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Une nouvelle menace contre la sécurité : le sida dans les armées

par Radhika Sarin
traduit de World Watch


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Une nouvelle menace contre la sécurité : le sida dans les armées / 289.9 ko



Devant l’assemblée générale des Nations unies en 2001, le secrétaire d’état américain Colin Powell comparait l’épidémie du SIDA à une guerre qui détruirait les pays et déstabiliserait les régions : "J’ai été soldat. Pourtant, je ne connais aucun ennemi plus insidieux et plus vicieux que le SIDA ; c’est pour le monde un ennemi certain et immédiat."

Illustrations de Sam Hundley

Traduction : Alexandre Friederich

(JPEG) L’affirmation de Powell repose sur l’idée que le virus VIH met en péril l’institution chargée d’assurer la sécurité et la stabilité, c’est-à-dire l’armée. Les populations militaires sont les plus vulnérables à l’infection par le virus VIH et dans bien des pays, le taux d’infection est plusieurs fois plus élevé dans la troupe que chez les civils.

Les officiers supérieurs et les ministres de la défense nationale commencent à considérer le virus VIH comme une menace contre la sécurité. Le Conseil de Sécurité des Nations unies a lui-même abordé cette question en détail.

Il en est résulté un certain progrès, au moins en ce qui concerne les forces de maintien de la paix ; c’est ainsi que des politiques tenant compte des risques, de la prévention et du traitement du SIDA ont été mises sur pied. Sur le terrain, il y a cependant d’importantes différences entre les approches, particulièrement en ce qui concerne la volonté des militaires à se soumettre à un test de dépistage.

Bien que le SIDA menace les 22 millions de soldats en activité dans le monde, ceux qui se trouvent dans les régions les moins développées possédant des taux d’infection plus élevés sont les plus exposés et cela quand bien même les données publiques sur la présence de la maladie parmi les militaires ne sont pas complètes. Toutes les armées ne veulent pas - ou ne peuvent pas se le permettre - soumettre leurs soldats à un test. Certains ministres de la défense, par crainte de dévoiler la faiblesse de leur armée, pourraient cacher l’extension de la maladie.

Selon une étude récente réalisée par le National Intelligence Council (NIC, organisation composée de diplomates, d’hommes d’affaires et d’universitaires qui conseille le Director of Central Intelligence(DCI), à la fois directeur de la CIA et de la communauté du renseignement américaine), le taux d’infection par le virus de certaines armées des pays de l’Afrique subsaharienne pourrait se situer entre 10 et 60% (voir le tableau). Toutefois les estimations varient selon les sources. Le ministre sud-africain de la défense a par exemple estimé récemment que 17% des militaires du pays étaient séropositifs, mais des analystes spécialisés dans les questions de sécurité tels que l’Institut de contrôle des armes chimiques et biologiques (ICACB) jugent l’estimation trop faible dans la mesure où le taux d’infection parmi les adultes sud-africains dépasse les 20%. Tandis que les médias déclarent que 50 à 70% des militaires seraient séropositifs, l’ICACB donne une estimation générale de 40 à 50% avec certaines unités approchant toutefois les 90%.

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Si les militaires d’Afrique subsaharienne sont les plus touchés (à l’image d’une région qui est elle-même la plus touchée au monde), d’importants taux d’infection par le virus du VIH ont également été observés dans des armées nationales ailleurs dans le monde. Au Cambodge, 12 à 17% des soldats étaient déclarés séropositifs en 1999, alors que dans le pays voisin, la Thaïlande, le taux était de 12% en 1993. Dans l’armée royale thaïe ce taux est tombé à 3% en 1998 à la suite d’énormes efforts gouvernementaux. En Russie, où la maladie se répand très vite, une recrue militaire sur trois est recalée en raison d’une hépatite chronique liée à la consommation de drogue ou au virus du VIH contre seulement un sur vingt en 1985.

Vulnérabilité des armées... et des civils

Une prédisposition élevée à la maladie a toujours fait partie de la vie du soldat. Les conditions physiques sévères et le chaos social entraînés par la guerre ont souvent servi de terreau aux infections et aux maladies ; la peste bubonique pendant les croisades du 12ème siècle, les grandes épidémies de grippe de la première guerre mondiale avant la découverte des antibiotiques ou les ravages de la malaria et de la fièvre jaune durant la Seconde Guerre mondiale. Le nombre de morts peut atteindre des proportions effrayantes. Durant les guerres napoléoniennes, quatre soldats français mouraient de maladie contre un seul sur le champ de bataille...

