par
Benoît Lambert
Au milieu du mois de novembre 1995, une poignée de militants écologistes occupèrent à Genève la seule mission du Nigeria encore ouverte en Europe, celle auprès des Nations Unies. Ils s’insurgeaient contre la pendaison, avec huit de ses compagnons, du fondateur du Mouvement pour la survie du peuple Ogoni (Mosop), Ken Saro-Wiwa. Outre son engagement politique, Saro-Wiwa était écrivain : il avait fondé sa propre maison d’édition et présidé l’Association des écrivains nigérians. Incapable de l’acheter, le pouvoir du général Abacha n’a jamais beaucoup apprécié cet intellectuel, homme d’affaires et rebelle tout à la fois. Le pays Ogoni, en trente ans d’exploitation pétrolière, était devenu un cloaque à l’atmosphère empoisonnée sans jamais que les habitants ne perçoivent ne fût-ce qu’une fraction des bénéfices colossaux. En territoire diplomatique genevois, devant une junte sans scrupules, la manifestation aurait pu mal tourner. Ce ne fut heureusement pas le cas et la société civile avait fait savoir son dégoût et sa solidarité au-delà des continents.
Responsable du conglomérat pétrolier au Nigeria, la multinationale Shell fut accusée d’apathie devant un régime inique, et comme principale financière de ce dernier, d’être co-responsable de la barbarie. Neuf ans plus tard, Sir Philip Watts, nouveau Président de Shell, déclara au sujet de cet événement (mais aussi du projet de couler une plate-forme en Mer du Nord, Brent Spar, une décision décriée par les écologistes) : « Nous nous sommes penchés sur les valeurs à l’origine de l’entreprise et nous sommes demandés : n’y a-t-il rien qui manque ? » (New York Times, 30 novembre 2003) La réponse est évidemment non, rien ne manque ! L’industrie pétrolière est une industrie d’extraction comme une autre, « Un monde de brut » pour reprendre le titre de l’ouvrage qu’ont fait paraître récemment Serge Enderlin, Serge Michel et Paolo Woods (Seuil). Si certaines multinationales affichent aujourd’hui de « nouvelles valeurs », c’est que des individus ont dénoncé les abus, la corruption institutionnalisée, les magouilles pour financer les campagnes électorales à des milliers de kilomètres, les coups d’Etat fomentés et les impacts environnementaux ignorés (voir notre article « Amazonie : la compagnie Chevron-Texaco dans le box des accusés », janvier-février 2004). C’est l’opinion publique internationale qui a mis un peu « de valeurs éthiques » dans les hydrocarbures de Shell, pas un prétendu « retour aux origines » ! En janvier 2004, Shell a admis que l’annonce à la baisse de ses réserves, moins 20 pour cent, s’explique en partie par les problèmes posés par les torchères près des populations au Nigeria (brûlage très polluant du gaz naturel, un sous-produit de la production de pétrole). Devenue trop choquante pour l’opinion publique internationale, cette pratique devient très gênante. En d’autres mots : empoisonner en toute impunité les populations locales, comme ce fut le cas pendant des décennies avec le peuple Ogoni, n’est plus aussi facile qu’avant, ce qui impose une certaine retenue sur les réserves exploitables. Peu ou prou, directement ou indirectement, les actions des organisations non gouvernementales ouvrent les yeux des populations sur la brutalité qui peut se cacher derrière un plein d’essence.
Ce militantisme, la plupart du temps anonyme, défend une « justice environnementale » que d’autres ont qualifié de « paix verte », ou de Greenpeace. L’attribution à Wangari Maathai du Nobel de la Paix constitue bien évidemment la reconnaissance suprême que paix et défense de l’environnement ne peuvent être dissociées. Cette nomination reconnaît des liens entre les enjeux que Worldwatch s’efforce de mettre en lumière depuis trente ans : déboisement et conflits sociaux, par exemple. Ainsi un chapitre de notre rapport annuel en 2003 s’intitulait « Lier la démographie, les femmes et la biodiversité » et faisait référence au mouvement de la Ceinture Verte, fondé par le Dr Maathai en 1977 pour entreprendre le reboisement du Kenya. De plus en plus d’ailleurs, Worldwatch s’efforce de mettre en lumière les liens cachés entre des phénomènes en apparence disparates comme la chute du niveau des aquifères, la dissémination du SIDA, le crime transnational, les réfugiés environnementaux, le terrorisme et les changements climatiques.
