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Un appétit insatiable
Réaffirmer les enseignements religieux sur la consommation.

par Gary Gardner
traduit de World Watch


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Un appétit insatiable / 375.4 ko




Dans son livre God’s Politics, le pasteur évangéliste Jim Wallis raconte une anecdote qui s’est déroulée à l’époque où il faisait son séminaire : l’un de ses camarades a pris une paire de ciseaux pour découper dans une vieille bible tous les versets qui se rapportaient à la pauvreté et à la richesse. Il ne restait du livre que des lambeaux, se souvient Wallis ; on retrouve ces thèmes économiques plus que n’importe sujet dans les écritures hébraïques, exception faite de l’idolâtrie, et dans les évangiles, dans un verset sur sept. La bible mutilée est devenue un accessoire efficace pour ses sermons. « Je la tenais bien haut devant les congrégations américaines et je disais : mes frères et mes sœurs, voilà notre bible américaine ; elle est pleine de trous » Les espaces vides constituaient les enseignements passés sous silence qui favorisent les pauvres et soulignent les obligations économiques des riches.

Retrouver les enseignements économiques perdus - pas seulement ceux des traditions chrétiennes et judaïques, mais aussi ceux des autres religions du monde - pourrait être immensément bénéfique pour une économie mondiale qui doit faire face à des défis éthiques sans précédents. Le consumérisme de masse dans les pays riches a déjà détruit l’écosystème ; les changements climatiques, l’extinction des espèces, la destruction des forêts et l’assèchement et la pollution des cours d’eaux en sont les marques les plus visibles. Maintenant, des milliards de citoyens chinois ou indiens demandent leur part du gâteau de la consommation mondiale. Comment les aspirations des nations émergentes peuvent-elles être satisfaites sans endommager davantage l’environnement - tout en préservant des opportunités pour les pays plus pauvres, surtout en Afrique, de faire valoir leurs droits à la consommation ?

La consommation est, bien sûr, liée à la fois à la pauvreté et à la richesse : les pauvres sous-consomment, par définition, et les riches consomment généralement plus qu’ils n’en ont besoin, souvent en gaspillant. La sagesse religieuse en ce qui concerne la pauvreté et la richesse peut nous être utile face au dilemme éthique émergent posé par la consommation mondiale. Retrouver la sagesse oubliée enfouie dans les textes sacrés pourrait nous aider à esquisser les principes d’une nouvelle économie - des principes relevant à la fois les défis posés par la consommation et ceux posés par la pauvreté.

Les messages religieux inspirent et mobilisent les croyants sur le sujet de la consommation un peu partout dans le monde, du Sri Lanka à l’Alabama en passant par les ministères des Finances des principaux pays créditeurs. Dans chaque cas, les enseignements religieux (voir encart) font prendre conscience aux fidèles de la dimension morale de la consommation (et de ses conséquences, les dettes et les inégalités), parfois avec un impact considérable. Ils nous rappellent le force inhérente à la vision fondatrice de beaucoup de religions dans le monde.

Ni pauvreté, ni richesse

Prenons pour exemple la facilité avec laquelle l’ « économie Bouddhiste » peut déstabiliser les notions occidentales de consommation. Depuis son point de départ - le but d’une économie - l’approche bouddhiste se distingue. Comme il est expliqué dans le classique d’E.F. Schumacher Small is Beautiful, alors que les économies de marché sont censées amener la production et la consommation à leurs plus hauts niveaux, l’économie bouddhiste a un but différent : atteindre l’illumination. Selon Bouddha, ce but spirituel exige que l’on se libère du désir, la source de toutes souffrances. Ce précepte s’avère difficile à suivre dans des sociétés de consommation de masse, où les publicitaires font l’amalgame entre besoins et désirs et où l’avidité est une norme culturelle. L’attitude de base envers les biens matériels est une attitude détachée, en total contraste avec le désir de possession frénétique qui caractérise les sociétés non bouddhistes.

En effet, dans une perspective économique bouddhiste, avoir et consommer n’ont de sens que comme moyens d’atteindre un bien-être complet, dans lequel les besoins matériaux sont modérés et dans lequel les besoins culturels, psychologiques et spirituels sont également pris en compte. La consommation en tant que fin - chercher à posséder la maison la plus prestigieuse ou le dernier téléphone portable - est irrationnelle. En fait, dans la pensée bouddhiste, une personne rationnelle cherche à atteindre le plus haut niveau de bien-être en consommant le moins possible, dans la mesure où la consommation n’est qu’un moyen d’atteindre ce but supérieur.