Les avancées de la médecine moderne ont considérablement réduit les risques pour une armée d’être décimée par une épidémie, même si tous les militaires demeurent vulnérables aux maladies dites sexuellement transmissibles (MST). Les taux de MST sont habituellement deux à cinq fois plus élevés chez les militaires que chez les civils et 50 fois plus élevés en période de conflit.

Les soldats sont plus exposés aux MST pour différentes raisons. Le jeune âge de la majorité des soldats les classe dans le groupe sexuellement le plus actif. Les soldats sont entraînés pour être agressifs et prendre des risques au combat. De nombreux observateurs estiment que cette éthique du risque augmente la prise de risque hors du champ de bataille, notamment en matière de comportement sexuel. Une étude réalisée sur les marins et soldats hollandais dans le cadre d’une opération de maintien de la paix de cinq mois au Cambodge établissait ainsi que 45% des hommes avaient eu une relation avec une prostituée ou une civile. L’infection par une MST augmente le risque d’en contracter d’autres. Des études montrent qu’une personne a de deux a cinq fois plus de risques de contracter le virus VIH s’il est affecté d’une autre MST au moment de la relation sexuelle avec un partenaire lui-même infecté par le virus VIH.

Le fait de poster le personnel militaire pour une longue période loin de son foyer et donc de ses proches est probablement, selon le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA), le facteur isolé le plus important dans l’augmentation des risques de contraction des MST. Le stress émotionnel, l’ennui et la solitude ont depuis toujours poussé les soldats à entretenir des relations sexuelles avec des civils ou à payer pour des services sexuels. Dans les années 1830 par exemple, un tiers des soldats britanniques postés en Inde - la plupart très jeunes - étaient hospitalisés pour une MST contre seulement 1 sur 30 parmi les soldats indiens lesquels vivaient pour la plupart avec leurs familles. Dans les années 1960, le taux de MST parmi les soldats américains au Vietnam était neuf fois plus élevé que parmi les soldats américains restés au pays et 15 fois plus élevé parmi les soldats américains postés en Thaïlande. Les Services de santé de l’armée française ont découvert que les missions à l’étranger multipliaient par cinq les risques pour ses soldats de contracter le virus VIH. La durée de la mission à l’étranger a également son importance. Une étude portant sur les forces nigérianes de maintien de la paix établit que 7% des hommes revenant après un an de service étaient séropositifs, contre 10% après deux ans et 15% après trois ans. (Le Nigeria exige de ses soldats un test négatif du virus VIH avant déploiement).

Une augmentation subite des services sexuels payant à proximité des installations des forces de maintien de la paix a été enregistrée dans divers pays, à l’instar de la Sierra Leone qui a accueilli jusqu’à 17’500 Casques bleus en provenance de 30 pays. La mission des Nations unies au Sierra Leone a ses quartiers généraux près de Lumley Beach à Freetown, un endroit riche en boîtes de nuit fréquentées par des prostituées et leurs clients. Les prostituées s’offrent volontiers aux Casques bleus qui disposent de moyens financiers plus importants que les locaux. Moyennant de payer le prix, on peut avoir une relation sexuelle non-protégée. Bien que la plus grande partie de ces services sexuels fassent l’objet d’un consensus, la section britannique de l’organisation Save the Children et le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations unies (HCR) ont rapporté des cas d’exploitation sexuelle de jeunes filles par des Casques bleus.

Il n’est peut-être pas étonnant que les taux d’infection par le virus VIH aient augmenté en Sierra Leone. En 2001, 7% des adultes étaient séropositifs contre seulement 3% en 1997. Aucun lien direct n’a été établi entre cette expansion du virus et les forces de maintien de la paix, ce qui n’empêche pas nombreux pays de chercher à s’assurer que les troupes sont testées négativement au virus avant leur déploiement. Cependant, les Nations unies et d’autres autorités admettent comme probable la contraction et la contagion du virus par les forces de paix en raison de relations sexuelles non protégées durant la période de service.

