www.delaplanete.org L'état de la Planète Magazine - partenaire du WorldWatch Institute
présentation du magazine
tous les numéros de L'état de la planète magazine
vos remarques
abonnez-vous !
nos sites partenaires
l'équipe de l'état de la Planète
soutenez notre action !
communiqué de presse et banner
au sommaire du prochain numéro
reportages flash

Commandez L'état de la planète 2006

Quatrième de couverture
En savoir plus (PDF)


Commandez L'état de la planète 2005
ecologie
En savoir plus (PDF)

Procurez-vous 2006+2005 !

Points de vente (PDF)

Livraison gratuite
19 € / 29 CHF / 29 CAD
Paiement par chèque
Paiement sécurisé par carte bancaire




Soutien financier

partenaire



Partenaires

partenaire partenaire partenaire partenaire
 
Un nouveau monde nucléaire ?
La planète se réchauffe et les partisans de l’énergie nucléaire affirment détenir la solution.

par Karen Charman
traduit de World Watch


ARTICLE AU FORMAT PDF
Un nouveau monde nucléaire ? / 1.9 Mo




Au bout de quelques kilomètres d’une route de campagne idyllique de Nouvelle-Angleterre, ponctuée de jolies chaumières et de fermes, au centre du Connecticut, on découvre la centrale nucléaire de Connecticut Yankee - ou plutôt ce qu’il en reste. Le déclassement de ce réacteur de 590 mégawatts fermé en 1996 touche bientôt à sa fin, un processus décrit par la porte-parole Kelley Smith comme une « construction inversée ».

(JPEG)

Centrale nucléaire du Bugey, sur le Rhône, près de Lyon.

Crédit photo : Robert Pratta/REUTERS © 2003

La majorité des bâtiments, le réacteur lui-même et ses composants ont été démontés. A côté de la rivière Connecticut, le bassin d’évacuation, qui recevait l’eau de refroidissement du circuit secondaire de l’échangeur de chaleur interne, est en train d’être drainé. Le sol, y compris les points sensibles proches du réacteur contaminés par les fuites des réservoirs de strontium-90, a été remplacé. On a entreposé quarante cercueils de combustible épuisé hautement radioactif sur une plate-forme de ciment surveillée et entourée d’une clôture au milieu des bois sur la propriété de la société, à un peu plus d’un kilomètre du site du réacteur. Le bassin de stockage qui servait à stocker l’assemblage combustible irradié sera bientôt drainé et démantelé. Un enchevêtrement de métal, ressemblant à un plat de spaghetti entortillés, dépassant d’un bâtiment à moitié détruit, va être transporté vers une décharge. Des étages de conteneurs métalliques remplis de résidus légèrement radioactifs attendent également d’être emmenés. L’une des tâches finales sera de détruire la cuve de confinement qui représente 35000 tonnes de béton armé. Une fois le déclassement achevé, à la fin de l’année, plus de 136000 tonnes de sol, de béton, de métal et d’autres matériaux auront été enlevés du site pour un coût de plus de 400 millions de dollars au frais des consommateurs d’électricité de la région.

Mais il s’en est fallu de quelques années pour que la centrale Connecticut Yankee ait pu rester en activité. Il y a dix ans, lorsque le comité de direction de la société Connecticut Yankee Atomic Power a décidé de fermer le réacteur d’Haddam Neck, l’énergie nucléaire était communément considérée comme une industrie sinon mourante, du moins gravement et chroniquement malade. Dans le nouveau marché dérégulé de l’énergie, la société pouvait acheter de l’électricité à un coût inférieur au coût de production de sa centrale nucléaire. La dérégulation du secteur électrique dans le Connecticut a forcé la société à se départir de la centrale. Les administrateurs de la société, pensant qu’ils ne pourraient pas vendre un seul réacteur, et de capacité relativement faible, ont décidé de le fermer.

A peine quelques années plus tard, le paysage économique a commencé à changer pour l’énergie nucléaire avec l’émergence de sociétés comme Exelon Corporation (une fusion entre les sociétés Commonwealth Edison de Chicago et PECO de Pennsylvanie) et Entergy Corporation, basée en Louisiane, qui se sont mises à racheter des réacteurs. Entergy a acheté Vermont Yankee, un réacteur de 540 mégawatts pour 180 millions de dollars en 2002. A moins de 80 kilomètres au sud de Connecticut Yankee, Dominion Resources a dépensé 1,3 milliard de dollars pour acquérir trois réacteurs (deux en opération et un fermé) à Millstone - une centrale qui s’est tristement distinguée en faisant la couverture du magazine Time en 1996 pour avoir contrevenu de manière répétée, et flagrante, aux règles de sécurité. En 2002, seules 10 sociétés possédaient une partie ou l’ensemble de 70 des 103 réacteurs en activité dans le pays.

