par
Nadine Gordimer
traduit de World Watch
Traduction d’Alexandre Friederich
Le printemps dernier, L’Etat de la planète a demandé à l’écrivaine sud-africaine Nadine Gordimer ses opinions sur la technologie génétique.
L’Etat de la planète : L’année dernière, à Durban, vous avez fait une allocution dans le cadre de la conférence des Nations Unies sur le racisme et vous avez suggéré que la technologie génétique puisse être le nouveau visage du racisme. Pouvez-vous développer ?
Nadine Gordimer : Il existe des précédents en matière de manipulation politique de la reproduction. Songez à l’idéal nazi de l’Allemand blond aux yeux bleus. Il y a une forte différence entre la technologie génétique destinée à prévenir certaines maladies et la possibilité de produire une race différente ou même distincte. Il peut toujours en sortir du bon, mais comment contrôler le mauvais ?
L’Etat de la planète : Dans l’un de vos écrits vous avez mis en évidence la possibilité d’un système de santé à deux vitesses où les riches, pour la plupart des personnes de peau claire, ont accès aux médecines génétiques tandis que les pauvres, pour la plupart de peau foncée, n’y ont pas accès.
Nadine Gordimer : Oui. Je pensais surtout à mon propre pays (l’Afrique du Sud) et plus spécialement au SIDA. Aujourd’hui, les gens qui ont les moyens de se procurer les médicaments qui permettent de traiter la séropositivité ou le SIDA ont une chance raisonnable de vivre. Mais pour ce qui est des pauvres, qui forment la grande majorité noire de la population, ils ne peuvent tout simplement pas se permettre d’acheter ces médicaments. Pour eux le SIDA correspond à une peine de mort.
L’Etat de la planète : Ce que vous voulez dire c’est que, de même que l’anti-rétrovirus qui permet de traiter les symptômes du SIDA n’est accessible qu’à une minorité, toute avancée susceptible d’intervenir ces prochaines années dans le domaine génétique pourrait être soumise à la même logique pécuniaire et donc n’être accessible qu’à quelques-uns ?
Nadine Gordimer : Nous allons vers un déséquilibre effrayant entre les pauvres et les riches dans le monde.
L’Etat de la planète : On se demande parfois si les scientifiques ne se livrent pas à toutes les expériences possibles simplement parce que c’est là leur façon de faire. S’ils peuvent scinder l’atome, ils le scindent. S’ils peuvent fabriquer des clones, ils les fabriqueront. Peut-être cela tient-il à notre orgueil ? Nous allons de l’avant, créons ce que nous pouvons et bien entendu, nous sommes confrontés à des conséquences que nous n’avions pas prévues.
Nadine Gordimer : La volonté constante de découverte a quelque chose de merveilleux. En tant qu’écrivain, vous ne cessez de vous poser la question du sens de la vie humaine. Votre vie d’écrivain tout entière devient un processus de découverte et vise à dévoiler la nature humaine. Je comprends donc qu’un scientifique ait cette soif de découverte. Mais hélas, lorsque vous êtes brillant et avez la chance de faire une découverte, il se peut que vous ayez ouvert la boîte de Pandore plutôt que découvert la clef de la sagesse. On sait que vers la fin de sa vie, Alfred Nobel avait des doutes quant à la dynamite et à l’usage qui pouvait en être fait.
L’Etat de la planète : Revenons aux opinions que vous avez exprimées aux Nations Unies, lorsque vous avez suggéré que la technologie génétique risque de conduire à un " nouveau racisme". Comment un racisme de type génétique se manifesterait-il ? Voulez-vous dire que les gens pourraient être manipulés de telle sorte qu’ils soient plus fortement soumis au régime politique ?
Nadine Gordimer : Ou même pour être dotés de mémoires qui bloquent certaines choses.
L’Etat de la planète : Par exemple ?
Nadine Gordimer : Hé bien, par exemple, la Commission pour la Vérité révèle qu’il existait des plans pour contrôler les foules et rendre les gens plus dociles. Je crois qu’il est possible de torturer quelqu’un puis d’éliminer de sa mémoire le souvenir de cette torture.
L’Etat de la planète : De toute évidence, nous ne parlons pas que d’une technologie. A mesure que progresse notre connaissance du génome et que se développent les neurosciences, un éventail de scénarios effrayants surgit, du contrôle des foules au recours à des drogues qui permettraient de lobotomiser toute une société, comme l’envisageait Aldous Huxley.
Nadine Gordimer : Oui, je suppose que d’une façon ou d’une autre, nous avons tous essayé de manipuler notre conscience - la plus grande partie d’entre nous au moyen de cigarettes, d’alcool ou de musique. Il s’agit là d’un choix personnel qui n’engage que vous. En revanche, si certaines caractéristiques physiques et certaines attitudes mentales peuvent être induites génétiquement, cela aboutit à une situation où un certain nombre de personnes, considérées comme supérieures, deviennent les gardiens du reste des hommes.
Nadine Gordimer est prix Nobel de littérature en 1991, Docteur honoris causa de Yale, Harward et Columbia, des universités de Cambridge, de Cape Town et de Witwatersrand en Afrique du Sud.