par
Karen Charman
traduit de WorldWatch
Cette année marque le 20ème anniversaire de la plus tristement célèbre catastrophe nucléaire mondiale. Le 26 avril 1986 à 1h23 du matin, le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explose et brûle pendant dix jours, rejetant plus de 100 fois plus de radiations dans l’atmosphère que les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki réunies. Au moins 19 millions d’hectares ont été lourdement contaminés en Biélorussie, en Ukraine et en Russie. Les vents dominants et les pluies ont envoyé des retombées radioactives sur une grande partie de l’Europe, des retombées détectées jusqu’en Alaska. Sept millions de personnes environ vivaient dans les zones contaminées de l’ex-Union soviétique au moment de la catastrophe (plus de 5 millions y vivent encore). Plus de 350.000 ont été évacuées et 2000 villages ont été démolis. On trouve encore sur les marchés de Moscou des aliments radioactifs provenant de Biélorussie ou d’Ukraine et les propriétaires de 375 exploitations agricoles au Pays de Galles, en Ecosse et en Angleterre doivent encore subir des restrictions dues à la contamination radioactive de Tchernobyl.
Les opérateurs de la centrale et les 600 hommes du service d’incendie, les premiers à faire face à la catastrophe, ont reçu de hautes doses de radiations, entre 0,7 et 13 Sieverts (Sv). D’après chernobyl.info, un centre d’échange de données des Nations Unies sur Internet, c’est 700 à 13.000 fois plus de radiations en seulement quelques heures que la dose maximale de 1 millisievert à laquelle peuvent être exposés, selon l’Union Européenne, les gens vivant près d’une centrale nucléaire. Trente et une des personnes parmi les premières présentes sur les lieux sont mortes dans les trois mois suivants. Un total de 800.000 « liquidateurs » - principalement des appelés de toute l’ex-Union soviétique - ont participé au nettoyage jusqu’en 1989, et, selon les agences gouvernementales de Biélorussie, d’Ukraine et de Russie, 25.000 seraient morts depuis.
Vue aérienne du réacteur n°4 de Tchernobyl quelques jours après l’explosion.
Photo : Vladimir Repik/REUTERS
Tchernobyl a été une horrible catastrophe et est devenue le symbole du côté diabolique de l’énergie nucléaire. Pourtant, les impacts sanitaires et environnementaux de Tchernobyl ont été depuis le début sujets à controverse. Les dirigeants soviétiques ont tout d’abord espéré que personne ne remarquerait l’accident, puis ont fait de leur mieux pour cacher et minimiser les dégâts. Une évaluation complète et précise des conséquences s’est donc révélée impossible. David Marples, historien et expert de Tchernobyl, a écrit que les autorités de l’ex-Union soviétique avaient classé toutes les informations médicales relatives à l’accident et ont nié tout lien entre les maladies contractées par les travailleurs ayant effectué le nettoyage et leur exposition aux radiations. Les chercheurs indépendants ont eu des difficultés à localiser un grand nombre d’évacués et de décontaminateurs. Ils ont dû échafauder leurs conclusions à partir d’entretiens avec des médecins, des citoyens, des fonctionnaires de zones contaminées, d’autres personnes impliquées et certains des nettoyeurs ayant pu être retrouvés.
En septembre 2005, un rapport sur les impacts sanitaires de la catastrophe, publié par l’UN Chernobyl Forum (sept agences des Nations Unies auxquelles s’ajoutent la Banque Mondiale et des représentants officiels de Biélorussie, d’Ukraine et de Russie) affirmait que 50 décès seulement pouvaient être attribués à l’accident et que 4000 personnes pourraient encore mourir des causes de l’accident. Le rapport du Chernobyl Forum reconnaît que neuf enfants sont morts d’un cancer de la thyroïde et que 4000 autres avaient contracté la maladie, mais il estime le taux de survie à 99%. Il réfute tout lien avec des problèmes de fécondité et affirme que les problèmes sanitaires les plus importants sont dus à la pauvreté, aux habitudes de vie (tel que le tabagisme ou un mauvais régime alimentaire) et aux problèmes émotionnels, particulièrement parmi les évacués. Marples fait remarquer que l’évaluation globale du forum se veut un « message rassurant ».