Accélérons et parlons de la situation actuelle. Le monde commence à prendre conscience de la menace grandissante et bien réelle que présentent les changements climatiques catastrophiques causés par l’homme. La guerre en Irak, les tensions croissantes dans les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient et le souvenir des deux fiascos énergétiques (dus aux manipulations du marché) en Californie, en 2001, avec une coupure de courant affectant un tiers des Etats-Unis et le Canada, en août 2003, ont soulevé des inquiétudes en ce qui concerne les sources instables et non durables d’énergies. Réanimés par une campagne concertée et habile de relations publiques et de lobbying, ces facteurs ont refait de l’énergie nucléaire, que l’on présente comme non émettrice de carbone, un sujet de discussion.

Selon l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), neuf nouvelles centrales - trois au Japon, deux en Ukraine et une en Corée du Sud, en Inde, en Chine et en Russie - sont entrées en activité depuis 2004. Pendant ce temps, deux centrales ont été réactivées au Canada après plusieurs années d’inactivité, et on parle de construire un nouveau réacteur dans le pays. On compte actuellement 23 centrales nucléaires en construction dans le monde, dont une en Finlande, la première en Europe de l’Ouest depuis l’explosion de Tchernobyl dans le nord de l’Ukraine en 1986. La France, dont les 58 réacteurs fournissent environ 80% de l’énergie du pays envisage également d’en construire un nouveau et le Premier Ministre britannique Tony Blair voudrait construire de nouveaux réacteurs pour remplacer les 31 centrales vieillissantes du pays, dont la majorité doit être mise hors service en 2020. En août 2005, le président américain George W. Bush a signé un projet de loi allouant 13 milliards de dollars de subventions publiques pour aider à lancer une nouvelle génération de réacteurs nucléaires.

Energie nucléaire contre réchauffement de la planète

Un chœur grandissant de partisans du nucléaire, de représentants du gouvernement, de bureaucrates internationaux, d’universitaires, d’économistes et de journalistes en appellent à l’énergie nucléaire pour nous sauver des changements climatiques dévastateurs. En séparant les atomes pour produire de l’électricité, les réacteurs nucléaires n’émettent pas de dioxyde de carbone (CO2) ni d’autres gaz à effet de serre. Mais il est inexact de dire que l’énergie nucléaire n’engendre aucune émission de carbone - du berceau à la tombe, toutes les sources d’énergie émettent du carbone. (Même les éoliennes sont complices : l’aluminium utilisé dans leur construction est souvent produit en utilisant de l’électricité fournie par des centrales à charbon.) Dans le cas de l’énergie nucléaire, on utilise de l’électricité d’origine fossile dans le reste du cycle de production - l’extraction, le broyage et l’enrichissement de l’uranium utilisé comme combustible dans les réacteurs, la construction des centrales nucléaires (particulièrement le ciment), la désaffectation des centrales, la construction des installations de stockage et le transport et le stockage des déchets. L’usine d’enrichissement par diffusion gazeuse de Paducah, Kentucky est l’une des plus grandes consommatrices d’électricité produite par centrale à charbon des Etats-Unis.

Il semble cependant impossible d’évaluer exactement les émissions de carbone engendrées par le cycle de production de l’énergie nucléaire et la communauté environnementale internationale est en désaccord en ce qui concerne la contribution potentielle de l’énergie nucléaire au réchauffement de la planète. Tom Cochrane, physicien nucléaire pour le Natural Resources Defense Council, affirme que l’énergie nucléaire émet peu de gaz à effet de serre comparé aux autres sources d’énergie conventionnelle. Mais pour que l’énergie nucléaire réduise de manière importante les émissions de gaz à effet de serre, il faudrait une augmentation énorme du nombre de centrales nucléaires en opération dans le monde, ce qu’il n’approuve pas.