Le Cambodge offre un autre exemple de relation entre la présence des forces de paix et l’augmentation de l’industrie sexuelle et du SIDA. Avant 1992, date à laquelle les forces débarquèrent pour la première fois au Cambodge, il n’y avait aucun cas répertorié de VIH dans le pays - de plus la prostitution était peu répandue. Dix ans plus tard, le Cambodge devait faire face à une prostitution à grande échelle et aux plus fort taux d’infection par le virus VIH d’Asie. Les Casques bleus indonésiens stationnés au Cambodge en 1992 et 1993 furent testés positivement au sous-type E du virus VIH, habituellement détecté en Thaïlande (et probablement à l’origine du virus cambodgien) et qui diffère du sous-type B détecté en Indonésie.

Toutes les relations sexuelles n’ont pas lieu avec des professionnelles du sexe. Le pouvoir de l’uniforme peut persuader des indigènes appauvries d’entretenir des relations occasionnelles ou durables avec des soldats en échange de nourriture, de cadeaux ou de protection. Dans certains ports ou bases militaires, les soldats sont parfois en plus grand nombre que les partenaires sexuels potentiels et des hommes appartenant à une même unité ont alors des relations avec un nombre limité de femmes. Différentes unités se partagent les mêmes femmes : dans ce type d’environnement, le virus VIH se répand très vite.

La guerre engendre des mouvements de population, la rupture des services de base et un chaos général. Une des conséquences de cet état de fait est l’augmentation des viols, un moyen souvent employé de façon systématique par les armées dans le but de terroriser les individus et les communautés. Les violences sexuelles peuvent profondément affecter le taux de VIH et les autres MST dans les populations. Au Rwanda par exemple, avant le génocide de 1994, entre 1 et 9% des rwandais ruraux étaient considérés comme infectés par le VIH alors que le taux dans les communautés urbaines se situait entre 20 et 30%. En mai 1995, le taux était à peu près le même dans les campagnes et dans les villes. L’augmentation du taux d’infection des femmes dans les campagnes fut attribué au viol et au mélange rapide des populations urbaines et rurales suite au chaos provoqué par le déplacement des populations.

Pour autant, la paix ne met pas toujours fin à la menace. En plus des millions de soldats qui quittent chaque année les forces armées à travers le monde, les soldats sont démobilisés en masse à la fin des conflits. Dans les années 1990 par exemple, environ 6 millions de soldats furent démobilisés en Bosnie, au Cambodge, en Ethiopie, au Kosovo, au Mozambique, en Namibie et en Ouganda. La réintégration réussie des soldats dans la vie civile relève toujours du défi, mais la présence du SIDA implique en outre une éducation permettant de s’assurer que le virus dont le soldat est porteur ne sera pas transmis à l’épouse ou à d’autres membres de la communauté. Rien qu’en Ouganda en 1996, 50’000 soldats furent démobilisés dont un tiers était probablement séropositif. L’armée ougandaise entreprit d’informer les ex-combattants du problème du SIDA, mais à l’heure actuelle, cette démobilisation pourrait bien avoir contribué à l’augmentation du taux d’infection par le virus dans le pays.

L’impact sur la sécurité

Le NIC avertissait dans un rapport rédigé en 2000 qu’en raison du décès ou de la maladie de nombreux soldats suite à l’infection par le virus VIH, "l’état de préparation au combat et la capacité des forces militaires [avaient] tendance à se dégrader". De l’avis de nombreux fonctionnaires africains de la défense, parmi lesquels le colonel Wale Egbewunmi, coordinateur du Programme de contrôle du SIDA pour les forces armées (CSFA), la détérioration des capacités militaires est malheureusement apparente : "Cette maladie mortelle est plus mortelle que la guerre... Des expériences et des connaissances de grande valeur seront perdues ; il en résultera probablement un manque d’officiers et de soldats et c’est un personnel moins expérimenté qui sera appelé à prendre le relais." Afin de répondre à cette situation nouvelle, le Nigeria a fait de la prévention du SIDA une des priorités de sa formation militaire, distribuant des préservatifs, offrant des traitements, travaillant même - par le biais du CSFA - avec les épouses des officiers.

La plupart des pays restent prudents lorsqu’il s’agit de publier des statistiques sur les taux d’infection par le virus VIH des militaires. Selon le Groupe international de crise (GIC), "le simple soupçon de l’infection de l’armée d’un voisin par l’épidémie du SIDA, en suggérant un avantage tactique, peut déclencher une guerre". Les gouvernements des nations qui souffrent d’instabilité politique et de luttes intestines craignent que l’annonce publique d’un affaiblissement militaire les rendent plus vulnérables aux coups d’état.