La réalité sur le terrain est bien différente. Le film documentaire Chernobyl Heart rapporte qu’à Gomel, une ville de Biélorussie de 700.000 habitants, située à moins de 80 kilomètres du réacteur détruit et l’une des zones les plus gravement contaminées, l’incidence des cancers de la thyroïde est 10.000 fois plus élevée qu’avant l’accident, et qu’en 1990, elle avait été multipliée par 30 dans toute la Biélorussie, le pays le plus touché par les retombées. Chernobyl.info affirme que les malformations congénitales à Gomel ont augmenté de 250% depuis l’accident et que le taux de mortalité infantile y est de 300% plus élevé que dans le reste de l’Europe. Un docteur interviewé dans Chernobyl Heart affirme que seul 15 à 20% des bébés nés à la maternité de Gomel sont en bonne santé. Directrice exécutive de Chernobyl Children’s Project International, Adi Roche affirme qu’il est impossible de prouver que Tchernobyl est à l’origine des problèmes : « Tout ce que l’on peut dire est que les malformations augmentent tout comme les malades et les dommages génétiques. » Faisant référence à un centre pour enfants abandonnés, elle ajoute que « les endroits comme cela n’existaient pas avant Tchernobyl, les faits parlent d’eux-mêmes ». Marples, qui a effectué de nombreux voyages dans la région de Tchernobyl ces 20 dernières années, affirme que la crise sanitaire est aujourd’hui si sérieuse en Biélorussie que l’on parle ouvertement d’un « désastre démographique ».
La longévité des radionucléides et le fait qu’ils se déplacent dans les écosystèmes des régions contaminées par les eaux souterraines et la chaîne alimentaire compliquent d’avantage l’évaluation de l’impact complet du désastre. Alors que la campagne mondiale en faveur de la construction de nouveaux réacteurs gagne du terrain, il serait pourtant judicieux de se demander si la catastrophe de Tchernobyl pourrait se reproduire ailleurs.
Cela ne peut pas arriver ici
Personne ne veut un nouveau Tchernobyl. La question est : peut-on être sûr d’éviter une telle catastrophe sans renoncer totalement à l’énergie nucléaire ? Le Nuclear Energy Institute (NEI), l’association commerciale et l’outil de lobbying de l’industrie de l’énergie nucléaire américaine, assure qu’un accident du type de celui qui s’est produit à Tchernobyl est hautement improbable aux Etats-Unis à cause des « différences fondamentales de conception des réacteurs américains, des régulations et de la capacité d’intervention en cas d’urgence ». La sécurité est garantie, affirme le NEI, par la stratégie de « défense en profondeur », qui s’appuie sur une combinaison de systèmes de sécurité multiples, redondants et indépendants ; des barrières physiques telles que la cuve de réacteurs en acier et le dôme de confinement de béton armé d’environ 1 mètre d’épaisseur qui empêcheraient les radiations de s’échapper ; une maintenance préventive et correctrice continue ; une formation continue du personnel technique ; et un contrôle strict du gouvernement. L’argument-clé en faveur de l’énergie nucléaire est l’affirmation que les réacteurs sont sûrs et fiables.
Depuis 1980, le parc nucléaire américain a augmenté de manière substantielle son « facteur de capacité » (pourcentage, durant un intervalle de temps déterminé, de l’énergie fournie par une centrale par rapport à l’énergie qu’elle peut produire à puissance maximale). Cependant, David Lochbaum, directeur du Nuclear Safety Project de l’Union of Concerned Scientists (ndlt. UCS, Association américaine de scientifiques « inquiets »), fait remarquer que depuis l’accident de Three Mile Island dans le centre de la Pennsylvanie en 1979, 45 réacteurs (sur les 104 unités opérationnelles aux Etats-Unis) ont été fermés pendant plus d’une année pour restaurer les marges de sécurité. Ingénieur nucléaire de formation, Lochbaum a quitté l’industrie au bout de 17 ans après que lui et un de ses collègues eurent essayé en vain de convaincre leur employeur ou la Nuclear Regulatory Commission (NRC) de s’occuper des problèmes de sécurité à la centrale de Susquehanna, dans le nord de la Pennsylvanie. (Le problème de cette centrale et d’autres dans le pays a été réglé après qu’ils eurent témoigné devant le Congrès.) Depuis 10 ans, Lochbaum surveille la sécurité des centrales nucléaires du pays pour l’UCS et émet des réserves à propos de la NRC. Il ne partage pas la confiance de l’industrie dans le parc nucléaire actuel.
Les centrales nucléaires sont des systèmes incroyablement complexes qui accomplissent une tâche relativement simple : chauffer de l’eau pour créer de la vapeur qui entraîne une turbine et génère de l’électricité. Lochbaum explique que les problèmes de sécurité des centrales nucléaires ont tendance à suivre une courbe en baignoire : le plus grand nombre survient à la mise en service du réacteur, puis après quelques années lorsque la centrale est « rodée » et que les employés sont familiarisés avec ses besoins spécifiques, les problèmes diminuent et se stabilisent jusqu’à ce que la centrale commence à vieillir.