Quelle serait l’importance de cette augmentation ? Un rapport de 2003, souvent cité, publié par des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology, intitulé The Future of Nuclear Power affirme qu’il serait nécessaire de construire 1000 à 1500 nouveaux réacteurs de 1000 mégawatts d’ici 2050, une expansion qui réduirait potentiellement de 15 à 25% l’augmentation prévue des émissions de carbone dues à la production d’électricité sur cette période. Selon une analyse de Stephen Pacala et Robert Socolow, co-directeurs de l’initiative Carbon Mitigation de l’université de Princeton, publiée en 2004 dans le magazine Science, il faudrait environ 700 gigawatts supplémentaires d’électricité d’origine nucléaire - environ deux fois le nombre et le rendement des 443 réacteurs en activité dans le monde - pour arriver à seulement un septième des réductions de gaz à effet de serre (au taux d’émission actuel) nécessaires pour stabiliser la concentration atmosphérique de CO2 à 500 parties par million (ppm).

Le rapport du MIT reconnaît qu’une telle expansion représenterait un défi énorme en ce qui concerne les déchets nucléaires nécessitant « la création quelque part dans le monde tous les deux ou trois ans » d’un site de stockage permanent de la capacité du projet de dépôt de la Yucca Mountain dans le Nevada. Si le combustible utilisé était retransformé, comme le proposent de nombreux partisans du nucléaire, cela augmenterait de manière importante les risques de propagation des matières nucléaires pouvant être utilisées pour fabriquer des bombes atomiques. Le rapport du MIT rejette la solution du retraitement car elle n’est pas rentable et est inutilement risquée du fait du danger de prolifération des armes. Pour faire face au problème des déchets, il demande au Département américain de l’énergie de développer « un programme équilibré de recherche et de développement sur la gestion des déchets à long terme » et d’étudier la possibilité de placer les déchets dans des puits de stockages géologiques profonds. Il recommande également la création d’un réseau d’infrastructures centralisées aux Etats-Unis et dans le monde pour pouvoir stocker le combustible irradié pendant plusieurs décennies jusqu’à ce que l’on trouve de meilleures solutions. Bien sûr, le paysage politique est jalonné de recommandations techniquement plausibles qui n’ont jamais été mises en pratique parce que, spécieuses, elles ignoraient les difficultés politiques de l’énergie nucléaire.

Pacala et Socolow maintiennent qu’il faut prendre une série de mesures pour faire face aux changements climatiques. Ils ont identifié 15 technologies ou pratiques actuellement exploitées commercialement dans le monde et affirment que l’on pourrait stabiliser les émissions de carbone sur les 50 prochaines années en développant sept d’entre elles. Ces alternatives seront étudiées plus en détail dans la deuxième partie de cette série.

Nuconomie

Un article intitulé « Nuclear Follies », qui fit la une du magazine Forbes du 11 février 1985, décrivait l’expérience des Etats-Unis avec l’énergie nucléaire comme « le plus grand désastre de gestion dans l’histoire du monde des affaires ». Considérant un investissement de 125 milliards de dollars, écrit le magazine, « seuls les aveugles ou les personnes partiales, peuvent penser aujourd’hui que cet argent a été bien dépensé. C’est une défaite pour le consommateur américain et pour la compétitivité de l’industrie américaine, pour les institutions publiques qui ont lancé le programme et pour le système d’entreprises privées qui l’a rendu possible. »

(JPEG)

Centrale nucléaire de Mihama, près de Tokyo.

Crédit photo : Akio Suga/Reuters © 2004

Pourtant, l’énergie nucléaire est maintenant largement considérée comme l’une des sources d’électricité les plus économiques, avec un coût de production de 1,68 cents par kilowattheure (kWh), comparé à 1,9 cents par kWh pour le charbon, 5,87 cents par kWh pour le gaz naturel, 2,48 cents par kWh pour l’énergie solaire, 0,2 cents par kWh pour l’énergie éolienne et 0,5 cents par kWh pour l’hydroélectricité, selon Electric Utilities Cost Group, un groupement de données de l’industrie nucléaire qui tire ses informations d’enquêtes statistiques sur les centrales et Global Energy Decisions, un cabinet de conseil privé dans le domaine de l’énergie. Ces chiffres prennent en compte les coûts de fonctionnement du carburant, de la main-d’œuvre, des matériaux et des services nécessaires pour produire 1 kWh d’électricité. Cependant, comme la majorité des énergies, le nucléaire bénéficie d’importantes subventions du gouvernement. Si l’on inclut les subventions, les coûts collatéraux et les coûts externes, on arrive à une évaluation économique différente.