De ce point de vue, le fait d’amasser des quantités toujours plus grandes de choses, d’engendrer des montagnes de déchets et de concevoir des biens qui ne sont pas faits pour durer (tout ce qu’il y a de plus normal dans une économie de consommation) est absurde et inutile. Le gâchis est immense, pas seulement en terme de création de déchets, mais parce que la dimension matérielle démesurée d’une vie de consommateur n’apporte pas davantage de bien-être. En effet, des sociétés de haute consommation comme les Etats-Unis, nous prouvent que lorsque les gens pratiquent la surconsommation de nourriture ou de loisirs sédentaires, il y a de grandes chances que leur santé en souffre. Le fait de trop travailler pour assumer ce train de vie très consommateur ne laisse que peu de temps pour des relations fortes, un autre élément nécessaire au bien-être.

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En cirant des chaussures, Delhi, Inde.

Photo : Wolfgang Schmidt/Peter Arnold, Inc.

L’éthique de consommation de l’économie bouddhiste semble s’être fortement enracinée au Sri Lanka par le biais d’un mouvement de développement à l’échelon du village connu sous le nom de Sarvodaya Shramadana, maintenant présent dans plus de la moitié des 24000 villages du pays. La consommation pour les Sardovayens est façonnée par leur vision du développement, résumée dans une liste de 10 besoins humains prioritaires :

-  Un environnement propre et beau
-  Un approvisionnement en eau potable suffisant
-  Des vêtements simples
-  Une alimentation équilibrée
-  Une maison simple
-  Les soins médicaux de base
-  Des moyens de communication simples
-  Des besoins frugaux en énergie
-  Une éducation complète
-  Une nourriture spirituelle et culturelle

Cette liste montre une approche vaste de la consommation modérée. Les biens sont « basiques », « simples » et « suffisants » ; cela communique une grande éthique de la sobriété. Les aspects non matériels, comme un environnement propre, une éducation complète et la prise en compte des besoins culturels et spirituels, sont sur un pied d’égalité avec les besoins matériels, ce qui suggère que les dimensions spirituelles et matérielles sont nécessaires à un développement complet. En bref, cette liste présente une conception matériellement plus étroite mais spirituellement plus large de ce qu’est une consommation saine que les sociétés de consommation.

Cette liste suggère également implicitement où se situent les limites de la consommation. Si la satisfaction des dix besoins essentiels permet une vie décente, rechercher à satisfaire des désirs en dehors de cette liste est nécessairement une preuve de « cupidité, de paresse ou d’ignorance » selon les mots d’un observateur Sarvodayen. La satisfaction de ces désirs serait un simple gaspillage de ressources.

Les objectifs de consommation du mouvement Sarvodaya ouvrent également des opportunités de développement plus larges dans la société. Une consommation modérée permet d’économiser des ressources pour les autres usagers, ce qui peut donc étendre la portée des efforts de développement potentiel. Indirectement, cette liste permet d’identifier de manière simple et rapide les individus ou les groupes ayant le plus besoin d’assistance. Ce serait beaucoup plus difficile à évaluer s’il s’agissait d’une longue liste, virtuellement sans fin de désirs plutôt qu’un nombre de besoins limités. Le résultat est la réalisation de l’objectif Sarvodayen « pas de pauvreté, pas d’opulence ».

Perspectives religieuses choisies sur la consommation
Hindouisme : Si l’on possède quelque chose en excès, il ne faut pas le garder. Il faut s’abstenir d’être avide. Acarangasutra 2.114-19
Confucianisme : L’excès et la privation sont également néfastes. Confucius, XI. 15
Judaïsme : Pourquoi dépenser son argent pour ce qui n’est pas du pain et son travail pour ce qui n’apporte pas satisfaction ? Isaiah 55:2
Christianisme : Si quelqu’un possède les biens du monde, et que, voyant son frère dans le besoin, il lui refuse son aide, comment l’amour de Dieu demeure-t-il en lui ? Epître de Jean 3:17
Islam : Mangez et buvez mais sans excès : il n’aime pas les excessifs. Coran 7:31

Respecter le Sabbat

Dans les traditions Juives et Chrétiennes, les problèmes de consommation sont liés à la question plus large des obligations d’une personne ou d’une société envers les pauvres. « L’économie de Sabbat » fait remonter la pensée économique biblique à l’évolution de la compréhension du sabbat dans les textes sacrés hébreux. L’analyse est radicale selon les standards économiques actuels.

