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Sept tonnes

par Thomas Prugh
traduit de World Watch


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Sept tonnes / 130.9 ko




Je n’ai jamais pensé être tellement attaché aux choses que je possède. Mais il est certain qu’elles sont attachées à moi.

Ce petit aphorisme s’est imposé à mon esprit il y a quelques semaines, alors que je reprenais mon souffle au milieu de mon sous-sol, paralysé d’épuisement au terme de la quatrième journée consécutive de 15 heures passée à soulever, classer, empaqueter, guettant désespérément le reflux d’une marée obstinée d’objets que ma famille et moi avions accumulés.

Ces choses qui étaient entrées dans notre maison une par une, parfois par groupes de deux ou trois étaient insensiblement devenues un ensemble multiple. Dès lors que nous nous préparions à déménager, nous devions nous y confronter en bloc - et quelle masse ! Elle semblait se composer des milliers de choses. Bras ballants dans ma cave, je sentis une image éclore soudain dans mon esprit : Gulliver attaché au sol par des zillions de Lilliputiens ! Ces objets dont, pour la plupart, je ne pouvais me rappeler du moment de leur achat et dont je ne me servais plus du tout, avaient bien dû avoir servi, ou du moins éveillé une envie à une certaine époque. Ils n’avaient pas semblé encombrants jusque là, mais maintenant ils prenaient leur revanche au moment où j’essayais de trouver un espace pour les caser - casse-tête aussi simple mais aussi agaçant qu’un bout de ruban adhésif collé à vos doigts et qui ne veut s’en aller malgré vos efforts répétés. Chacun de ces milliers d’objets exigeait qu’un effort cérébral lui fût consacré : le garder ? le vendre ? le donner ? ou simplement le balancer ? Tandis que l’échéance approchait et que croissait mon désespoir, je dois admettre que beaucoup d’autres choses, autrement plus utiles, avaient été simplement jetées sans la moindre réflexion.

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On a beaucoup écrit sur l’homme et les objets qui l’entourent. Un livre éclairant sur le sujet s’appelle Material World : A Global Family Portrait, du photographe Peter Menzel . Il s’agit pour l’essentiel de photographies de familles du monde entier, dont les membres sont assis devant leur maison avec leurs possessions éparpillées autour d’eux comme s’ils étaient en pique-nique. Les contrastes sont frappants. Certaines familles apparaissant dans l’ouvrage jettent davantage en une année que ce que la plupart des gens posséderont durant toute une vie, alors que d’autres, tandis que d’autres se contentent de pommes de terre pour tout repas. Globalement, à chaque individu appartenant à la première catégorie répondent des douzaines de personnes de la deuxième vivant avec quelques centimes par jour. La plupart des familles semblent faire l’acquisition de choses lorsqu’elles le peuvent, mais cette capacité a moins à voir avec le mérite - bien des gens réduits à ne manger que du pain dans les pays les moins développés sont actifs dans deux ou trois emplois - qu’avec le hasard de la naissance. (Choisissez vos parents avec soin si vous voulez considérer votre aisance comme un dû.) Cependant, il ne semble ne exister aucune corrélation entre la richesse absolue et le bonheur familial, une conclusion étayée sur de nombreuses études économiques.

Un autre livre révélateur, Limited Wants, Unilimited Means - une compilation d’essais basés sur des données archéologiques et des études menées sur les quelques groupes chasseurs-cueilleurs qui subsistent encore aujourd’hui - permet de se dessiller singulièrement les yeux. La chasse et la cueillette peuvent être considérées sans doute comme l’état naturel de l’humanité ; les hommes ont vécu de cette façon pendant des centaines de milliers d’années avant que quelques groupes ne développent l’agriculture. (Deux théories s’affrontent pour expliquer ce développement : la première soutient que c’était à l’évidence une meilleure solution ; la deuxième, que la chasse et la cueillette fonctionnèrent si bien que les pressions démographiques forcèrent finalement les populations à se sédentariser et à passer au pastoralisme.) Mais les systèmes sociaux basés sur l’agriculture - avec leurs despotes, leurs systèmes de castes, leurs esclaves, le déséquilibre de la répartition des richesses, la misogynie qui en découle et d’autres disfonctionnements - ont été gangrenés par de nombreuses perversions.