Même si une reprise complète du nucléaire avec une nouvelle génération de réacteurs pour remplacer ceux actuellement en service ne pourrait exister - du moins aux Etats-Unis - sans la participation du secteur privé, l’énergie nucléaire commerciale n’a jamais été en compétition dans un marché vraiment libre. Depuis le début, l’énergie nucléaire dans le monde à toujours nécessité le patronage des gouvernements. Aux Etats-Unis, l’industrie a été lancée en 1946 avec l’adoption d’une législation créant l’Atomic Energy Commission (prédécesseur de la Nuclear Regulatory Commission ou NRC), qui était chargée de développer à la fois l’énergie atomique civile et les armes nucléaires. En 1954, le gouvernement a autorisé la participation du secteur privé et sous la présidence de Dwight D. Eisenhower, l’initiative « Atoms for Peace » a continué d’encourager le développement et la commercialisation de l’énergie atomique.

Selon l’économiste de l’énergie Doug Koplow, bien que l’énergie nucléaire fournisse environ 20% de l’électricité américaine (et environ 16% de l’électricité mondiale), l’industrie nucléaire américaine a reçu, entre 1950 et 1993, près de 50% du total des dépenses fédérales pour la recherche et le développement énergétique - environ 51 milliards de dollars. Une aide importante du gouvernement semble être la règle en ce qui concerne l’industrie nucléaire dans le monde, ajoute-t-il, bien qu’il n’y ait pas d’informations précises disponibles dans le cas de nombreux pays. L’énergie atomique continue d’obtenir un traitement de faveur et les aides publiques couvrent presque tous les segments du cycle de l’énergie nucléaire à un degré ou à un autre.

Les sociétés d’extraction de l’uranium opérant aux Etats-Unis, par exemple, reçoivent une « déduction pour épuisement » de 22% (le taux de déduction pour épuisement le plus élevé en ce qui concerne les minéraux), ce qui leur donne une déduction d’impôt sur la valeur marchande de ce qu’ils ont extrait - une aide importante dans la mesure où la déduction est généralement plus élevée que leur investissement réel. La fabrication du combustible est également lourdement subventionnée. Jusqu’en 1998, les deux usines d’enrichissement d’uranium du pays appartenaient au gouvernement. Lorsqu’elles ont été privatisées sous le nom d’U.S. Enrichment Corporation, le gouvernement a conservé la responsabilité de la dépollution des déchets générés par le fonctionnement des usines, une responsabilité qu’il assume toujours aujourd’hui et qui se chiffre en milliards de dollars.

Durant la construction des réacteurs, les entreprises ont pu faire payer aux consommateurs d’électricité les intérêts de leurs emprunts, selon la loi sur les provisions pour fonds utilisés durant la construction (Allowance for Funds Used During Construction). Même si cela s’applique à tous les types de centrales électriques, Koplow affirme que cette loi a principalement bénéficié aux propriétaires de centrales nucléaires, dans la mesure où les coûts déjà élevés des centrales ont encore explosé avec les retards de construction. Les propriétaires de centrales nucléaires ont également profité de la dépréciation accélérée et des crédits d’impôt à l’investissement du début des années 1980. Koplow affirme que ces trois mécanismes comptables ont considérablement réduit les coûts en capital des réacteurs. Cependant, après que les Etats eurent commencé la dérégulation des marchés de l’électricité, dans les années 1990, les sociétés exploitant des centrales nucléaires se sont rendu compte qu’elles devaient faire payer l’électricité plus cher que les tarifs en vigueur pour rembourser le reste de leurs dettes - ou « coûts non recouvrables - et rester compétitives face aux autres sources d’électricité. Les Etats ont changé leurs législations les uns après les autres pour permettre à ces sociétés de service de faire payer ces coûts non recouvrables aux contribuables en alourdissant leur note d’électricité, un don à l’industrie nucléaire qui, en 1997, atteignait 98 milliards de dollars.

