par
Gary Gardner
traduit de World Watch
Mes deux jeunes enfants se débattent avec l’un des concepts les plus difficiles de la vie : le partage. Ils sont particulièrement déconcertés quand il s’agit de partager des choses qui n’appartiennent à personne en particulier, comme une place de choix dans la voiture, notre collection de livres d’enfants ou « le temps d’antenne » - celui ou celle qui fait l’objet du plus d’attention de la part de Papa ou Maman à un moment donné. Contrairement à leurs vêtements ou à leurs jouets, ces ressources communes sont à leur disposition et provoquent des disputes presque toutes les heures. Qui plus est, il semble que prendre soin de ces biens communs ne soit de la responsabilité de personne. « Qui a bien pu laisser ces livres traîner par terre ? » crie-t-on avec ma femme. Des petits doigts pointent l’un vers l’autre comme des épées tirées de leurs fourreaux.
Les disputes de Sam et Clara sont notre version familiale d’un défi difficile pour le développement durable : comment gérer - réellement partager - des ressources qui sont librement disponibles pour tout le monde, telles que les ondes ou le ciel qui absorbe les rejets de nos usines et de nos véhicules ? Il s’agit du « bien commun » - des ressources de valeur auxquelles aucun gardien ne restreint l’accès et qui peuvent s’épuiser. (Elles diffèrent des propriétés publiques telles que les parcs nationaux qui sont souvent appelés, et cela prête à confusion, « biens communs » ou « ressources communes ». Dans cet article, le bien commun fait référence à ces ressources naturelles accessibles librement mais limitées, et qui ne sont pas encore gérées ou régulées).
Illustration : C. E. Samworth
Aristote a été le premier à écrire à propos des ressources librement disponibles et il a observé que les choses accessibles à tous étaient celles dont on prenait le moins de soin. Garrett Hardin a rendu ce problème célèbre dans son essai de 1968 The tragedy of the commons, soulignant que les problèmes de libre accès représentaient un défi important dans un monde de plus en plus peuplé du fait du décalage entre l’intérêt privé d’utiliser ces ressources et l’intérêt social de les protéger. La formule de Hardin : ressource limitée + absence de régulateur = catastrophe.
Hardin cite l’exemple du pâturage communal, une ressource accessible à tous les villageois pour y faire paître leurs troupeaux. Le fermier qui fait paître son mouton sur les pâturages communs obtient un animal plus gras, qui n’appartient qu’à lui. Or l’érosion du pâturage est un problème qui concerne le village dans son ensemble. Tous les villageois bien sûr veulent profiter du bien commun qui est bientôt surexploité et le pâturage épuisé. Selon Hardin, la leçon à tirer d’un tel exemple de bien commun non régulé est que la recherche d’un intérêt personnel mène inexorablement à une « tragédie » dans laquelle la situation de tous est bien pire que si le bien commun avaient été correctement géré. Et, pour Hardin, ce qui est vrai pour le village est vrai pour la planète et pour les nombreuses ressources environnementales communes dont l’usage raisonné représente aujourd’hui un défi pour les peuples et leurs dirigeants.
On peut remarquer que l’issue de la catastrophe de Hardin est l’exact opposé de la conclusion d’Adam Smith qu’une « main invisible » transformera la recherche de l’intérêt privé en un profit pour la société dans son ensemble - une dynamique selon laquelle le profit d’un individu bénéficie à tous. Bien entendu, le marché ne fonctionne pas de la même façon que le bien commun, qu’il soit un libre accès à du bois ou à de l’espace sur l’autoroute. Mais la vision de Smith soulève une question : pourquoi ne pas convertir les ressources communes en ressources privées et permettre ainsi à la version optimiste de Smith, plutôt qu’à la tragédie d’Hardin, de dominer l’écriture de l’histoire de l’utilisation des ressources pour le 21ème siècle ?
En effet, de nombreuses personnes affirment que la privatisation est la manière la plus évidente d’échapper au destin de Hardin. On ne peut rien changer à la nature limitée des ressources communes, remarquent-elles avec justesse, mais on peut trouver des gardiens, des propriétaires privés, dont le nombre limité restreint l’accès aux ressources et qui sont motivés pour les préserver. C’est ce que les élus de la ville de Cochabamba en Bolivie ont cru quand ils ont décidé de privatiser le système d’approvisionnement en eau de la ville en le vendant à Bechtel, pensant que cela encouragerait la rénovation et la maintenance du système.
