombre grandissant de squatters ayant fui les collines appauvries. Dans certains cas, l’ Interahamwe "re-libéra" des terres que les groupes de jeunes de l’opposition du sud avaient saisi ou occupé.
Habyarimana tenta par tous les moyens de briser l’opposition des paysans, cherchant à rallier leurs représentants à sa cause et les enjoignant d’abandonner leur discours sur la pauvreté rurale. En contrepartie, il promettait que leurs revendications seraient satisfaites et dépêchait ses partisans avec la tâche d’obtenir qu’ils reportent leur colère sur les attaquants Tutsis.
En 1991, les Tutsis installés en Ouganda contribuaient indirectement à la réussite de cette stratégie d’Habyarimana en prenant pour cible des Hutus au cours d’attaques de guérilla. Des milliers de Hutus fuyaient la guerre et la famine et devenaient des "personnes déplacées intérieurement" (PDI). Elles étaient regroupées dans des camps de réfugiés. Les rebelles Tutsis prenaient alors ces camps pour cibles militaires. Au moment où entra en vigueur un cessez-le-feu, en 1992, la population de PDI avait atteint 500’000 personnes, mais ce cessez-le-feu dura peu, car dès le crash de l’avion dans lequel Habyarimana trouva la mort, la guerre reprit. En 1993, le nombre de réfugiés atteignit 1 million, dont 100’000 devaient périr avant la fin de la guerre. C’est durant la période qui succéda à l’assassinat du président qu’eurent lieu les actes de génocide les plus graves.
Les personnes déplacées intérieurement, plutôt que de se sentir accueillies et protégées dans les régions de leurs frères Hutus où elles s’étaient réfugiées, conçurent de la rancune. Les réfugiés trop nombreux rendaient en effet toute hospitalité traditionnelle impossible. La population était devenue progressivement insupportable dans les fermes, mais la situation était encore plus grave autour des camps de réfugiés où les DPI s’ajoutaient aux populations accueillies. Tandis que l’escalade guerrière se poursuivait, les disponibilités en énergie alimentaire tombèrent à 1’100 calories par personne, et tandis que les DPI étaient de plus en plus rancunières à l’égard de leurs frères Hutus (les populations hôtes avaient désormais faim elles aussi), elles étaient les victimes des attaques et des tueries de l’envahisseur Tutsi.
Au cours des deux années qui précédèrent le crash de son avion, le batailleur Habyarimana tout comme ses ennemis politiques tirèrent avantage politiquement de la situation désespérée à laquelle étaient confrontés les réfugiés. Les enfants de DPI et les adolescents sans école et souvent orphelins devinrent le principal contingent de recrutement des milices Interahamwe, lesquelles avaient pour charge de saboter et déstabiliser le régime. Dans le même temps, les envahisseurs Tutsis obligeant un nombre croissant de Hutus à quitter leurs terres, quand ils ne les massacraient pas, les DPI servaient également de contingent de recrutement à Habyarimana pour riposter à ces offensives et lui permettaient ainsi de récupérer quelques-uns des partisans qu’il avait perdus dans le conflit entre riches et pauvres. Pour la plupart des DPI Hutus, l’âpre réalité voulait qu’ils choisissent entre deux camps en guerre : le camp de ceux qui voulaient qu’ils meurent avant de voter et le camp de ceux qui voulaient s’accaparer leur vote avant qu’ils ne meurent.
Le crash de l’avion présidentiel préfigura en quelque sorte celui de la société rwandaise tout entière. Les extrémistes Hutus comptaient sur le choc et la peur du moment et utilisaient la garde présidentielle et l’Interahamwe (qui comptait surtout de jeunes Hutus DPI des camps proches de Kigali) pour assassiner les politiciens Hutus rivaux et tuer en masse les Tutsis. Les efforts entrepris pour repousser les Tutsis échouèrent et à la mi-juillet 1994, le RPF dirigé par les Tutsis l’emportait. Alors, plus de 2 millions de réfugiés Hutus s’enfuirent dans les pays voisins dont 1,2 millions en République Démocratique du Congo (RDC).Cet exode massif, bien que prévisible, eut un effet dévastateur sur la RDC tant à niveau environnemental, social que politique.
Dans le rapport que j’ai rédigé pour le groupe de travail de l’IUCN sur l’environnement et la sécurité, je suggérais qu’il faille retenir quatre leçons de ce chapitre tragique de l’histoire africaine. Premièrement, la croissance démographique rapide est le facteur principal de ce cercle vicieux nommé appauvrissement environnemental et disette rurale. Au Rwanda, il explique le recours à des terres marginales et en pente, le raccourcissement des périodes de jachère, la déforestation et la dégradation des sols, lesquelles débouchèrent sur une pénurie alimentaire.
Deuxièmement, la préservation de l’environnement est une condition essentielle de la réduction de la pauvreté à long terme. En conséquence, elle est un facteur essentiel dans l’élimination des liens de cause à effet entre l’appauvrissement environnemental et les conflits. A long terme, ceci ne sera possible que si le Rwanda se dote de moyens politiques agressifs dans le domaine du planning familial afin de réduire de façon drastique le taux de fertilité. Les dégradations occasionnées par les conflits peuvent aussi être réduites par l’adoption de formes d’agriculture durable basée sur des techniques qui améliorent la fertilité du sol et augmentent la production du bois de chauffage.
Troisièmement, il est primordial de briser la relation entre appauvrissement environnemental et conflit ethnique en la remplaçant par des solutions équilibrées reposant sur ce principe fondamental : tous les groupes sociologiques doivent avoir accès aux ressources naturelles. Le modèle de société où le gagnant rafle tout débouche sur une situation de peur facilement exploitable par des politiciens manipulateurs dénués de scrupules qui entretiennent l’inimitié ethnique et crée la violence.
Et quatrièmement, si l’on veut prévenir un conflit ethnique du type de celui qui a ravagé le Rwanda, il s’agit de repenser la nature de la sécurité nationale. Ce qui signifie, sans aucun doute, donner la priorité à la sécurité humaine et environnementale sur la sécurité des régimes ethno-politiques.
James Gasana fut ministre de l’agriculture et de l’environnement du Rwanda de 1990 à 1992 et ministre de la défense de 1992 à 1993.