La majeure partie du parc américain actuel entre ou est déjà dans sa période de décrépitude et, depuis la fin des années 1990, la NRC a permis aux réacteurs d’augmenter la quantité d’électricité qu’ils génèrent dans des proportions allant jusqu’à 20%, ce qui dépasse la capacité initiale des centrales. De tels « sur-régimes » nécessitent de plus grandes quantités d’eau de refroidissement, ce qui engendre une usure plus rapide des tuyaux et des autres équipements. L’agence a également accordé des prolongements de licence de 20 ans à 39 réacteurs et l’on s’attend à ce que la majorité de ceux qui restent en fasse la demande avant l’expiration de leur licence initiale de 40 ans. Dans le même temps, affirme Lochbaum, la NRC réduit le nombre et la fréquence des tests de sécurité et des inspections. Les tests trimestriels deviennent maintenant annuels et ceux qui étaient effectués tous les ans ne le sont plus que lorsque les réacteurs ferment pour être rechargés, environ tous les deux ans.

des travailleurs Russes aidant à la construction de centrale nucléaire de Bushehr dans le sud de l’Iran en 2004.
Photo : Photo HO/REUTERS
La NRC maintient qu’elle exerce un contrôle adéquat pour protéger le public et prévenir de graves accidents de réacteurs. Gary Holahan, représentant du bureau de régulation des réacteurs nucléaire de la NRC, explique que les sur-régimes élevés, qui augmentent le rendement du réacteur de 7 à 20%, nécessitent que la centrale subisse des modifications telles que la modernisation ou le remplacement d’équipements comme les turbines à haute pression, les pompes, les moteurs, les générateurs principaux et les transformateurs. Avant qu’une autorisation d’augmentation de rendement ne soit accordée, affirme-t-il, la NRC doit s’assurer que tout est en accord avec les lois fédérales et que l’on peut-être « raisonnablement sûr » que la santé et la sécurité des citoyens ne seront pas menacées.
Lochbaum affirme que la gestion des sur-régimes importants par la NRC est représentative de son manque de contrôle. Dans un dossier intitulé Snap, Crackle, & Pop : The BWR Power Uprate Experiment, il explique que le réacteur Quad Cities-2, dans l’Illinois, « a littéralement commencé à tomber en ruine alors qu’il était à son niveau de production le plus élevé » après avoir fonctionné pendant près de 30 ans au niveau de rendement autorisé initialement. Après que l’augmentation de régime eut été approuvée, une fissure de 2,7 mètres s’est formée sur le sécheur de vapeur et le composant a été remplacé en mai 2005. Début avril 2006, les employés de Quad Cities ont découvert une fissure de 1,5 mètres dans le nouveau sécheur de vapeur et ils ne connaissent toujours pas exactement la cause du problème. Après la première défaillance détectée, la société General Electric (GE) a contrôlé 15 de ses autres réacteurs à eau bouillante dans le monde qui s’étaient vu attribuer des augmentations de régime de 20%, et a décelé des problèmes - tous liés aux vibrations - dans 13 d’entre eux.
Malgré les objections du Vermont Public Service Board et d’un de ses propres commissaires, la NRC a récemment accordé une autorisation d’augmentation de régime de 20% au réacteur Vermont Yankee, âgé de 33 ans. Stuart Richards, directeur adjoint de la division de l’inspection de la NRC, a déclaré que la commission avait approuvé l’augmentation de rendement après qu’une première inspection pilote qui comprenait un examen technique de 11.000 heures-personnes, n’eut trouvé aucun problème de sécurité. « Ce n’est pas l’âge de la centrale mais l’état des composants et la manière dont elle est entretenue » qui sont importants, affirme-t-il. De plus, le rendement est augmenté en plusieurs étapes contrôlées par la NRC. Cependant, rien de tout cela ne rassure Lochbaum, qui fait remarquer que cette centrale à un réacteur a été mal entretenue pendant une grande partie de sa période d’activité et n’est donc pas une bonne candidate à l’augmentation de rendement, une pratique connue pour exercer des pressions supplémentaires sur les réacteurs. Les demandes d’augmentation de rendement de six réacteurs sont actuellement à l’étude et la NRC en attend 9 de plus d’ici 2011.
La NRC affirme qu’elle fait aujourd’hui un travail de régulation de l’industrie plus adéquat en identifiant les secteurs qui nécessitent le plus d’attention. « L’agence et l’industrie dans son ensemble ont développé ces 10 à 15 dernières années des outils de plus en plus efficaces pour déterminer ce qui est risqué et ce qui ne l’est pas », explique Richards. « Donc, dans certains cas ou par le passé nous avons exigé plus d’entretien et de surveillance, nous sommes maintenant moins stricts, dans la mesure où l’on a prouvé que les composants étaient moins déterminants. » Dans d’autres cas, affirme-t-il, trop d’entretien peut se révéler néfaste car les composants ont un rôle précis et peuvent être testés « jusqu’à subir des dégradations ».