Certains spécialistes de la sécurité avertissent que les comportements à risque des soldats augmentent lorsque la maladie du SIDA fait des ravages. Selon le Centre d’études stratégiques internationales (CESI), faute d’accès à un traitement, à des conseils ou des méthodes d’adaptation du comportement, les soldats atteints du SIDA voient leur espérance de vie écourtée de façon dramatique, ce qui réduit leur volonté de mettre fin au conflit dans l’espoir de jouir d’une existence stable. Dans un rapport de 2002, le CESI établit un lien entre la prolongation des combats et des pillages en République démocratique du Congo et le taux élevé d’infection dans les armées rwandaises. Le retour dans les foyers des soldats inquiétait suffisamment le gouvernement rwandais pour constituer une raison de retarder la fin de sa participation au conflit. Des soldats infectés ne possédant pas les ressources financières nécessaires à l’accès à un traitement peuvent également être tentés d’exploiter le conflit ou de miser sur la contrebande à des fins pécuniaires. Selon Mark Schneider, du GIC, si la Russie a largement échoué dans sa tentative de contrôle des matériaux nucléaires, c’est en raison d’un effondrement général de sa capacité militaire. Cet effondrement, combiné avec l’existence de soldats séropositifs cherchant sans cesse les fonds nécessaires à un traitement, et ayant d’autre part accès à des matériaux nucléaires, sont autant de circonstances incitant à la vente illégale de plutonium et constituent de ce fait une menace grave contre la sécurité.

Mesures nationales et internationales

Ainsi que le suggère l’exemple russe, les actes des soldats affaiblis peuvent avoir des conséquences au-delà des pays qu’ils défendent. Les conséquences prévues du virus VIH impressionnèrent tant l’ancien ambassadeur des Etats-Unis auprès des Nations unies, Richard Holbrooke, qu’elles le décidèrent à mettre sur pied une série de réunions du Conseil de Sécurité. Ces réunions, ainsi que l’adoption de la résolution qui en découla, marquent une date dans l’histoire, puisque c’était la première fois que le Conseil de Sécurité débattait d’un problème ayant trait à la santé.

La résolution 1308 a admis que le SIDA pouvait réduire les capacités des soldats de la force de paix et en conséquence empêcher le Conseil de sécurité de mener à bien sa tâche principale de maintien de la paix et de la sécurité. La résolution demandait l’intégration de l’éducation préventive au SIDA dans la formation que donne le Département des opérations du maintien de la paix des Nations unies (DOMP) et demandait aux états membres d’envisager le dépistage volontaire du virus VIH, et de mettre en place une structure d’assistance-conseil pour les troupes appelées à être déployées en tant que soldats de la paix. (Des organisations régionales telles que l’OTAN, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe et la Communauté économique des états d’Afrique de l’Ouest sont également engagées dans le maintien de la paix. Cet article ne concerne que les opérations de la Force de maintien de la paix des Nations unies.) La réaction d’ONUSIDA et du DOMP a consisté à développer et appliquer des politiques dans trois domaines :

L’éducation à but préventif : dans la formation intensive des officiers supérieurs de la force de paix par le DOMP, une attention toute particulière est donnée au problème du virus VIH. Les officiers sont censés former leurs contingents avant et après le déploiement. Cette formation comprend des informations traitant des impacts du virus sur les militaires, des informations sur les liens entre le virus VIH, les autres MST et l’abus de drogue, sur la prise de risque, les stratégies de prévention et l’adaptation du comportement. Ce type d’éducation préventive est d’un grand potentiel, mais si l’on en croit le General Accounting Office (GAO, organe indépendant de contrôle américain dont le directeur est nommé par le président des Etats-Unis), ce cursus ne tient pas compte des problèmes spécifiques à certaines cultures tels que l’acceptation par la société du partenariat sexuel multiple. Le problème des genres n’est pas assez abordé et l’approche générale de la formation ne suffit pas à inculquer aux soldats le respect des femmes et des filles qu’ils considèrent souvent comme de simples objets sexuels. Le DOMP ne s’assurant pas que les nations qui participent à la force de paix dispensent bien cette formation, il est difficile de savoir si l’ensemble des soldats en bénéficie effectivement. Par ailleurs, le DOMP ne collecte pas de données sur les connaissances et le niveau de conscience des troupes quant au SIDA, ce qui rend impossible toute évaluation des effets à long terme de ces séances de formation.