Le contribuable doit également supporter le coût du traitement du combustible irradié - de 60 à 100 milliards de dollars selon les estimations pour les réacteurs actuellement en activité - ainsi que les coûts relatifs au déclassement des centrales. Et en cas d’accident, la loi Price-Anderson de 1957 évite aux propriétaires de centrales de prendre en charge la plus grande partie des coûts en limitant leur responsabilité. Selon Koplow, la société responsable de l’accident paierait 300 millions de dollars de responsabilité directe, toutes les entreprises nucléaires paieraient ensuite 95,8 millions par réacteur (en versements annuels de 15 millions de dollars sur 6 ans) à un consortium d’assureurs. Avec 103 réacteurs en activité, ce consortium totaliserait approximativement 10 milliards de dollars. En comparaison, selon certaines estimations, l’accident de Tchernobyl aurait coûté 350 milliards de dollars et l’Union of Concerned Scientists estime qu’un accident grave à la centrale d’Indian Point à 56 kilomètres au nord de New York coûterait des billions de dollars - un coût que les individus devraient assumer en grande partie à cause de la clause d’exclusion concernant le nucléaire dans les polices d’assurance habitation, une clause entrée dans la pratique. Sans cette limitation des responsabilités aux Etats-Unis et des précautions similaires dans les autres pays, l’énergie nucléaire commerciale n’existerait probablement pas.

De plus, il semble que Price-Anderson ne soit pas le seul mécanisme permettant aux exploitants de centrales nucléaires d’éviter d’être tenus pleinement pour responsables si quelque chose se passe mal. Selon un rapport de 2002 de Synapse Energy Economics, Inc., depuis le début de la restructuration de l’industrie nucléaire, quand les Etats ont commencé à déréglementer le marché de l’électricité au milieu des années 1990, quelques grandes sociétés telles que Exelon Corp., Entergy Corp., Duke Energy et Dominion Resources, Inc, qui possèdent des centrales nucléaires, les exploitent par le biais de holdings à plusieurs niveaux. Les centrales ont souvent le statut de sociétés à responsabilité limitée (SARL), une invention légale qui restreint les responsabilités aux actifs directs de la société. « Les structures à responsabilité limitée sont des mécanismes efficaces pour transférer les profits à la société mère en évitant de payer des impôts », fait remarquer le rapport. « Cela fournit également à la société mère une protection financière si un accident, une défaillance matérielle, une remise à niveau de la sécurité ou des besoins d’entretien inhabituels dans une centrale en particulier engendrent des coûts importants et imprévus. La société mère peut se distancier en déclarant l’entité en état de faillite comme ‘non liée’ et ainsi ne pas mettre en danger ses investissements nucléaires ou autres. »

Cette situation est particulièrement avantageuse dans un marché déréglementé. Avant la déréglementation, les réacteurs étaient généralement construits par des sociétés de services appartenant aux investisseurs et qui fonctionnaient sous la protection d’une « réglementation du coût de service ». Cela permet aux entreprises de bénéficier de taux stables basés sur leurs coûts de fonctionnement réels plutôt que sur les prix du marché de l’électricité qui peuvent être sujets à des fluctuations. Sans ces taux stables, les risques habituels liés au fonctionnement d’une centrale - fermeture imprévue pour maintenance, par exemple, ou même accident - deviennent plus préoccupants. L’utilisation de SARL permet de réduire en grande partie ces risques. Pourtant, selon Peter Bradford, ancien commissaire de la NRC, l’agence n’a pas réussi à développer une politique complète assurant que le transfert de propriété des réacteurs vers ces nouvelles structures ne mette pas les citoyens en danger. « Sans ces contraintes, la protection du public a dépendu du discernement d’une commission de régulation du nucléaire connaissant mal les questions financières et de régulation économique, et peu versés dans les problèmes de santé et de sécurité. Comme cela s’est produit dans la restructuration des finances et des services publics, les mesures fondamentales de sécurité ont été contournées. » Restent à voir les conséquences, ajoute-t-il.

La NRC réfute les allégations de Synapse et de Bradford. Dans une déclaration écrite, l’agence affirme que ses réglementations « fournissent une assurance raisonnable que les titulaires de permis auront suffisamment de ressources pour faire fonctionner, entretenir et déclasser les réacteurs nucléaires. La NRC a bien envisagé les problèmes soulevés dans le rapport de 2002 de Synapse et nous avons pensé - et continuons de penser - que nos réglementations font face de manière adéquate aux SARL et aux autres accords favorisant les entreprises. » L’agence maintient qu’en dépit des nouveaux arrangements commerciaux, elle continue à s’assurer que les exploitants de réacteurs remplissent leurs obligations, ajoutant que la plupart des réacteurs sont soumis aux réglementations des commissions des Etats sur les services d’utilité publique, ce qui implique un important contrôle financier.