Lochbaum affirme que la faille de cette logique est bien illustrée par l’accident qui aurait pu se produire à la centrale Davis-Besse dans l’Ohio. En 2002, on a découvert que de l’acide borique qui s’échappait du réacteur depuis plusieurs années avait creusé un trou de 15 centimètres dans le couvercle d’acier de la cuve, ne laissant qu’une fine couche d’acier inoxydable qui gonflait vers l’extérieur sous la pression. On avait repéré la présence d’acide borique sur la cuve en 1996, 1998 puis de nouveau en 2000, et des employés de la NRC avaient rédigé un ordre en novembre 2001 pour que la centrale Davis-Besse soit fermée pour une inspection de sécurité. La NRC a pourtant autorisé que le réacteur poursuive son fonctionnement jusqu’en février 2002 lorsque des ouvriers de la centrale ont découvert le trou presque accidentellement. Si le couvercle de la cuve avait éclaté, le cœur du réacteur serait probablement entré en fusion.
Lochbaum et l’ancien commissaire de la NRC Peter Bradford soutiennent que l’incident de Davis-Besse et de nombreux autres montrent que l’agence semble plus intéressée par les intérêts économiques à court terme de l’industrie nucléaire que par sa mission de protection de la santé et de la sécurité du public. Bradford attire l’attention sur une enquête interne de 2002 de la NRC qui révélait que presque la moitié des employés de l’agence pensait subir des représailles en abordant des problèmes de sécurité et que parmi ceux qui avaient soulevé des problèmes, un tiers déclarait avoir subi des pressions. Plusieurs critiques affirment que la philosophie de sécurité de la commission a changé après que le sénateur Pete Domenici - peut-être le plus ardent défenseur de l’industrie nucléaire au Congrès - eut déclaré au président de la NRC, en 1998, qu’il réduirait le budget de l’agence d’un tiers si elle ne modifiait pas son « attitude hostile » face à l’industrie.
Etant donné l’esprit qui règne chez les responsables et le vieillissement des réacteurs, Lochbaum craint qu’un autre accident ne soit inévitable. Il fait la comparaison avec une machine à sous, mais au lieu des oranges, des bananes et des cerises, la combinaison gagnante est un événement déclencheur, comme un tuyau brisé ou un incendie, une défaillance de l’équipement et une erreur humaine. « A mesure que la centrale vieillit, ces évènements se produisent plus souvent, ce qui veut dire que ce n’est qu’une question de temps avant que les trois ne tombent en même temps », déclare-t-il.
Les défenseurs du nucléaire affirment que les nouveaux types de réacteurs avancés sont beaucoup plus sûrs. Contrairement aux centrales actuelles avec leurs systèmes de sécurité multiples, les nouveaux concepts de « sécurité passive », comme le réacteur à eau sous pression (REP) AP1000 de Westinghouse, l’ABWR (réacteur à eau bouillante avancé) de General Electric et le ESBWR (réacteur à eau bouillante économique simplifié), s’appuient sur la gravité plutôt que sur une batterie de pompes pour propulser l’eau dans la cuve du réacteur et à travers le système de refroidissement. Comme les systèmes sont plus petits, il y a moins de composants susceptibles d’êtres brisés.
Le physicien Ed Lyman, collègue de Lochbaum à l’UCS, qui a étudié les nouveaux réacteurs, reste sceptique quant aux affirmations concernant la sécurité des systèmes passifs. Il explique que la motivation principale derrière les nouveaux réacteurs à eau ordinaire est la réduction des coûts, particulièrement des tuyaux et du béton armé très onéreux, pas la sécurité. On a pensé que si la production énergétique des réacteurs était plus basse, un système par gravitation pourrait envoyer de l’eau dans le cœur du réacteur sans la circulation forcée et les kilomètres de tuyaux et l’équipement que cela implique.
Les nombreux tests effectués sur le système à eau par gravitation de l’AP600, le petit prédécesseur de l’AP1000, ont montré que le système fonctionnait et la NRC a attesté le modèle. Cependant, la tendance actuelle est à des réacteurs plus importants avec un rendement plus élevé. Le coût de l’AP600 n’était pas assez bas pour compenser la faible capacité de production, aucun ne s’est donc vendu. L’AP600 s’est ensuite transformé en AP1000. Les nouveaux modèles à « sécurité passive » de GE ont suivi une trajectoire similaire commençant avec un modèle de 600 mégawatts, le SBWR (réacteur à eau bouillante simplifié). Le modèle suivant de la société, l’ABWR avait une capacité de 1.350 mégawatts et la ESBWR peut en produire 1.560.