Mais la privatisation n’est pas une panacée. Pour commencer, il n’est pas facile de diviser et de vendre des ressources communes comme l’air pur ou l’eau douce (bien qu’il soit possible de vendre une procuration, comme le droit de polluer l’air, plutôt que de privatiser la ressource elle-même). Et les problèmes sociaux ne sont jamais loin : alors que celui qui aura pu acquérir les ressources aura intérêt à les préserver, il aura moins d’intérêts à voir ces ressources partagées équitablement. La vente de l’eau de Cochabamba a entraîné une hausse exorbitante des factures d’eaux domestiques - et des émeutes de la part des pauvres de la ville, à qui la hausse des prix interdisait l’accès à l’eau.
D’autres demandent à ce que soit le gouvernement qui ait la responsabilité des biens communs. Les Etats-Unis, par exemple, ont créé un système national de protection des forêts, et le gouvernement restreint leur utilisation pour les loisirs, la coupe de bois ou d’autres usages. Mais le contrôle central peut ne pas toujours fonctionner. La Thaïlande, le Niger et l’Inde, par exemple, ont nationalisé leurs forêts il y a plusieurs décennies, mais l’application des nouvelles lois était parfois trop coûteuse et nécessitait la présence d’un trop grand nombre de gardes forestiers. Les gardes-forestiers étaient souvent mal payés, donc plus enclins à accepter des pots-de-vin pour laisser libre l’accès aux ressources. La nationalisation a été dans ces cas-là une régression, dans la mesure où le contrôle national trop relâché a créé une situation équivalente à celle des ressources communes en libre accès - avec toutes les pressions liées à leur exploitation prévues par Hardin - au lieu d’une gestion des forêts au niveau du village, comme c’était le cas auparavant.
En effet, les exemples réussis de gestion au niveau local qui ont précédé les nationalisations nous mettent sur la voie d’une alternative à la privatisation et au contrôle gouvernemental. La politologue Elinor Ostrom affirme que la diversité des caractéristiques des cas de gestion des ressources communes offre une palette de solutions à la tragédie de Hardin. En exploitant les aptitudes et les spécificités locales, avec peut être un soutien du gouvernement, on peut permettre aux principaux concernés de trouver la solution qui leur convient.
C’est ce qui s’est passé avec les pêcheurs de langouste dans l’Etat américain du Maine. Ceux-ci ont développé une collaboration entre l’Etat et les autorités locales pour éviter d’épuiser les populations de langoustes. Les pêcheurs doivent appartenir à un syndicat local et ne peuvent travailler que dans des zones de pêche locales soigneusement délimitées. Les syndicats fixent les règles de pêche dans leurs zones et les font appliquer. De son côté, l’Etat stimule le taux de régénération des langoustes en fixant des lois établissant une taille minimale pour la capture des langoustes et interdisant de pêcher celles qui portent des œufs. Il aide également à résoudre les disputes entres les ports quand les groupes locaux en sont incapables.
Il est intéressant de constater que ni le gouvernement ni les syndicats ne limitent le total de langoustes pouvant être pêchées. Or l’effort de conservation a été plutôt réussi et efficace : la connaissance des caractéristiques uniques de chaque zone aide les pêcheurs à développer des règles adaptées aux situations. Et les pressions de leurs pairs rendent ces règles aussi naturelles que possible pour eux. Pour sa part, l’Etat reste largement en dehors des affaires locales, préférant définir un cadre global pour une pêche durable et arbitrer les disputes occasionnelles - rôles pour lesquels il est bien positionné. Il est peu probable que seules les lois du marché ou les décisions d’un gouvernement central puissent préserver les zones de pêche aussi efficacement.
A mesure que la famille humaine et son appétit augmentent, la demande en ressources s’accroît et on se retrouve face à davantage de situations où il faut gérer les biens communs. Si on les laisse sans régulations, cela risque de déclencher des « tragédies ». Et parce que beaucoup de ces ressources - de la forêt amazonienne à la Grande Barrière de Corail en passant par une atmosphère sans trop de gaz carbonique - rendent d’innombrables services, tel que ralentir l’érosion, fournir un habitat pour de nombreuses espèces, ou rendre les précipitations prévisibles, leur perte serait une vraie catastrophe, au-delà de la perte des ressources elles-mêmes. La famille humaine doit clairement améliorer sa capacité à partager.
La coopération ne garantit pas la conservation : beaucoup ont coopéré à travers l’Histoire pour piller des ressources communes. Mais la tragédie de Hardin n’est pas une fatalité, pas plus que les revendications de Sam ou de Clara sur les ressources familiales ne doivent se terminer en disputes. Parfois Maman et Papa s’en mêlent pour encourager les enfants à partager ou, le plus souvent, instaurent des règles parentales. Mais la meilleure solution est parfois d’encourager les enfants à se débrouiller eux-même. Trouver des façons équitables de partager constitue une part importante du développement des enfants ; cet apprentissage pourrait se révéler crucial pour aider les sociétés à devenir des civilisations viables.
Gary Gardner est directeur de recherche à l’Institut Worldwatch.