par
Gary Gardner
traduit de World Watch
La rubrique « Travail de terrain » apparaît en alternance dans L’état de la planète sous la forme d’articles et de petits encadrés qui dévoilent la substance des articles de fond. Le lien est effectué au moyen de l’icône figurant à gauche.
Une étude, menée en 2001 par la Fondation nationale des sciences (USA) et la Commission européenne, a révélé qu’un quart des Américains et un tiers des Européens croient que le soleil tourne autour de la Terre. Galilée devait être apoplectique considérant le tribut qu’il a payé - confinement à résidence et condamnation à la fin de sa vie - pour avoir soutenu que c’est bien le soleil qui est au centre de notre système solaire. Son affirmation n’était pas qu’un simple détail d’astronomie, mais défiait bel et bien la conception courante de la place qu’occupe l’humanité dans le cosmos.
Changer une vision du monde n’est, semble-t-il, pas sans conséquences. Ce qui fut vrai pour Galilée pourrait également s’avérer quant aux efforts déployés en vue de construire des sociétés durables. Le développement durable nécessite des changements sur tellement de niveaux - allant de la façon de nous alimenter, de nous transporter, à l’énergie que nous consommons sans parler de notre conception de la nature - que ce concept ne peut être compris sans un regard fondamentalement nouveau sur la réalité. Notre vision du monde englobe nos postulats sur la réalité : le fonctionnement du monde, ce qui importe ou pas, ce qui est plus ou moins important. Il s’agit là de déterminants puissants des choix politiques et des styles de vie. Aucun changement sociétal majeur - y compris le passage à des sociétés durables - ne prend place sans une évolution correspondante des regards portés sur le monde.
Les visions du monde ont modelé les réponses que les gens donnent à ce que l’historien des religions Huston Smith appelle les trois défis humains persistants : obtenir de la nourriture et un abri (les défis naturels), cohabiter ensemble (la question sociale), et se situer par rapport au tout (la question religieuse). Ces défis sont présents de tout temps, mais leur importance relative change à travers les âges. Les anciens accordaient une grande importance à la compréhension de leur place dans le cosmos - les temples et les sites cérémoniaux, principales constructions des civilisations anciennes, en témoignent. Aujourd’hui, comme l’atteste la construction de barrages, d’aéroports, de centrales électriques, et une myriade d’autres projets d’ingénierie, les sociétés modernes ont centré leur action sur la maîtrise de la nature pour le bien-être de l’humanité. Les sociétés post-modernes émergentes semblent, elles, valoriser l’interdépendance comme l’attestent tous les progrès récents depuis l’extension des droits civils des femmes et des minorités aux technologies de réseau.
Dans ce schéma, le développement durable peut être compris comme une idée post-moderne. Il ne rejette pas en bloc l’ère moderne, mais adopte un regard critique sur la vision scientifique du monde issu du siècle des Lumières. Les Lumières ont fait émerger de nombreuses perspectives nouvelles, dont la notion selon laquelle le monde est tel une machine dont le fonctionnement peut être compris à travers la déconstruction de ses composantes, et que ces dernières peuvent être remodelées pour servir les besoins spécifiques de l’Homme. Comprenez comment fonctionnent les gènes, par exemple, et vous pourrez les modifier pour créer de nouvelles cultures et développer de nouveaux médicaments. Cette perspective modulaire a donné aux scientifiques, et à des sociétés entières, une confiance sans précédent dans l’idée que le monde peut être perfectionné à l’image de l’Homme.
Tout cela est assez grisant et la science a fini par dominer la manière dont les sociétés industrielles s’organisent, avec un succès sans précédent. Une espérance de vie accrue, une santé toujours meilleure, une éducation largement diffusée, de plus grandes opportunités et une prospérité accrue - autant de résultats issus de la conception du monde des Lumières. Ces considérables avancées ont permis à la science d’occuper une place de choix parmi les institutions de la plupart des sociétés industrielles. Comme l’a fait observer un chercheur indien en 1960, « Seule la science peut venir à bout de la faim et de la pauvreté, de l’insalubrité et de l’illettrisme, de la superstition et du poids des coutumes et des traditions... L’avenir appartient à la science... »
Pour ceux qui voient l’avenir dans le développement durable, le problème de cette affirmation est sont caractère exclusif. Ce n’est pas que la science soit techniquement prédisposée à commettre des erreurs, mais plutôt que la manipulation de parcelles de réalité, au détriment de l’ensemble, provoque des dysfonctionnements environnementaux et sociaux importants. Par exemple, les engrais industriels sont une solution habile pour l’approvisionnement des cultures en azote, en phosphates et en potassium, mais contrairement au fumier, ils ne procurent pas les matières organiques dont les sols ont besoin. Sans cette matière organique, les nutriants des engrais chimiques s’écoulent depuis les fermes vers les cours d’eau, les rivières et les océans où ils engendrent partout d’immenses « zones mortes ». Par ailleurs, la production d’engrais chimiques est extrêmement gourmande en énergie. Ainsi, un regard rivé sur l’immense capacité des engrais à livrer des nutriants passe sous silence les conséquences multiples de la technologie.