La NRC a attesté récemment l’AP1000. Lyman s’inquiète : l’agence s’appuie sur la modélisation mathématique plutôt que sur des données expérimentales pour montrer que les systèmes de refroidissement à eau par gravitation fonctionneront pour les modèles plus grands. Il est également alarmé par le fait que les structures de confinement des nouveaux REP soient moins solides que celles du parc actuel. Gary Holahan, de la NRC, reconnaît que l’agence s’est appuyée sur les tests de l’AP600 et sur la modélisation mathématique pour l’AP1000, mais affirme qu’après un examen complet par les techniciens de la commission du Comité de conseil pour la sécurité des réacteur (Advisory Committee on Reactors Safeguards), elle a estimé que des tests supplémentaires n’étaient pas nécessaires. La NRC n’a pas non plus émis de réserve quant à l’épaisseur du dôme de confinement de l’AP1000 comparé aux REP existants.

Site d’enfouissement de la Yucca Mountain : un travailleur dans un tunnel, presque 800 mètres à l’intérieur de la montagne
Phozo : © Dan Lamont/CORBIS
Un nombre croissant de partisans du nucléaire et de nouveaux rapports décrivent les nouveaux modèles de réacteurs, tel le réacteur modulaire à lit de boulets, comme « à l’abri des accidents » ou à « sécurité absolue » - tellement sûrs, en fait, que le lit de boulets n’a pas besoin (du moins n’en a-t-il pas) de structure de confinement. Ce que réfute Lyman. Le réacteur est refroidi à l’hélium au lieu de l’eau et utilise des galets d’uranium enfermés dans du carbure de silicium, des matériaux céramiques et du graphite. Il affirme que les expériences menées sur un réacteur de démonstration AVR en Allemagne, le premier jamais construit, ont révélé que les modèles sous-estimaient la température que pouvaient atteindre les galets. Une fois atteinte la température critique, ils se dégradent rapidement, ce qui peut entraîner une importante libération de radiations. « Ils n’ont donc pas les capacités de prédiction ou la compréhension de la manière dont fonctionnent ces réacteurs ou leur carburant pour pouvoir affirmer qu’il n’y a aucun risque de fusion », explique-t-il.
L’avenir des déchets
Dans le cas des réacteurs à eau ordinaire qui constituent la majeure partie du parc mondial, le combustible d’uranium est chargé dans le réacteur, puis bombardé de neutrons pour déclencher la réaction de fission en chaîne. Au bout d’un certain temps, toutes les matières fissiles dans l’uranium sont épuisées ou « irradiées. » Mais, selon Marvin Resnikoff, physicien nucléaire de Radioactive Waste Management Associate à New York, le bombardement de neutrons rend le carburant deux millions et demi de fois plus radioactif. D’ici 2035, les centrales nucléaires américaines auront généré environ 105.000 tonnes de carburant irradié tellement mortel qu’il faudra l’isoler complètement de l’environnement pour des dizaines, voir des centaines de milliers d’années. Un rapport d’une agence de l’Etat du Nevada illustre cette toxicité : même après 10 ans hors du réacteur, un assemblage de combustible irradié non confiné émettrait suffisamment de radiations pour tuer une personne à un mètre en moins de trois minutes.
Aucun pays n’a réussi pour l’heure à trouver de solution satisfaisante pour s’occuper des grandes quantités de déchets issues de la première génération de réacteurs, et encore moins fait de projet pour les déchets supplémentaires qui seront générés par l’expansion importante de l’énergie nucléaire. La plupart s’accordent à dire que l’enfouissement géologique profond est la méthode la plus sûre et la plus économique, et de nombreux pays sont en train de choisir ou de développer leurs sites. Steve Frishman, de l’Agence pour les projets nucléaires au Nevada, pense que les Finlandais sont les plus avancés puisqu’ils ont choisi un dépôt permanent dans une formation rocheuse à Olkiluoto, site qui abrite déjà 2 réacteurs en activité et un en construction. Ce site a été considérablement testé pour s’assurer que les déchets seraient parfaitement isolés à 420-520 mètres de profondeur. Le site d’enfouissement devrait être opérationnel en 2020.
Les Suédois prévoient également de construire un dépôt dans un site souterrain profond de granit, mais n’en ont pas encore choisi l’endroit exact. Ils vont encapsuler le combustible irradié dans des cartouches de cuivre entourées de bentonite qui gonfle et devient étanche au contact de l’eau. Frishman affirme qu’il s’agit d’une précaution inutile, dans la mesure où s’ils trouveront probablement de l’eau à 500 mètres de profondeur, là où ils pensent entreposer les cartouches, l’eau à cette profondeur n’est pas oxygénée et ne corrodera pas les conteneurs même si elle entre en contact avec eux. L’approche des Suédois est très coûteuse, mais ceux-ci affirment que leurs décisions sont motivées par les résultats et non par les coûts.