Publicité pour les préservatifs et distribution : avec l’aide d’ONUSIDA, le DOMP a conçu un vade-mecum sur le virus du SIDA qui est remis aux soldats. Présenté sous la forme d’une carte plastifiée qui tient dans la paume de la main, il rappelle quelques faits fondamentaux sur le virus du SIDA notamment le moyen de prévenir sa transmission. Il définit également un code de conduite qui exhorte les soldats "à se montrer dignes de leur statut de soldats de la paix, à ne jamais abuser ou mésuser de leur autorité, à respecter la loi, les coutumes et les traditions des peuples qu’ils protègent, à montrer une considération particulière pour les individus les plus vulnérables, y compris les femmes et les enfants, à respecter leurs camarades, à modérer leur consommation d’alcool et à éviter l’usage des drogues."

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La carte possède en outre une poche à préservatif. Le DOMP fournit des préservatifs aux commandants de chaque contingent, ceux-ci étant responsables de leur distribution (en raison de facteurs religieux ou culturels, la distribution n’est pas systématique). Le DOMP veille également à ce que les préservatifs soient disponibles dans les toilettes et les boîtes de nuit. Ces cartes sont déjà disponibles en anglais, en français et en russe et d’autres versions en arabe, bengali, hindi, kiswahili, portugais, espagnol et urdu sont en voie d’impression. Elles sont distribuées lors de chacune des missions principales de la force de maintien de la paix des Nations unies, y compris dans le cadre des missions pour l’Ethiopie et l’Erythrée où la distribution est assortie d’une étude d’impact.

Consultation et test volontaires : le dépistage du virus VIH dans les forces armées demeure la plus controversée des opérations d’ordre médical. Certains défendent le principe du test obligatoire (avec ou sans le consentement du soldat) et demandent que le recrutement ou la poursuite du service soient liés à un résultat négatif ; d’autres défendent le principe de la consultation et du test volontaires (CTV), qui implique une consultation confidentielle et le libre choix de pratiquer le test, dont le résultat demeurera lui-même confidentiel. Dans le cas de l’option CTV, une assistance postérieure au test est également proposée.

Les militaires doivent tenir compte de trois types d’éléments à l’heure de faire leur choix : l’aptitude au combat, la santé publique et l’éthique. Les partisans du dépistage systématique considèrent que l’exclusion des soldats testés positifs ou la réduction de leurs tâches garantissent l’aptitude au combat et protègent la santé publique. Les opposants - au rang desquels ONUSIDA - disent que le dépistage obligatoire constitue une atteinte aux droits de l’homme, notamment le droit à la vie privée et à la protection contre la discrimination. A cela les partisans répondent que les soldats, au moment de leur entrée dans l’armée, renoncent à un certain nombre de droits, parmi lesquels la liberté de mouvement et d’expression. (Par exemple, la loi protégeant les employés contre toute discrimination motivée par une infection par le virus VIH ne s’applique pas aux militaires sud-africains. En Argentine, le dépistage des individus non consentants est autorisé par décret présidentiel.)

Une commission d’experts d’ONUSIDA travaillant sur la question du dépistage, ayant estimé que l’infection par le virus VIH peut demeurer latente pendant des années sans produire aucun symptôme, a conclu que "le statut de personne infectée n’est pas une indication valable de la santé de cette personne et de sa capacité à réaliser ou à ne pas réaliser certaines tâches. Cette considération porte sur des tâches requérant une aptitude physique telles que celles qui relèvent de la compétence des forces armées, y compris celles de la force de paix ." La commission conclut que c’est "l’aptitude à réaliser" et non pas le statut VIH qui doit servir de critère de recrutement, de déploiement et de maintien dans la troupe des soldats de paix et que cette aptitude doit être évaluée sur la base d’expertises médicales régulières. La commission remarquait en outre que les médecins, chirurgiens et en général les personnes qui assument des tâches intellectuellement compliquées et stressantes ne devraient pas faire l’objet d’un dépistage. En ce qui concerne la capacité des personnels assignés à des tâches intellectuelles et stressantes tels que le pilotage d’avions, elle devrait être jugée sur la base de leur habileté technique. Le risque de la transmission du virus VIH d’un soldat à un autre soldat est principalement lié aux transfusions sanguines ou au contact direct avec le sang durant les combats. Ce dernier risque, inquiétant dans certaines situations militaires, est relativement faible dans les opérations de maintien de la paix. La commission ONU-SIDA admet que les critères de sécurité du sang varient en fonction des pays, le maintien de réserves communes de sang destinées aux opérations de maintien de la paix représentant pour cette raison un défi. Elle ajoute cependant que les critères de sélection du sang définis par l’Organisation mondiale de la santé qu’utilise le DOMP conviennent dans la plupart des cas.