« Ces banalités d’usage n’arriveront pas à me convaincre que nous nous sommes trompés sur ce sujet, » soutient David Schlissel, auteur principal du rapport de Synapse. De plus, il affirme que la NRC se trompe en disant que les commissions d’Etats sur les services d’utilité publique continuent de superviser les réacteurs dans les Etats où les marchés de l’électricité ont été déréglementés. « Les 19 centrales exploitées par Exelon sont toutes déréglementées, explique-t-il, tout comme de nombreuses centrales nucléaires du Nord-Est et du Midwest. »

Essayons toujour

En 2002, le jour de la Saint Valentin, le Département américain de l’énergie dévoilait son nouveau programme, Nuclear Power 2010, destiné à partager les coûts avec l’industrie pour « identifier des sites pouvant accueillir de nouvelles centrales nucléaires, développer et mettre sur le marché des technologies nucléaires avancées, mener des analyses de rentabilité pour la construction de nouvelles centrales nucléaires et mettre à l’épreuve de nouveaux processus de réglementation menant à une décision de l’industrie dans les prochaines années. » Il vise aussi « l’approbation de la NRC pour construire et mettre en opération au moins une nouvelle centrale nucléaire avancée aux Etats-Unis ». Actuellement, trois consortiums, un groupe de 11 sociétés appelé NuStart Energy Development et deux plus petits contrôlés respectivement par la Tennessee Valley Authority et par Dominion Resources, ont été formés pour étudier la construction de nouveaux réacteurs. Malgré les revenus combinés des membres des consortiums s’élevant à 447 milliards de dollars en 2003 - ce qui rivalise, comme le fait remarquer Kopolow, avec le PIB de la Russie et dépasse la somme des PIB de 104 pays - le gouvernement américain offre maintenant à l’industrie nucléaire des primes d’encouragement supplémentaires s’élevant à 13 milliards de dollars comme capitaux de démarrage pour la construction de nouvelles centrales. D’après une analyse publiée l’année dernière par l’organisation à but non lucratif Public Citizen, l’Energy Policy Act de 2005 prévoit 2,9 milliards de dollars pour la recherche et le développement, au moins 3,5 milliards de subventions aux constructions, plus de 5,7 milliards de subventions de fonctionnement et 1,3 milliards de subventions de fermeture.

(JPEG)

Centrale nucléaire de Grafenrheinfeld, nord de la Bavière.

Crédit photo : Michael Dalder/Reuters © 2002

Parmi les éléments les plus notables de cette série de mesures, on trouve une assurance risque de 2 milliards de dollars, que les constructeurs des six premiers réacteurs peuvent toucher en cas de retard de construction ou d’obtention de permis, y compris en cas de remise en question des normes de sécurité par les citoyens (par exemple, si l’on divulgue un vice de construction et qu’un groupe de citoyens engage des poursuites). Le gouvernement accorde également un dégrèvement fiscal à la production de 1,8% par kilowattheure pendant huit ans, soit un manque à gagner d’environ 5,7 à 7,0 milliards de dollars pour le trésor public américain. On trouve également des clauses de garanties d’emprunts financées par le contribuable couvrant jusqu’à 80% du coût d’un réacteur. Ces garanties d’emprunts sont particulièrement utiles si l’on considère le fait que des milliards de dollars ont été perdus pendant la première vague de construction de centrales nucléaires, période durant laquelle plus de réacteurs ont été annulés que construits, souvent après que des centaines de millions de dollars avaient déjà été dépensés.

C’est un gros cadeau, mais reste à voir si cela sera suffisant pour démarrer une nouvelle génération de réacteurs aux Etats-Unis, ce qui serait nécessaire selon les experts de l’industrie pour assurer un futur économique viable à l’énergie nucléaire. Thomas Capps, ancien PDG, à la retraite depuis peu, de Dominion Ressources, dirige l’un des consortiums cherchant à obtenir un permis pour un nouveau réacteur. Il a déclaré en en avril dernier au New York Times que si sa société annonçait qu’elle allait construire une nouvelle centrale nucléaire, les agences d’évaluation de crédits Standard & Poor’s et Moody’s « auraient une crise cardiaque, et mon directeur financier aussi ». Peter Wells, directeur commercial de la division nucléaire de General Electric reste prudemment optimiste mais n’est pas encore convaincu qu’une nouvelle génération de réacteurs sera construite. Selon lui, cela va dépendre d’une politique du gouvernement favorable et d’une expérience positive avec les premiers des nouveaux réacteurs qui devront respecter les délais et les budgets de construction.