Ces approches semblent raisonnablement prudentes et offrent l’espoir que le problème des déchets - qui doit trouver sa solution quoi qu’il advienne de l’énergie nucléaire - n’est peut-être pas insoluble. L’approche américaine, par contre, est moins rassurante. C’est la politique, plutôt qu’un souci de durabilité basé sur la science, qui a poussé le Département américain de l’énergie (DOE) à choisir la Yucca Mountain, une crête de tuf volcanique en bordure du site d’essais nucléaires américain dans le désert du Nevada, à environ 145 kilomètres au nord-ouest de Las Vegas. Le Nevada a été désigné par défaut dans un amendement (surnommé plus tard « Screw Nevada Bill ») à la loi de 1982 sur la politique de gestion des déchets nucléaires interdisant au DOE de choisir des sites granitiques.
En plus d’être située dans la troisième région la plus active du pays au niveau sismique, la Yucca Mountain est tellement poreuse qu’après seulement 50 ans, les isotopes des essais nucléaires atmosphériques ont déjà filtré dans les aquifères souterrains. Pourtant, comme la montagne a été désignée comme le seul site d’enfouissement du pays, Frishman affirme que le DOE a essayé de trouver des solutions techniques au problème et a changé les règles lorsqu’il n’y est pas arrivé. La dernière tentative est une législation proposée par l’administration Bush qui, entre autres choses, élèverait la limite légale actuelle du site de 70.000 tonnes de déchets à activité élevée, soustrairait au contrôle budgétaire fédéral le fonds pour les déchets nucléaires (de l’argent collecté auprès des contribuables depuis des années par l’industrie nucléaire pour la construction d’un site d’enfouissement) et exempterait le métal des conteneurs métalliques souterrains de toute régulation, laissant le chrome, le molybdène et le zinc, libres de contaminer les eaux souterraines de la région.
Etant donné l’instabilité géologique du site, l’Etat du Nevada se bat activement contre le dépôt de déchets. En 2004, un tribunal fédéral a décrété que les normes sanitaires de l’agence de protection de l’environnement (EPA) qui s’appliquaient aux 10.000 prochaines années étaient inadéquates dans la mesure où l’Académie nationale des sciences avait déterminé que la radioactivité atteindrait son pic 200.000 ans après que les déchets auront été enfouis sur le site. La NRC ne pouvait donc pas octroyer de permis. L’EPA a depuis proposé une autre norme sanitaire, qui semble ignorer la décision de la Cour en autorisant l’exposition aux radiations des habitants de la vallée voisine d’Amargossa à passer d’une moyenne de 15 millirems par an les 10.000 premières années à une valeur médiane de 350 millirems par année supplémentaire.
En définitive, Frishman ne pense pas que la Yucca Mountain puisse satisfaire de vraies normes sanitaires. De plus, fait-il remarquer, quels que soient les standards finalement adoptés, ils sont inopérants une fois que le permis est accordé et que les déchets sont enfouis : « Le site est la norme. »
Retraitement
L’industrie de l’énergie nucléaire ne s’attendait pas à ce que les recours légaux de l’Etat du Nevada soient si efficaces et les partisans du nucléaire aux Etats-Unis ont commencé à voir plus loin que la Yucca Mountain. Ces derniers soutiennent que le développement de réacteurs surgénérateurs rapides, qui créent du combustible nucléaire en produisant plus de matières fissiles qu’ils n’en consument tout en retraitant le combustible irradié (séparant l’uranium du plutonium encore utilisable), réduiront le volume des déchets et rendront inutile les sites d’enfouissement géologiques.
Puisque l’on a pensé depuis le début que le retraitement ferait partie du cycle du combustible nucléaire, les réacteurs civils n’ont pas été conçus pour abriter tous les déchets qu’ils créeraient durant leur période d’activité. Trois usines de retraitement ont été construites aux Etats-Unis mais une seulement a fonctionné, à West Valley, dans l’ouest de l’Etat de New York. Après six ans d’une exploitation problématique marquée par des accidents, une mauvaise gestion des déchets hautement radioactifs et la contamination des voies d’eau des environs, elle a été fermée en 1972. En 1977, l’administration Carter a interdit le retraitement suite aux inquiétudes à propos de la prolifération des armes nucléaires, dans un monde abasourdi par le premier essai de bombe nucléaire de l’Inde, fabriquée avec du plutonium provenant de ses usines de retraitement. Selon l’UCS, environ 240 tonnes de plutonium séparé - suffisamment pour fabriquer 40.000 armes nucléaires - étaient stockées dans le monde fin 2003. Le retraitement du combustible américain viendrait y ajouter 500 tonnes.