La commission a en outre estimé que le meilleur moyen d’éviter la transmission du virus VIH par un soldat de paix à ses partenaires sexuels était l’éducation préventive. Elle a reconnu que si l’éducation préventive ne pouvait éliminer tous les comportements à risque ni la transmission du virus, le dépistage obligatoire ne le pourrait pas non plus, sauf à être pratiqué selon une fréquence peu réaliste. D’une manière générale, la commission a conclu que les avantages tirés du dépistage obligatoire tant dans le domaine militaire que dans celui de la santé publique n’étaient pas suffisants pour en justifier la pratique et que de plus il pouvait avoir des conséquences négatives pour les soldats testés positifs, parmi lesquels la dépression et le suicide ; enfin, il ne modifie pas fondamentalement le comportement des personnes. La commission a enfin souligné la nécessité de l’assistance, qui permet de fournir aux individus des moyens d’adaptation, un soutien psychologique et une information sur la prévention du SIDA, de même que le comportement à adopter face au virus. Suivant en cela les recommandations de la commission, le DOMP n’exige pas le dépistage systématique des soldats de la Force de maintien de la paix.

Les mesures adoptées par les armées nationales face au virus sont moins cohérentes que les efforts réalisés par le DOMP pour les forces de paix. La seule étude complète portant sur les politiques de santé face au virus et les programmes dans les armées à travers le monde date de 1995-96. 98 % des 62 chefs militaires interrogés indiquèrent qu’ils proposaient une éducation préventive, le plus souvent sous la forme d’instruction de groupe ou de distribution d’imprimés. Toutefois, 57% seulement tenaient plus d’une séance par an tandis que les instructions régulières étaient moins fréquentes en Afrique et en Asie.

Alors que 82% des interrogés affirmaient mener des politiques de promotion du préservatif, 65% seulement avaient mis en oeuvre des plans d’approvisionnement. 90% de ces politiques comprenaient la distribution gratuite de préservatifs, mais il faut distinguer entre les militaires qui distribuaient régulièrement des préservatifs et ceux qui les fournissaient sur demande. 69% seulement des armées ayant mis en place des politiques d’approvisionnement en préservatifs proposaient une instruction quant à leur usage. C’est en Afrique que les politiques d’approvisionnement en préservatifs étaient les plus courantes, suivie de l’Amérique, l’Europe, l’Asie et le Proche-Orient.

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94% des militaires indiquèrent pratiquer le dépistage du virus VIH sous une forme ou sous une autre. 78% indiquèrent pratiquer le dépistage systématique, le plus souvent lors du recrutement et avant le déploiement. 21% seulement des responsables militaires testaient régulièrement les soldats et 28% ne procédaient à ces tests qu’au moment où les soldats quittaient l’armée. La consultation antérieure au test était plus fréquente quand le test était volontaire (87%) que lorsqu’il était obligatoire (62%). En revanche, l’assistance postérieure au test était presque généralisée.

Selon le Réseau mondial de santé et l’Institut Panos, le nombre de militaires qui pratiquent le test de dépistage du virus VIH sous une forme ou sous une autre est probablement en augmentation, et au cours des dernières années, les armées ont fait d’importants progrès en matière de gestion de l’épidémie. Au Cambodge, pays où l’on trouve des préservatifs spécialement conçus pour l’armée, 70% des soldats font état de l’usage de préservatifs lors de rapports sexuels payants contre 54% en 1997. Le département médical de l’armée royale de Thaïlande fournit une éducation préventive rigoureuse à ses conscrits, dont la plupart n’ont qu’un niveau d’éducation scolaire très bas. Il s’agit d’un type d’éducation créatif comprenant jeux de rôles, compétitions et devinettes. Les "Forces de défense du Peuple ougandais" ont ramené leur taux d’infection de 10% en 1990 à moins de 7% aujourd’hui, en grande partie grâce aux efforts entrepris par le Club de l’Après-Test, organisation visant à renforcer la prise de conscience de la menace du virus VIH, à lutter contre le sentiment de honte et à ouvrir un débat autour de la maladie.