L’ancienneté des pratiques de chasse et de cueillette nous incline à penser que ce mode de vie devait être bien pire que les modes de vie modernes. Bien entendu, nous avons connu bien des progrès depuis que l’humanité a commencé à pratiquer le fermage et à se spécialiser. Parmi les inventions assez récentes, je suis par exemple heureux de l’existence des vélos et des antibiotiques, mais je ne peux en dire de même des armes nucléaires ou de la téléréalité, entre autres inventions récentes. Mais ce qui crée un choc en lisant Limited Wants, c’est d’apprendre que, pour l’essentiel, les gens qui vivaient dans des groupes chasseurs-cueilleurs vivaient au moins aussi bien que leurs voisins agriculteurs. Les chasseurs-cueilleurs avaient une alimentation plus variée, il vivaient une vie plus égalitaire, et souffraient moins de l’exploitation et de la violence. Leur espérance de vie était égale à celle des agriculteurs, et même sans doute plus grande. D’une façon générale, les chasseurs-cueilleurs semblent avoir concédé peu d’avantages aux agriculteurs que nous célébrons pour avoir révolutionné la société humaine.

Les chasseurs-cueilleurs avaient très peu de biens propres. Les objets sont de peu d’utilité pour un chasseur-cueilleur ; et il faut en outre les transporter lorsqu’on se déplace vers une nouvelle destination. Les choses sont un poids, et leur absence, plutôt que d’indiquer la pauvreté, implique la liberté et l’autonomie.

Ces livres concluent tous deux que nos façons de faire, y compris nos modèles de consommation, sont avant tout des réalités culturelles. Les gens qui n’ont jamais été tentés par les sirènes de la consommation ne semblent pas ressentir comme un manque le fait de posséder peu de choses. D’autre part, beaucoup d’entre nous qui vivons à une époque et dans un environnement où non seulement l’abondance mais l’espérance d’une abondance toujours plus grande sont la norme, semblent en fait un peu perdus parmi nos tous objets ludiques. Même la corne d’abondance la plus généreuse ne rend pas à coup sûr heureux.

Ainsi donc je suis un produit - un esclave ? - de ma culture et j’ai appris à exiger beaucoup de choses. Mon hésitation à me débarrasser un jour de ces choses est donc surtout un réflexe mental : « J’aurai peut-être besoin de ceci. » J’ai donc essayé de me mettre dans la peau d’un chasseur-cueilleur nomade dont le mode de vie dépendait de sa mobilité parmi des aires de ressources locales desquelles il tirait de quoi subvenir à ses besoins de première nécessité. La nourriture, ou les objet de base, pouvaient être acquis ou fabriqués presque n’importe où. Je peux donc m’imaginer le chasseur-cueilleur se disant non pas « j’aurai peut-être besoin de ceci », mais plutôt, « je me procurerai ceci quand cela me sera utile ». Cette attitude peut facilement mener au sentiment que la planète prendra soin de nous pour toujours - la Terre Mère - pour autant que l’on connaisse bien le terrain où l’on vit.

Les gens dans les nations industrialisées ont des vies matériellement beaucoup plus complexes et la majorité d’entre eux ne connaissent que très peu le territoire qu’ils habitent. Pour nous, un tel mode de vie proche de la terre est synonyme d’anarchie. Notre sens de la Terre s’exprime à travers l’économie moderne conventionnelle, entièrement assujettie au « problème » de la « rareté ». Il ne fait aucun doute que la rareté est une réalité pour des milliards de personnes - en partie parce que la terre est peuplée de milliards d’individus et que des milliards viendront à leur suite, mais également en partie parce que certains d’entre nous se sont imaginés, plus ou moins inconsciemment, vivant dans un rêve d’opulence sybarite. Désirer autant nous condamne à la déception. Pendant ce temps, la biosphère paye, et paye encore.

Finalement nous avons déménagé. La facture du déménageur concernait quelque 6350 kilos d’objets que nous avons fait transporter par camion de Washington, D.C., au Colorado. Mais la revanche de la propriété continue. Nous sommes maintenant dans une maison plus petite avec moins d’espaces de rangement et bien que nous ayons travaillé dur pour nous débarrasser d’une multitude de choses par le biais de vide grenier, en vendant sur eBay, en donnant ou en envoyant à la décharge, nous en avons encore bien trop. Nous avons dégagé des espaces fonctionnels - des endroits où dormir, manger, travailler - dans ce fouillis, mais chaque déplacement d’une pièce à l’autre se fait encore le long de chemins étroits, serpente à travers des empilements de cartons, des morceaux de meubles et des tapis roulés qui n’iront nulle part. Ces choses semblent vouloir m’enseigner quelque chose. Vais-je un jour comprendre le message ?

Tom Prugh est éditeur de World Watch

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