En appliquant cette perspective élargie aux développements du XXe siècle, il devient évident qu’en forgeant notre monde physique avec l’habileté que l’on sait, l’homme a certainement créé de merveilleuses avancées pour l’humanité, mais aussi la planète la plus dysfonctionnelle et menacée de l’histoire. Le défi pour l’humanité est de préserver et d’élargir les avantages du siècle dernier tout en évitant ses principaux pièges. La vision qui nous guidera dans cette direction sera scientifique, c’est certain, mais elle fixera bien davantage son attention sur les interconnexions entre les diverses disciplines scientifiques, de même qu’entre les sciences dures et les sciences humaines.
Le Dr Vandana Shiva, physicienne et militante, a avancé cette idée, en soulignant que la science occidentale ne constitue qu’un type de savoir parmi d’autres. La science pose problème du moment où elle exclut « les autres personnes qui savent, et les autres modes de savoir », en référence, notamment, aux peuples autochtones et à leur vision du monde. Parce que les autochtones ne voient pas en premier lieu la nature comme une ressource, mais comme un réseau vital sur lequel l’humanité s’appuie, leur approche de la nature est un mélange complexe de savoirs scientifiques étendus et de ressources non scientifiques, tels les mythes et les rituels.
Pensons au peuple Tlinglit du nord ouest des Etats-Unis pour qui l’écorce des cèdres est une ressource économique importante. Avant de récolter l’écorce, les Tlinglits procèdent à une séance rituelle d’excuses aux esprits qu’ils croient présents dans les arbres et leur promettent de n’utiliser que ce dont ils ont réellement besoin. Cet enchevêtrement naturel entre économie et spiritualité pourrait être à la base d’une nouvelle éthique de consommation. Si j’adressais des remerciements à chaque fois que j’allume la lumière, que j’utilise une feuille de papier ou que j’utilise ma voiture - et si je promettais de n’utiliser que le strict nécessaire - mes habitudes de consommation seraient très certainement bien plus durables.
Une perspective élargie n’exige pas nécessairement une dimension spirituelle. La théorie économique pourrait être radicalement transformée simplement en faisant de l’environnement naturel le fondement de toute économie (contrairement à la pensée économique dominante qui isole la production et la consommation du reste de la réalité). L’écologie économique le fait : elle considère les ressources comme finies, alors que les théories économiques dominantes partent du principe que les entrepreneurs et les scientifiques trouveront toujours des substituts aux réserves de pétrole, bois, eau et autres ressources qui vont en s’épuisant. Ces divergences de présomptions sont importantes : dans un monde qui se dirige vers une augmentation de 40 % de la population d’ici 2050, et avec une escalade de la consommation dans toutes les régions du monde exceptées les plus pauvres, reconnaître les limites de la nature est un défi pour la croissance - moteur de l’économie moderne.
Si cette conclusion apparaît comme une voie sans issue, qu’en est-il de la vision de l’économie écologique ? En considérant que les déchets sont la preuve d’une économie inefficace, redessinons les économies de façon à ce que les matériaux circulent en boucle, comme nous l’enseigne la nature. Considérons aussi une utilisation à grande échelle de l’énergie solaire, source de vie de la planète depuis des milliards d’années. Et si les psychologues disent vrai en présumant que les gens désirent d’abord une bonne santé, des relations fortes, la liberté, et couvrir leurs besoins de base - et non la recherche éreintante d’une richesse illimitée - concevons une économie qui maximise l’accessibilité de ces objectifs. Travailler sur ces objectifs permettrait de réduire de manière radicale la croissance de l’utilisation des matières premières et des énergies fossiles, alors que l’élévation de la qualité de la vie se poursuivrait. Tout dépend du regard que l’on choisit de porter sur le monde.
Gary Gardner est directeur de recherche chez Worldwatch.