La France, la Grande-Bretagne, la Russie, l’Inde et le Japon retraitent actuellement le combustible irradié et l’administration Bush incite à une reprise du retraitement. Elle a alloué 130 millions de dollars pour commencer à développer un « cycle du combustible irradié intégré » et a récemment annoncé l’attribution de 250 millions de dollars supplémentaires, principalement pour développer UREX+, une technologie destinée à faire face au problème de prolifération en produisant du plutonium irradié trop radioactif pour que des voleurs potentiels puissent le manipuler. De plus, le Congrès a enjoint l’administration de préparer d’ici 2007 un plan pour choisir une technologie pour retraiter tout le combustible irradié des réacteurs civils et commencer à construire une usine de démonstration.
D’après Ed Lyman de l’UCS, la croyance selon laquelle le retraitement permettrait de réduire le volume de déchets est « un mythe » : « Tout ce que permet le retraitement, c’est de prendre du combustible irradié compact et de le propager - de l’étaler - dans une douzaine d’endroits différents. » La technologie actuelle de retraitement utilise de l’acide nitrique pour dissoudre les assemblages de combustibles et séparer le plutonium de l’uranium. Mais elle laisse également derrière elle de nombreux produits de fission extrêmement radioactifs ainsi que des déchets liquides qui sont généralement vitrifiés. Durant le processus, beaucoup de gaz radioactif est rejeté dans l’environnement et il y a également des déchets liquides qui sont trop coûteux à isoler, « et qui sont donc tout simplement déversés dans l’océan - comme cela se fait en France et au Royaume-Uni ».
Un conteneur de déchets nucléaires vitrifiés est chargé sur un cargo à Cherbourg (France), à destination du Japon. Le combustible irradié des centrales nucléaires japonaises est retraité en France avant d’être renvoyé au Japon.
Matthew Bunn, directeur par intérim du Projet pour la gestion de l’atome de l’université d’Harvard, a exposé un certain nombre d’arguments supplémentaires contre le retraitement. Premièrement, le retraitement du combustible irradié n’annule pas la nécessité de dépôts permanents et ne réduit pas leur taille ; en effet, celle-ci est déterminée par la quantité de chaleur dégagée par les déchets, et non par leur volume. Deuxièmement, le retraitement augmenterait de manière importante le coût de la gestion des déchets nucléaires et n’aurait donc aucun sens économiquement à moins que l’uranium n’atteigne 360 dollars le kilo, ce qui reste improbable dans les décennies à venir, si cela arrive un jour. Troisièmement, dans cette nouvelle ère d’augmentation de la violence et du terrorisme, les risques de prolifération - qui ne sont pas pris en compte par les nouvelles technologies de retraitement - deviennent encore plus sérieux. Quatrièmement, le retraitement est également une technologie dangereuse avec pour antécédents de terribles accidents, parmi lesquels, le pire accident nucléaire pré-Tchernobyl (l’explosion d’une centrale de retraitement près de Khystym en Russie) et d’autres en Russie et au Japon jusque dans les années 1990. Cinquièmement, les nouvelles technologies de retraitement « avancé », UREX+ et de pyro-processing, sont complexes, coûteuses et n’en sont qu’à leurs balbutiements, et il est peu probable qu’elles apportent de réelles améliorations par rapport aux procédés existants. Pour finir, affirme Bunn, l’empressement de l’administration Bush à accepter le retraitement du combustible irradié est prématuré et inutile, dans la mesure où ce dernier peut rester dans des conteneurs étanches dans les centrales nucléaires des dizaines d’années pendant que l’on cherche de meilleures solutions.
Solution en quête d’un problème
Au final, le devenir de l’énergie nucléaire va dépendre de l’évaluation de ses coûts et de ses avantages comparés à ceux des alternatives. De nombreux observateurs s’attendent à une crise écologique, sociale et économique grandissante, à moins de trouver comment retarder, puis inverser, les changements climatiques en nous sevrant des combustibles fossiles de plus en plus rares, chers et générateurs de conflits. L’énergie nucléaire, qui jusqu’à récemment était encore mise à l’écart à cause de son coût important et de son potentiel avéré à engendrer de graves accidents, est maintenant présentée comme la solution indispensable. Le côté obscur du nucléaire - son héritage environnemental, son prix élevé et les risques d’accidents et de propagation d’armes nucléaires - est actuellement minimisé. Tous les systèmes énergétiques ont leur coût, mais il existe des alternatives qui ne comportent pas ces inconvénients particulièrement graves.