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En vendant des cigarettes, Ile d’Hainan, Chine.

Photo : Chien-Min Chung/REUTERS©2001

Les théologiens de l’économie de sabbat notent que l’exhortation biblique à « respecter le sabbat » signifiait davantage pour les anciens Israélites que l’observation d’une journée sacrée dans la semaine ; cela signifiait également respecter la justice économique et préserver leur environnement. On peut prendre pour exemple l’histoire des hébreux errants dans le désert après s’être libéré du joug égyptien. Ils sont affamés et se plaignent à Dieu de leur condition. Dieu répond en leur faisant chaque jour tomber du ciel une pluie de manne, un acte de compassion accompagné d’instructions spéciales : les hébreux ne devaient ramasser que ce dont ils avaient besoin, ni plus ni moins. Ceux qui faisaient des réserves les retrouvaient pourries, alors que ceux qui ne recueillaient que le nécessaire avaient suffisamment à manger pour eux et pour toute la communauté. Le jour de sabbat, ils devaient se reposer, se souvenir de la générosité de Dieu, et réfléchir à l’abondance qui prévaut lorsque l’on pratique la modération.

Or le sabbat a pris graduellement un sens économique plus large. Dans l’Exode et le Deutéronome, par exemple, on rencontre le concept d’ « année sabbatique », où les dettes doivent être effacées, les prisonniers libérés et les champs laissés en jachères, offrant ainsi aux pauvres et aux terres épuisées un nouveau départ. Ensuite on retrouve dans les écritures l’année Jubilaire, qui a lieu toutes les sept années sabbatiques ou tous les 49 ans (sept étant le symbole de la perfection dans les écritures juives et chrétiennes). Cette « super-année sabbatique » reprend toutes les obligations des années sabbatiques précédentes, mais il est dit également que la terre, le moyen d’existence des hommes, doit être rendue à celui qui la possédait 50 ans auparavant. De cette façon, l’ardoise économique était effacée, assurant que personne ne reste perpétuellement en marge de l’économie.

En somme, explique l’auteur et activiste religieux Ched Myers, les enseignements du sabbat dans les écritures hébraïques renferment des principes économiques clairs qui sont aussi valables aujourd’hui qu’à l’époque où ils ont été écrits. Le premier principe est que les excès de la consommation, dans un sens comme dans l’autre, doivent être évités. Une consommation raisonnée, selon les analystes de l’économie du sabbat, peut être fondée sur l’interaction entre abondance et modération que l’on retrouve dans les histoires du sabbat : l’abondance de manne associée à l’ordre de ne pas faire de réserves, par exemple, ou l’abondance de terres fertiles liée à l’obligation de la redistribuer périodiquement. Dieu a créé, selon la Bible, un monde d’abondance ; si l’on associe ce don à des appétits modérés, on a pour résultat un monde où il y a largement assez pour tous au lieu de la pénurie de ressources qui caractérise l’économie moderne.

Le second principe de l’économie de sabbat est que le surplus de richesse doit circuler et ne pas être concentré, qu’il est nécessaire de mettre en place des mécanismes de rétribution pour s’assurer que personne n’amasse de richesses de façon extrême. La notion selon laquelle la concentration de biens est liée à l’oppression est très importante dans ce principe. Les Hébreux eux-mêmes avaient compris que leur situation d’esclavage en Egypte participait à la concentration de l’immense richesse du pharaon. Aujourd’hui, comme le font remarquer les partisans de l’économie de sabbat, on retrouve l’oppression économique dans les ateliers d’exploitation, les salaires de misères, le travail des enfants et d’autres formes d’usurpation des droits des travailleurs. C’est là-dessus que se construit la richesse de nombreux individus, d’entreprises et de nations.

Le troisième principe est que les croyants doivent se reposer régulièrement, remercier Dieu de sa bonté, et se rappeler les deux premiers principes en observant ensemble des rites religieux.