La politique de l’administration Bush est de plus en plus favorable à l’industrie nucléaire, mais reste à savoir si les réacteurs peuvent être construits pour les coûts annoncés. A 1500 dollars par kilowatt, les nouveaux réacteurs « avancés » Generation III+ seraient beaucoup moins chers que ceux en activité actuellement. Selon un rapport de 2001 du Congressional Research Service (CRS) sur les perspectives concernant de nouveaux réacteurs nucléaires commerciaux, les coûts totaux dépassaient 3000 dollars par kW pour les réacteurs commencés après 1974 et atteignaient en moyenne 3600 dollars pour ceux terminés après le milieu des années 1980. Toute personne familière des erreurs d’achat du Pentagone sait que les dépassements chroniques et les erreurs d’estimations des coûts sont un vieux problème des projets techniques importants et l’industrie de l’énergie nucléaire ne fait pas exception à la règle. Selon une analyse de l’Energy Information Administration, on a sous-estimé les coûts réels des centrales dont la construction a commencé entre 1966 et 1977 d’environ 14%, même lorsqu’elles étaient achevées à 90%.

Jusqu’à présent, seuls deux réacteurs nouvelle génération, deux réacteurs à eau ordinaire bouillante (Advanced Boiling Water Reactor) de General Electric, ont été construits (au Japon pour la Tokyo Electric Power Company). Cependant, malgré les évaluations de GE qui estimait leur coût à 1528 dollars par KW, le CRS rapporte que le premier a coûté 3236 dollars et le second environ 2800 dollars. Wells affirme que le prix de construction a augmenté car il s’agissait « de centrales plaquées or avec sols en marbre et autre » qui autrement auraient coûté beaucoup moins cher.

Peter Bradford affirme qu’en dépit du passage de l’Energy Policy Act, aucun changement fondamental n’a amélioré suffisamment l’économie pour voir naître une nouvelle génération de réacteurs. « Avec 13 milliards de dollars de nouvelles subventions, si le gouvernement veux prouver qu’il peut construire de nouvelles centrales nucléaires en dépensant suffisamment, il peut le faire. Les Chinois nous le prouvent déjà une ou deux fois par an, déclare-t-il. Mais cela ne revient pas à prouver que c’est économiquement viable. » Pourtant, Bradford le reconnaît, « les astres n’ont pas été aussi favorables pour l’industrie depuis le programme Atoms for Peace ».

En totale opposition avec la mauvaise passe qu’a traversé l’industrie nucléaire dans les années 1980 et 1990, Wall Street est de plus en plus enthousiaste. Steven Taub, directeur du secteur technologies émergeantes de Cambridge Energy Research Associate, est confiant quant à la construction de nouvelles centrales, même s’il affirme que leur nombre exact dépendra de la manière dont seront distribuées les nouvelles primes d’encouragement du gouvernement. Contrairement au parc actuel de réacteurs nucléaires - qui étaient tous construits sur mesure - la prochaine génération sera beaucoup plus standardisée pour profiter des économies d’échelles.

Les subventions du gouvernement pour les nouveaux réacteurs sont destinées à compenser les coûts plus élevés des premières centrales. Si tout se passe sans accroc, on pense que les bailleurs de fonds et les actionnaires reprendront confiance dans la compétitivité des nouvelles centrales et qu’elles peuvent être financées sans subventions. Les facteurs externes vont également déterminer la compétitivité et la viabilité économique de l’industrie nucléaire, explique Taub. Ces variantes incluent le prix du gaz naturel, l’imposition éventuelle d’une taxe sur les émissions de carbone pour les charbons et les autres combustibles fossiles et la mise au point et l’adoption éventuelle des technologies de piégeage du carbone pour les centrales à charbon. « Ce sont des questions auxquelles personne ne peut répondre, » affirme-t-il.

(JPEG)

Centrale nucléaire de Sellafield, sur la côte de la mer d’Irlande.

Crédit photo : Dan Chung/REUTERS © 2000

La seconde partie de cette série s’intéressera au problème des déchets, à la prolifération nucléaire et aux autres risques de sécurité découlant de l’énergie nucléaire et au poids des arguments en faveur du nucléaire face aux alternatives.