Contrairement à ce que certains médias francophones ont affirmé, Wangari Maathai n’est pas une inconnue : le Dr Maathai était déjà détentrice d’une bonne vingtaine de prix internationaux avant de recevoir celui qui fait d’elle la première femme africaine Prix Nobel de la paix. Au Kenya, le mouvement de « La Ceinture Verte » est actif dans des domaines aussi divers que le reboisement, l’éducation civique et à l’environnement, l’organisation de safaris écologiques avec la Fondation GAIA, des programmes de santé génésique pour les jeunes femmes, etc. Soulignons que Wangari Maathai est la première bénéficiaire des nouveaux paramètres de sélection du Comité Nobel. Et ils n’ont pas été imaginés pour permettre sa nomination. Après avoir élargi les critères définissant un « artisan de la paix » aux droits de l’homme il y a une vingtaine d’années, Geir Lundestad, de l’Institut Nobel, a précisé « c’est en 2002 que la décision fut prise d’élargir les critères d’attribution au développement durable ».
La reconnaissance de cette militante, qui a mené son combat au plus près des gens, au risque de sa vie, et a fini par être élue en décembre 2002 après 30 ans de lutte, pour devenir ministre-adjointe à l’Environnement en janvier 2003, est l’occasion de se rappeler que certaines personnes engagées pour la paix verte n’ont pas eu la même chance. La liste des militants décédés de manière violente depuis deux décennies est longue et les circonstances de leur mort ou de leur disparition n’ont pas toujours été élucidées. Outre Ken Saro-Wiwa, citons le Brésilien Chico Mendes, défenseur d’une exploitation durable de la forêt amazonienne, Patricia Kelly, pasionaria et fondatrice des Verts allemands, ou Bruno Manser, un ethnologue suisse disparu alors qu’il défendait le peuple Penan et les forêts que cette population autochtone habite depuis 30’000 ans en Malaisie. Récemment en France, Sébastien Briard, 23 ans, a trouvé une mort tragique à Avricourt en Meurthe-et-Moselle (7 novembre 2004) alors qu’il entendait protester contre le transport de résidus vitrifiés dans un train SNCF affrété par la Cogema. Le dispositif de surveillance de la voie ferrée, supposé infaillible, n’a pas fonctionné. L’hélico était parti se ravitailler... Enfin, rappelons que le 31 juillet 1977, un enseignant de 23 ans, Vital Michalon, qui faisait partie des dizaines de milliers de manifestants antinucléaires venus protester à Creys-Malville (Isère) contre la construction du surgénérateur Superphénix, succombait à des lésions pulmonaires dues à l’explosion d’une grenade offensive.
Le titre de l’entretien que nous avons publié avec Wangari Maathai (dans notre numéro 15, mai-juin 2004), « Ne vous énervez pas, faites-vous élire ! », est très explicite sur ce rapport étroit entre démocratie et écologie. Pour ceux qui auraient des doutes sur son pacifisme, la réponse de Maathai à la dernière question de Worldwatch, est sans appel. A cette question, « Pensez-vous que les anciens hauts fonctionnaire du gouvernement Moi se disent maintenant ‘comment croire que cette fauteuse de troubles soit parvenue jusque-là ?’ », elle répondit : « Les anciens membres du gouvernement Moi sont probablement troublés. Ils n’en reviennent pas que je puisse rester calme et ne pas me mettre à hurler contre eux. En même temps, je suis émerveillée du fait qu’ils ne soient pas au gouvernement et que nous y soyons. » Wangari Maathai est une femme de paix, une greenpeace women. A l’inverse des acolytes de Moi, elle a été brillamment élue. Elle est aujourd’hui Prix Nobel de la Paix : c’est tout un mouvement qui est honoré et renforcé, bien au-delà des frontières kenyanes.