Une force d’inspiration

Il est facile de rejeter ces enseignements comme étant des détails désuets des traditions juives et chrétiennes. Après tout, il est probablement plus rassurant de penser que seule une minorité de juifs et de chrétiens pratiquants lisent les différentes paraboles se rapportant aux obligations du sabbat comme des traités d’économie. Mais ces textes ne sont clairement pas que des visions utopiques : ils étaient la base éthique de l’économie hébraïque il y a des milliers d’années. Il n’y a théoriquement aucune raison pour que la même pensée éthique ne soit pas renouvelée aujourd’hui. De plus, les principes de l’économie de sabbat ont montré ces dernières années leur potentiel à stimuler des publics importants sur les problèmes de dettes et de taxations, proches des problèmes de consommation, dans la mesure où la manière dont on les traite peut permettre d’élever le niveau de consommation des plus pauvres et de réduire celui des plus riches.

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En attendant le bus, Guatemala.

Photo : Peter Hirth/Peter Arnold, Inc.

Le meilleur exemple de la force d’inspiration de ces textes est peut-être le mouvement Jubilé de l’an 2000, un effort destiné à réduire la dette des pays en voie de développement dont le simple nom évoque les aspects les plus radicaux de l’économie de sabbat. La crise de l’endettement est due en grande partie à la récession qu’ont connu les pays industrialisés au début des années 1980 qui a accéléré les paiements des pays endettés tout réduisant leurs capacités à exporter et à générer des échanges nécessaires à l’acquittement de leur dette. L’endettement des débiteurs a vite atteint un niveau tel qu’il leur est devenu virtuellement impossible de rembourser. Il fallait, semble-t-il, trouver une stratégie pour effacer l’ardoise économique et offrir à ces pays un nouveau départ.

L’objectif stratégique de l’an 2000 et l’histoire religieuse importante du jubilé ont eu pour effet de stimuler l’imagination de nombreux fidèles qui se sont beaucoup investis pour lancer le mouvement du jubilé 2000 en 1996. Dans le même temps, le Groupe de Travail Religieux sur la Banque Mondiale et le FMI (RWG) s’est formé pour étudier la dette, l’ajustement structurel et les autres problèmes économiques auxquels doivent faire face les pays en voie de développement. En 1997, le RWG avait commencé à collaborer étroitement avec la campagne British Jubilee 2000 et avait annoncé la création de Jubilee 2000/USA.

Le RWG a pris pour cible de son action le Groupe des Sept (G7), rencontre annuelle des dirigeants des nations les plus riches, organisant la formation d’un cercle de quelques 70000 manifestants autour du site du sommet du G7 de Birmingham en 1998 et présentant une pétition demandant l’annulation de la dette au sommet de Cologne de 1999. La pétition avait été signée par 12 millions de personnes. Cela a eu pour résultat la première vraie réduction de la dette depuis le début de la crise en 1980 (les efforts précédents n’avaient fait que changer les conditions de paiement). Will Huton, un journaliste économique britannique, a écrit dans l’Observer que sans « l’imagination morale de la religion » et la prise de position de la communauté religieuse, « il n’y aurait pas de Jubilé 2000, pas de campagne pour l’annulation de la dette et pas de pression publique internationale » pour réduire la dette des pays en voie de développement.

L’Etat américain politiquement conservateur d’Alabama donne un autre exemple marquant de la portée que peut avoir une lecture sérieuse des textes sacrés. En 2001, la professeur de droit et étudiante en théologie Susan Pace Hamill a été abasourdie d’apprendre à quel point le système d’impôts d’Alabama était régressif, l’impôt d’état sur le revenu commençant à un revenu annuel de seulement 4600 dollars, le seuil le plus bas de la nation, bien en dessous du seuil de pauvreté officiel fixé à 17000 dollars. Dans le même temps, l’industrie du bois, qui possède 71% des terres de l’Etat, ne représentait que 2% de l’impôt foncier. Hamill s’est servie de son travail de thèse pour analyser le système fiscal de l’Alabama du point de vue des écritures judéo-chrétiennes, publiant « An Argument for Tax Reform based on Judeo-Christian Ethics » dans l’Alabama Law Review en 2002.

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En faisant du vélo, Deira, Dubaï.

Photo : Jochen Tack/Peter Arnold, Inc.