Les limites de cet article ne nous permettent pas de présenter ici une étude exhaustive des alternatives, mais les perspectives n’ont jamais été aussi bonnes. Par exemple, un rapport de la New Economics Foundation (NEF) de 2005 affirme qu’une combinaison large de sources d’énergie renouvelable comprenant des technologies à micro, petite, moyenne et grande échelle, appliquées de manière flexible, pourrait « plus que satisfaire tous nos besoins ». En plus de l’énergie solaire et éolienne, cette combinaison peut inclure les énergies marémotrices, l’énergie des vagues, l’hydroélectrique à petite échelle, la géothermie, la biomasse et le gaz d’enfouissement. Plutôt que de dépendre exclusivement de fournisseurs centraux importants tels que les centrales nucléaires ou de sources d’énergies renouvelables uniques qui ne sont pas toujours disponibles, la fondation affirme que la solution serait de mettre en place un réseau de sources énergétiques diversifié et décentralisé à grande échelle. Un tel réseau serait également moins susceptible d’engendrer des pannes d’électricité importantes. Le coût d’investissement total d’un tel système n’a pas été calculé et varierait grandement selon qu’il serait mis en place en une fois ou progressivement, en s’appuyant sur des technologies de transition. Selon le rapport de la NEF, un kilowattheure d’électricité générée par le nucléaire - en ne prenant en compte que les coûts de construction et de fonctionnement mais pas ceux de la gestion des déchets, de l’assurance contre les accidents ou des efforts pour empêcher la prolifération des armes nucléaires - coûte jusqu’à 15,6 cents, sensiblement plus que les autres sources.
Les gouvernements et les marchés commencent à reconnaître le potentiel des énergies renouvelables et leur utilisation progresse rapidement. Selon le rapport du Worldwatch Institute Renewable 2005, les investissements mondiaux dans le secteur des énergies renouvelables atteignaient 30 milliards de dollars en 2004. Le rapport fait remarquer que les sources renouvelables généraient 20 % de la quantité d’électricité produite en 2004 par les 443 réacteurs nucléaires en activité dans le monde. Les énergies renouvelables représentent maintenant 20 à 25% des investissements dans le secteur énergétique au niveau mondial et l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) prédit que sur les trente prochaines années, un tiers des investissements dans les nouvelles sources d’énergies des pays de l’OCDE concernera les énergies renouvelables.
Gourou des énergies alternatives, Amory Lovins estime que les investissements dans ce secteur sont aujourd’hui plus importants que ceux allant à la construction de nouveaux réacteurs. Lovins défend depuis plus de trente ans les alternatives moins coûteuses, sans oublier les économies d’énergie, et la réalisation de sa vision d’une énergie durable et renouvelable. Il soutient que la tendance actuelle de retour au nucléaire représente un énorme pas en arrière, et que, contrairement aux affirmations selon lesquelles nous devons considérer toutes les possibilités face au réchauffement de la planète, l’énergie nucléaire entraverait ces efforts en raison de ses coûts élevés et du temps nécessaire pour atteindre un nombre suffisant de centrales en activité avant que les émissions de carbone ne soient réduites. « En pratique, le maintien du nucléaire représente un manque à gagner pour les investissements privés et publics dans les énergies bon marché - production combinée, énergies renouvelables et économies d’énergie - en faveur des énergies coûteuses. Son prix plus élevé par rapport à ses concurrents, par unité de CO2 net déplacé, signifie que chaque dollar investi dans le développement du nucléaire ne fera qu’aggraver les changements climatiques », écrit-il en 2005 dans un article intitulé « Nuclear Power : Economics and Climate-Protection Potential ».
Comme je l’ai fait remarquer dans la première partie de cet article (L’Etat de la Planète, mai-juin 2006), le fait de doubler la production énergétique mondiale nucléaire réduirait les émissions mondiales de carbone de seulement un septième de la quantité nécessaire pour éviter les pires impacts du réchauffement de la planète. Des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology précisent que même pour arriver à ce résultat insuffisant, il faudrait créer un site d’enfouissement de la taille de celui de la Yucca Mountain tous les deux ou trois ans pour stocker les déchets supplémentaires - un défi énorme, et très coûteux. En regard des inconvénients du nucléaire, de la croissance et des promesses des énergies propres, moins coûteuses et moins dangereuses, les arguments en faveur du nucléaire vacillent sévèrement. Si l’on enlève le prétexte selon lequel cette énergie est la réponse aux changements climatiques, ces arguments s’effondrent totalement.
Karen Charman est journaliste indépendante spécialisée dans les problèmes environnementaux, et rédactrice en chef du journal Capitalism Nature Socialism.