Certains militaires ont cherché à identifier les facteurs sous-jacents de la vulnérabilité. Le Botswana a augmenté la fréquence des visites à domicile pour les troupes stationnées sur des postes-frontières éloignés. Au milieu des années 1990, les troupes nigérianes qui servaient dans la force de maintien de la paix ne rentraient au foyer qu’après deux ans ; elles rentrent désormais tous les 12 mois. Les forces armées boliviennes, tenant compte du respect et de la confiance que manifestent les soldats envers les communautés dont ils sont originaires, ont mis sur pied un programme nommé "Sentinelles de santé" qui permet aux soldats démobilisés de devenir des éducateurs VIH/SIDA. Le gouvernement érythréen a proposé de sélectionner parmi les soldats de ses forces de défense 1’000 "agents du changement" (des soldats démobilisés) afin qu’ils contribuent à une prise de conscience et relèvent les défis que pose le SIDA à travers le pays. Le gouvernement a ainsi demandé une aide de 500’000 dollars US au Fonds général pour le SIDA, la tuberculose et la malaria et à d’autres donateurs, afin de financer son programme de lutte contre le virus destiné aux soldats démobilisés, aux personnes déplacées et aux forces de maintien de la paix.

La recherche de données fiables et de fonds sont les deux défis qu’il s’agira de relever. Comme le GAO l’a souligné, les données fondamentales sur l’infection par le virus VIH, les connaissances des soldats sur la maladie et notre savoir sur leur comportement sexuel sont sommaires. Ceci rend difficile l’évaluation de l’impact des formations préventives ou de la promotion des préservatifs. Des recherches poussées seront nécessaires - ainsi qu’un système d’évaluation des programmes et politiques - si l’on veut que se développent des politiques et des programmes appropriés.

De plus, alors que les opérations peuvent reposer sur des stratégies successives lorsqu’il s’agit des populations civiles, les moyens dont nous disposons ne sont pas toujours efficaces lorsqu’il s’agit des armées. Même les programmes actuels les plus efficaces, comme le Club de l’Après-Testougandais, ne disposent que d’un faible soutien. Mark Schneider, de l’ICG, estime que le département de la défense des Etats-Unis devrait fournir un plus grand soutien à ses homologues à travers le monde afin qu’ils développent des programmes préventifs et forment les officiers supérieurs à les administrer. C’est pourquoi il recommande la création d’un programme de collaboration sur le SIDA "de militaires à militaires", dans le cadre duquel le département de la défense travaillerait avec l’unité de sécurité d’ONUSIDA afin de seconder les militaires et les soldats de la force de paix dans leur lutte contre le virus.

L’ancien vice-président des Etats-Unis Al Gore l’a rappelé à l’occasion d’une réunion du Conseil de Sécurité en 2000 : "L’intention première du programme de sécurité est de défendre la vie, mais nous savons désormais que le nombre de personnes qui mourront du SIDA au cours des dix premières années du 21ème siècle équivaudra à l’ensemble des personnes tuées à la guerre pendant tout le 20ème siècle." Mais nous savons qu’il existe aussi des moyens de limiter les ravages. La question est de savoir si la perspective de voir librement prospérer le SIDA dans les armées est assez sombre pour motiver l’investissement nécessaire à la prévention du chaos, de la destruction et de l’insécurité dont cette maladie est porteuse.

Radhika Sarin est chercheuse au Worldwatch Institute


National Intelligence Council (NIC) : The Global Infectious Disease Threat and Its Implications for the United States (La menace d’une maladie infectieuse pour la planète et ses conséquences sur les Etats-Unis), janvier 2000.

Réseau mondial de santé et Institut Panos : Combat aids : HIV and the world’s armed forces (Combattre le SIDA : le virus VIH et les forces armées dans le monde), 2002.

Disponible en anglais sur :

www.healthlink.org.uk

Centre d’études stratégiques et internationales : The destabilizing impacts of HIV/SIDA (Les impacts déstabilisateurs du VIH/SIDA) par Mark Schneider et Michael Moodie, Mai 2002.

Disponible en anglais sur :

www.csis.org/


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