Karen Charman est journaliste indépendante, spécialisée dans les problèmes environnementaux et rédactrice en chef du journal Capitalism Nature Socialism.

Bien qu’aucune étude complète et intégrée comparant les coûts collatéraux et externes des sources d’énergie dans le monde n’ait été réalisée, toutes les énergies actuellement disponibles en ont. Les grands barrages hydroélectriques altèrent de manière dramatique les écosystèmes, menacent les espèces et déplacent et appauvrissent les personnes dont les terres sont inondées. La combustion du charbon - la plus importante source de pollution de l’air aux Etats-Unis - contribue au réchauffement de la planète, engendre des pluies acides, de la suie, du smog et d’autres émissions atmosphériques toxiques et génère des cendres mâchefers, de la boue et des produits chimiques toxiques. Les paysages et les écosystèmes sont ravagés par les activités d’extraction à ciel ouvert, alors que l’extraction souterraine impose de forts taux de mortalité, d’accidents avec blessures et de maladies. Même l’énergie éolienne tue des oiseaux, peut être bruyante, et selon certaines personnes, défigure le paysage.

Selon le magazine Techniques de l’Ingénieur n° BN 3130 : La conception du Advanced Boiling Water Reactor, en français « réacteur à eau ordinaire bouillante » (REB), découle de celle du réacteur à eau ordinaire sous pression (REP) développé pour la propulsion navale : dans sa version civile, pour la production d’électricité, le réacteur n’est plus soumis aux mêmes contraintes de compacité, de résistance aux secousses et de changements d’assiette pouvant perturber la stabilité de l’interface eau-vapeur dans la cuve.

(...)

Le REB n’a pas eu le succès commercial escompté car, assez vite, apparut un phénomène de fissuration du matériau des boucles de recirculation (corrosion intergranulaire sous tension de l"acier inoxydable austénitique) entraînant des pertes de disponibilité importantes sur les réacteurs en exploitation. Le problème n’avait pas été identifié au cours du développement, principalement basé sur des essais hors pile insuffisamment représentatifs des conditions réelles de fonctionnement.

Alors que GE Co s’effaçait sur le terrain commercial (le parc mondial de REB en service n’est que le tiers de celui des REP), la société allemande AEG qui avait acquis la licence GE Co et la société suédoise ASEA-Atom reprenaient à leur compte la conception du réacteur dans les années 1970. Leur contribution la plus significative fut la suppression des boucles de recirculation externes qui s’étaient montrées défaillantes, les pompes de recirculation de l’eau de refroidissement du cœur étant implantées directement dans le fond inférieur de la cuve du réacteur.

Réalisant l’intérêt des nouvelles conceptions européennes, GE Co, qui avait obtenu un rapide succès au Japon, révisait à son tour dans les années 1980 la conception de son réacteur. La firme américaine définit un modèle dit « avancé » ou ABWR (« Advanced Boiling Water Reactor ») incorporant lui aussi les pompes de recirculation dans la cuve (« Reactor Internal Pumps »). L’ABWR fut développé en coopération avec les Japonais qui ne voulaient pas du dernier modèle de GE Co, le BWR 6, affecté des défauts des modèles antérieurs. Les deux tranches Kashiwasaki 6 et 7 réalisées par le groupement Toshiba-Hitachi-GE Co pour Tokyo Electric Power, mises en service en 1996 et 1997, constituent la tête de filière de la nouvelle série ABWR. Un niveau de compétitivité et une disponibilité élevés sont attendus. Le Japon compte ainsi 28 REB en exploitation (pour seulement 23 REP).|

(GIF)
retour haut de page EN COLLABORATION AVEC LE BIMESTRIEL WORLD WATCH
L'état de la Planète magazine - magazine gratuit L'état de la Planète magazine - traduction du WorldWatch InsituteL'état de la Planète magazine - renseignements environnementauxL'état de la Planète magazine - écologie industrielleL'état de la Planète magazine - énergies renouvelablesL'état de la Planète magazine - enjeux environnementauxL'état de la Planète magazine - magazine écologiqueL'état de la Planète magazine - enquêtes et dossiersL'état de la Planète magazine - climat, changements climatiquesL'état de la Planète magazine - énergie solaireL'état de la Planète magazine - énergie éolienne   etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine etat de la planete magazine