Son travail a attiré l’attention du gouverneur Républicain conservateur Bob Riley, un chrétien pratiquant, qui a lancé une initiative pour augmenter le seuil du revenu minimum imposable au-dessus du niveau du seuil de pauvreté. Dans la foulée, il a mobilisé la communauté religieuse, recevant le soutien des cinq églises chrétiennes les plus importantes de l’Etat parmi lesquelles la Convention Baptiste d’Alabama qui représente 3100 des 8000 églises de l’Etat. Malheureusement l’initiative a échoué aux urnes, principalement à cause de l’opposition, bien financée, de l’industrie du bois et du secteur agricole dont les impôts auraient été augmentés pour compenser la perte de revenus provenant des plus pauvres de l’Etat. Mais le fait qu’un secteur conservateur d’un Etat conservateur ait été capable de persuader un gouverneur conservateur de tenter sérieusement de régler un problème de justice sociale en se basant sur un argument religieux, est un témoignage impressionnant de la capacité de la spiritualité à changer les cœurs et les esprits.

Des idées à nouveau au goût du jour ?

Quel que soit le succès du mouvement Sarvodaya ou du Jubilé, ils ne représentent qu’une minuscule fraction de l’activité religieuse dans le monde aujourd’hui. Et il semble probable qu’une grande majorité des croyants ne fait pas le rapprochement entre foi et consommation au-delà du besoin (déjà significatif) de contribuer à des œuvres caritatives. Pendant ce temps, la déferlante de la consommation continue à submerger le monde, avec les pays riches qui continuent à consommer toujours plus et une bonne partie des pays en voie de développement attirée comme les autres nations par les promesses de la société de consommation. Un mouvement religieux mondial promouvant un modèle de consommation plus sain et plus juste n’est-il à peine plus qu’une utopie ?

Il y a des raisons de penser que le potentiel de changement reste significatif. Pour commencer, les Américains et les Européens semblent réaliser que la surconsommation peut être néfaste pour les individus, comme le montrent l’augmentation de l’obésité, la dépression et l’endettement. Les églises et les synagogues inquiètes du bien-être de leurs fidèles ont de plus en plus de raisons de prendre des mesures pour les aider à se libérer de l’influence aliénante de la consommation. Les associations qui travaillent dans les caves des synagogues et des églises depuis des dizaines d’années, souvent des services sociaux de proximité, pourraient devoir commencer à prendre en charge la dépendance à la consommation de congrégations entières.

Le contexte international est également différent ; en effet, la montée de la Chine, de l’Inde et d’autres pays en voie de développement rapide soulève des questions morales à propos des impacts environnementaux et de l’égalité de l’accès à la consommation. Comment la communauté mondiale peut-elle faire de la place pour les aspirations matérielles bien légitimes de ces nations ? En bref, des questions morales relatives à la consommation qui avaient été laissées de côté pourraient avoir aujourd’hui plus de force, une force qui pourrait réveiller l’intérêt des communautés religieuses.

Les religions devraient également être prêtes à prendre au sérieux l’idée que la surconsommation est un rival qui peut détourner la fidélité de millions de personnes. Le fait que les sociétés hautement consommatrices tendent à être également hautement laïques n’est pas un hasard. A mesure que de plus en plus de gens se tournent vers les marchés et les centres commerciaux pour donner un sens à leur vie (même si cela n’est que temporaire et insuffisant) les religions sont mises au défi d’apporter une réponse.

La compétition avec la société de consommation pourrait être l’encouragement le plus important pour que les religions s’impliquent, mais c’est également l’aspect le plus problématique. Si les communautés religieuses ont eu si peu d’impact sur les tendances de consommation, malgré des milliers d’années d’enseignements durables sur le sujet, n’est-ce parce qu’elles sont elles aussi liées à la culture de consommation, et même peut-être tout autant que le reste de la société ? Ou parce qu’elles craignent d’aborder le sujet de la consommation de peur de voir les fidèles abandonner les bancs des églises ? Remettre sérieusement en question la consommation, après tout, signifie remettre en question de nombreux intérêts sociaux et s’attirer les foudres d’une grande partie de l’opinion publique.

Il est clair, au vu des exemples du Jubilé et du mouvement Sarvodaya que la religion est un puissant vecteur de changement social. Des religions qui reviennent à la vision originelle - qui prennent à nouveau au sérieux les idées exprimées dans ces passages oubliés des écritures - peuvent contribuer à changer le monde. C’est peut-être utopique, mais selon le théologien Douglas John Hall, la religion devient plus pertinente dans les périodes de crises, et les églises plus créatives quand la société perd ses illusions. En ce début de 21ème siècle marqué par une crise économique et écologique mondiale, ces enseignements sont peut-être les secrets les mieux gardés des religions.

Gary Gardner est directeur de recherche à l’institut Worldwatch.

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